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Les nombreux défis de la presse éthiopienne
L’éditeur et directeur général du journal éthiopien Fortune, Tamrat Giorgis, expose les défis auxquels est confrontée la liberté de la presse de son pays. Article extrait de la Newsletter n° 31 du 27/8/2001, publiée par "RAP 21", Réseau africain pour la presse du 21ème siècle



TAMRAT GIORGIS
ÉDITEUR & DIRECTEUR GÉNÉRAL DE
FORTUNE

Pour contacter RAP 21
rap21@wan.asso.fr

En juillet 2000, un événement sans précédent a eu lieu dans le monde des éditeurs de presse en Éthiopie.
Tandis que la plupart d’entre nous ont eu du mal à en admettre la possibilité, une université privée d’Addis-Abeba a lancé le premier quotidien national, employant ainsi 150 personnes, parmi lesquelles des pseudos journalistes et rédacteurs en chef issus d’organes de presse publics et privés.

Pas étonnant que le lancement du journal Eletawii Addis ait semé un vent de panique et d’incertitude au sein de la presse privée du pays, qui était non seulement dominée par les hebdomadaires de huit pages, mais également en manque de personnel, mal organisée, sans moyens financiers et dirigée par une poignée d’individus qui fonctionnent en général comme des gérants de petits magasins familiaux plutôt que comme des pdg d’entreprises de presse de grande envergure.
Et ils ont eu une raison légitime d’avoir peur, dans la mesure où l’émergence d’un journal bien planifié, organisé et correctement financé serait pour eux le synonyme d’une concurrence presque déloyale. Cela permettrait aux lecteurs de se rendre compte que ce qu’on leur avait donné en pâture jusque-là n’était rien d’autre que des pamphlets.

Tandis que le quotidien Eletawii Addis a bel et bien tenté d’élaborer de tels standards de qualité, ses huit mois d’existence ont cependant été trop courts pour apporter un changement dans la durée.
La raison principale qui a amené l’éditeur à mettre un terme à la parution du journal est uniquement le manque de finances. Des gens proches du quotidien disent qu’il n’était tout simplement plus en mesure de couvrir les frais du journal.
Ceci prouve une fois encore que le travail de direction d’un journal n’est pas une tâche facile. Ce n’est pas aussi simple que d’ouvrir un café ou un hôtel, où le retour sur investissement se fait rapidement sentir.

En fait, le fait de s’engager dans une entreprise de presse dépasse l’appât du gain. Cela relève davantage de la passion, de l’engagement, d’un regard tourné vers l’avenir, en attendant de voir ses investissements amortis.
Je dis souvent aux gens que travailler dans la presse en Éthiopie, c’est comme être trafiquant de drogue aux États-Unis. Même si cela est possible dans les deux cas, le degré de danger auquel l’on est exposé est tout simplement trop fort. L’establishment ne montre aucune reconnaissance à l’égard de ce métier, mais préfère laisser les professionnels de ce secteur croupir derrière les barreaux. Ceux qui ont le plus peur fuient vers d’autres pays à la recherche d’un abri.
La seule différence est que si vous êtes trafiquant de drogue aux États-Unis, la contrepartie financière est si énorme que vous pouvez vous déplacer en jet privé. Si vous parvenez à être un éditeur qui réussit en Éthiopie, cela permet uniquement de créer des ennuis aux gens, qui arrivent parfois à peine à gagner de quoi subvenir à leurs besoins personnels.

La vague d’optimisme qui a surgi suite à la chute, après 17 années de règne, du régime militaire marxiste, n’a pas duré suffisamment longtemps pour apporter des résultats significatifs. Elle a plutôt été étouffée par l’introduction de la loi sur la presse de 1992 par le gouvernement de transition du conseil des représentants du peuple. Cette loi comporte trop de restrictions et de pénalités à l’encontre à la fois des éditeurs et des rédacteurs en chef, qui ont découragé et fait fuir des centaines de professionnels des médias potentiels.
Lorsque j’ai commencé ma carrière en 1992, il y avait un certain nombre de personnes qui travaillaient dans la profession d’une manière plus organisée qu’aujourd’hui. Il y avait un certain nombre de personnes mûres, érudites, avec de l’expérience et des charges de famille.
Suite à la répression imposée par le gouvernement en 1995, époque à laquelle un grand nombre de rédacteurs en chef ont été arrêtés, condamnés à différentes peines ou amendes, la plupart de ces personnes ont quitté la profession. Certaines d’entre elles ont fui le pays par peur de représailles contre elles-mêmes ou leurs familles. Les hommes d’affaires qui avaient investi de l’argent dans la mise en place d’entreprises de presse ont abandonné lorsqu’ils ont vu leurs collègues avec les menottes aux poignets et envoyés en prison.

Aujourd’hui, un peu plus d’un quart seulement des 639 journaux et magazines autorisés sont opérationnels, selon des sources officielles. Il y a 80 journaux et 34 magazines qui paraissent, avec un tirage total de 62.122 numéros pour les quotidiens, et de 100.000 numéros pour les magazines mensuels.
La situation semble encore plus préoccupante lorsque l’on observe la manière dont les survivants opèrent. Plus de 80 pour cent de ces journaux ne possèdent pas de bureaux propres, et emploient encore moins de personnel bien structuré avec les employés de bureaux indispensables comme des comptables, des distributeurs, des directeurs financiers et de publicité.
En fait, pour faire ce métier, il faut non seulement faire partie des survivants, mais être également entièrement dévoué, et déterminé à maintenir la flamme de la presse indépendante dans un environnement hostile. Les journalistes éthiopiens ont un long chemin à parcourir non seulement en termes d’indépendance par rapport aux autorités, mais également en termes d’efforts pour parvenir à produire des reportages de qualité.

En tant que pays, l’Éthiopie traverse actuellement une période de grande mutation, passant d’une dictature brutale à une société plus pluraliste et ouverte. La presse (en particulier les médias privés) a un rôle fondamental à jouer dans cette transition. En l’absence de toute opposition forte susceptible de contrôler le parti au pouvoir, la presse indépendante reste presque le seul lieu vers lequel les gens peuvent se tourner pour avoir des informations et canaliser leurs opinions.
Je dirais qu’il s’agit là de la raison principale qui explique la survie de la presse privée en Éthiopie.
Quel que soit le type de journal, je crois profondément que le fait que toutes nos publications, quel que soit le domaine d’intérêt, soient dans l’incapacité de produire même un demi-million de numéros par semaine pour une population de plus de 60 millions de personnes. Pour la plupart des journaux, le tirage est limité à la capitale et à quelques autres villes de province. Il reste encore du chemin à faire pour explorer le marché des journaux pour la jeunesse en Éthiopie, et il y a un grand nombre de défis à relever.

Comme je l’ai dit au début, le rêve éthiopien d’avoir un journal quotidien vient de s’effondrer.
La plupart d’entre nous sommes arrivés dans ce métier avec pour seules armes le courage et le dévouement. Le fait d’obtenir une bonne connaissance des fonctions économiques, des politiques gouvernementales, des relations de différents groupes impliqués dans le processus et d’expliquer tout ceci à nos lecteurs est l’une des plus grosses difficultés que je n’ai jamais expérimentées au cours de mes neuf années d’activités.

Même après neuf années d’existence, il faut encore se battre pour continuer à être indépendant et ne dépendre que de soi. Il y a non seulement le problème d’une gestion médiocre, mais également celui du manque d’investissements dû au manque d’intérêt de la part des hommes d’affaires pour investir leur argent dans un secteur considéré comme étant hautement politique.
J’ai bien peur que l’expérience avortée de l’université ne continue à déteindre sur ceux qui seraient tentés dans le futur par le fait de s’aventurer dans une entreprise similaire. Les hommes d’affaires qui souhaitent s’impliquer dans l’industrie de la presse éthiopienne pourraient bien s’inquiéter du fait que le gouvernement éthiopien ait été qualifié d’être l’un des dix pires ennemis de la presse par l’organisation CPJ (Committee to Protect Journalists). – TG


© RAP 21, 2001.


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