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Pour comprendre
la crise somali

APRÈS L'ÉLECTION DE
ABDILLAHI YOUSSOUF AHMED
À LA PRÉSIDENCE DE LA SOMALIE
LE POINT DE VUE DE
YOUSSOUF KARIEH

Nouvelle étape ou pas de plus dans l’engrenage de la crise somalienne ? – (1/2) La biographie du président Abdillahi Youssouf et les protagonistes de l'élection

Nouvelle étape ou pas de plus dans l’engrenage de la crise somalienne ? – (2/2) Positions des pays de l'Igad et de la communauté internationale


LES CLANS SOMALIS
UNE CONTRIBUTION DE
YOUSSOUF KARIEH

Esquisse d’une sociologie des clans somalis – (1/3) Les termes, la situation, la structure

Esquisse d’une sociologie des clans somalis – (2/3) Conditions de l'ethnicité

Esquisse d’une sociologie des clans somalis – (3/3) Les relations matrimoniales dans les enjeux spatiaux et politiques

RETOUR SUR
LA CONFÉRENCE D'ARTA
YOUSSOUF KARIEH

Arta : « Succès apparent » de la conférence de réconciliation somalienne et éventualités d'un échec annoncé

Somali(e)(s) / Repères

Processus d'Arta :
Retour sur le « succès apparent » de la conférence de réconciliation somalienne et éventualités d'un échec annoncé

Youssouf Karieh analyse le processus de la conférence d'Arta (République de Djibouti, août 2000) et montre la force du dispositif mis en place par le Président djiboutien pour la réussite de cette conférence nationale de réconciliation somalienne. Au titre des difficultés de la continuité du processus, l'auteur pointe « le poids de l'Éthiopie », son « hostilité » au GNT, et sa fonction « aujourd’hui hégémonique ». Voici son point de vue.



YOUSSOUF KARIEH (*)

Septembre 2001

Pour la première fois dans l’histoire de la petite République de Djibouti s’est tenue une conférence de réconciliation nationale somalienne [en août 2000, ndlr], unique a plus d’un titre, tant du point de vue de l’ampleur de son organisation, des moyens mis en œuvre, du temps dévolu a sa réalisation que de l’approche dans l’appréhension de la crise Somalienne.

Autant de facteurs qu’aucun État sponsorisant une des conférences somaliennes n’ait jamais mis en œuvre depuis la chute de Siad Barre en 1991, date de la disparition de l’État en Somalie.

Dans cet article, il sera question de l’organisation de l’initiative djiboutienne par rapport aux précédentes conférences, singularité à l’égard de l’étendue des Somaliens touchés, de sa démarche quant à l’approche de la crise… bref du relatif succès de la conférence djiboutienne.

Nous analyserons en fin de compte comment la formidable machine, initiée à partir de Djibouti butte sur les terrains. En d’autres termes, voir les limites du plan du Président Guelleh et ses principaux écueils.



1. La conférence d’Arta : un plan et une ambition

À peine élu, le président de la République, Monsieur Ismaël Omar Guelleh s’attelle à un pari : celui de voir un jour se reconstituer l’État somalien sur son territoire national. C’est là un pari audacieux, la ou ont échoué avant lui plusieurs dirigeants plus puissants que lui.
Le jeune président interpelle la communauté internationale sur ses devoirs envers le peuple somalien en détresse (1)

Avec son bâton de pèlerin qui le conduit dans différents pays des continents – pour plaider la cause somalienne et son plan de paix – le Président Guelleh met en place une véritable machine pour la Somalie devant fonctionner sans discontinuité une année entière.

Cette machine aura été celle qui a le plus influe sur le cours des choses, pesant lourdement sur l’évolution de la situation en somalie avec un parlement institué, une charte constitutive élaborée, un président élu, un gouvernement instauré.
Le tout couronné du soutien de la communauté internationale avec la présence d’un certain nombre de chefs d’État, à Arta, lors de l’intronisation de Monsieur Abdo Kassim S. Hassan qui bénéficie, quelques jours plus tard a son arrivée à Mogadiscio, d’un accueil triomphal populaire.

Ce triomphe apparent laisse penser a beaucoup d’observateurs la fin du chaos en Somalie et l’instauration d’un début d’ordre étatique après dix années de crise et de guerre civile.

1.1 Diplomatie tous azimuts ! Djibouti, jusqu’alors à la traîne des pays protagonistes de la crise somalienne démontre tout d’un coup un intérêt particulier pour la Somalie. S’élaborent alors à Djibouti les prémisses d’une offensive diplomatique de la corne de l’Afrique en général et vis-à-vis de la somalie en particulier.

Trois principaux atouts incitent Djibouti à aller ce sens :
a) elle assume d’abord la Présidence du groupement régional de l’IGAD
b) l’élection d’un nouveau président à la tête du pays avec un style et un interventionnisme plus poussé que son prédécesseur
c) le fait de partager avec les Somaliens la même langue et la même culture.

De facto, la question somalienne devient une des préoccupations – sinon la seule – du gouvernement (2). Un ballet diplomatique est déployé dans les pays de la région et auprès des pays intéressés à la question.
Partout le président djiboutien plaide la cause Somalienne et tente d’aplanir les différents points de vue et d’appréciation des gouvernements sur la question (3)

Le succès apparent que M. Guelleh rencontre auprès de ses interlocuteurs pour son plan de réconciliation somalienne fait croire un peu prématurément à beaucoup d’observateurs « la fin des divergences des pays sur la Somalie ». Dans un entretien, même le représentant de l’ONU, M. David Stephen souligne dans le processus Djiboutien « […] that is that there is no competition », cf. Irin, 8 mai 2000.

Avant la Conférence même, Djibouti devient le lieu où s’élabore la politique somalienne. Du coup, les feux de l’actualité se déplacent de Mogadiscio ou d’Hargueisa vers Djibouti. Des émissaires gouvernementaux y affluent, des représentants des organisations Internationales s’y déplacent afin de prendre connaissance du plan de Guelleh.

D’autre part, celui-ci y reçoit des personnalités et leaders politiques Somaliens dans le cadre d’une concertation autour de son plan.

1.2 Dimension publicitaire du plan. Le plan de réconciliation nationale somalienne bénéficie d’un vaste programme de publicité médiatique. En dehors de la radio et des TV locales qui couvrent l’événement, une station de TV, "Soomaaliyey Maqal ", reliée sur Arabsat est mise sur pied. La diaspora somalienne de même que les populations du pays se trouvent complètement insérées dans un grand réseau informationnel jamais mis de comparable [en place] auparavant.
Également, la section Somalie de la BBC est pour la première fois mise à contribution (4), sans parler d’autres moyens de communication créés en la circonstance, tels des nouveaux sites Internet, des journaux, des radios locales a Mogadiscio et ailleurs.

Par comparaison, les deux conférences successives d’Addis et du Caire – 1997/1998 se déroulent dans des camps militaires où les délégués sont tenus au secret le plus absolu.

Le plan de paix djiboutien bénéficie également de la couverture médiatique du système des Nations-Unies, à travers Integrated Regional Information Network (Irin) relayant l’événement du début à la fin.
Les chanteurs et autres artistes Somaliens et Djiboutiens ne sont pas non plus épargnés ; ils viennent de quatre coins du monde pour animer, par des sketches et pièces folkloriques, la Conférence.

La dimension publicitaire aura été un des facteurs ayant pérennisé le succès de la Conférence. Jamais dans l’histoire de la crise somalienne un réseau informationnel aussi vaste et efficace n’aura été mis en place.

1.3 Logistique. En dépit de son appel pressant pour une aide internationale, Djibouti supporte toute seule les dépenses d’une conférence réunissant plus de 2.000 participants sur une période de six mois.
À elle seule, Djibouti assure le transport – souvent aérien –, l’hébergement dans des hôtels (plus tard à Arta), la nourriture, la desserte entre Djibouti et Arta, lieu de la Conférence. Jusqu’au dernier moment les autorités djiboutiennes n’ont fait l’économie d’aucun effort pour faire venir les délégués des fins fonds de la Somalie ; des délégations avec des vols spéciaux sont envoyées un peu partout, à Mogadiscio, Hargueisa, Garowe etc.

La population locale, à laquelle son concours est demandé par le Gouvernement, participe à titre intermittent à l’organisation matérielle de la Conférence, sous forme de dons en nature.
La mise en place d’un véritable état-major de logistique, sous la responsabilité de deux ministres, se met progressivement en fonction avec l’assurance d’un pool de secrétariat, de collecte des dons, de la distribution des véhicules et du carburant, la gestion de l’hébergement, etc. Cet état-major, assisté d’un comité technique de la diaspora somalienne constitue le nœud de l’encadrement djiboutien de la conférence somalienne.
Celui-ci doit s’occuper des besoins de 2.000 participants et doit être rompu aux arts de la discussion, lever entre les sessions des minis sommets ou réunions en vue d’aplanir des différents au sein des clans, différents souvent territoriaux opposant les uns aux autres.

La tâche de l’encadrement djiboutien est déterminante : mal outillé et ne disposant pas de tradition de lobbying ou de coulisse, nécessaire à ces genres des manœuvres, celui-ci a su accompagner avec doigté et maturité politique les discutailles interminables des clans somaliens (5). Souvent l’encadrement djiboutien a eu affaire à des Somaliens qui, rompus aux arcannes des conférences, font tout pour les faire durer.

À maintes reprises, ce dernier se trouve confronté à des points de rupture pouvant hypothéquer la marche de la Conférence. Les points de blocage se ramènent la plupart du temps à la contestation de la représentativité de tel ou tel clan ou sous-clan par rapport à d’autres, car il existe un phénomène de télescopage entre les clans, ou bien la place du clan dans la "catégorisation" des Somalis, établie par les Djiboutiens.
À chaque fois, il a fallu faire intervenir le Président Guelleh lui même dans le but de débloquer les situations les plus délicates.



2. Représentation par les clans

Djibouti gère avec délicatesse l’épineuse question de la représentativité des Somalis sur laquelle beaucoup de conférences et d’États sponsorisant la réconciliation somalienne avaient l’habitude de trébucher. Djibouti a pris carrément le contre-pied de ces dernières.

En dépit des conférences qui avaient privilégié les seigneurs de guerre et chefs de factions, Djibouti contourne la question et s’adresse directement à la « population Somalienne » à travers ce qu’ils appellent « la société civile ».

2.1 Poids des chefs traditionnels. Par "société civile", Djibouti privilégie les chefs traditionnels, dépositaire de l’ordre culturel. Ainsi, la totalité des autorités traditionnelles du pays est invitée à la Conférence.

Du Sultan à l’Ougas en passant par le Garad, tous se retrouvent à Arta. Contrairement à beaucoup d’observateurs, les Somalis ne disposent ni d’autorité centrale traditionnelle, ni d’appellation commune pour désigner l’institution suprême du Clan ou sous-clan. Ils utilisent des vocables aussi variés que le Sultan, l’Ougas, Garad, etc. (6). Ceci démontre qu’il n’y a jamais eu d’État ou d’autorité centrale en Somalie avant la colonisation mais juste des institutions claniques parcellaires, juxtaposées les unes à côté des autres.

2.2 Répartition des délégués. Pour la première fois dans l’histoire des Somalis, une espèce de catégorisation des Clans, débouchant sur la répartition d’une représentation clanique est établie à Djibouti : « The weight of different Somali delegations, which will adress key issues at Committee level has been decided as follows : Darod 175, Hawiye 175, Diguil and Mirifle 175 and Dir in the region of 200. This number of Dir is to include 100 Issak, 40 Gadabourci, 30 Isa and 35 Southern Dir according to the Djibouti Government. » (7)

Si cette catégorisation des clans a posé beaucoup de rejet et d’atermoiements, elle n’en constitue pas moins un cadre à partir duquel la Conférence a dû démarrer. Certes, cette façon d’opérer est loin de refléter les réalités mais elle a eu l’avantage de faire fonctionner les choses.
La dimension de l’efficacité a primé sur l’esprit de justice et d’équité.

2.3 La place des femmes. Pour une fois, la représentativité de la femme somalie est posée. Alors que les structures claniques des Somalis, de régime patriarcal, font peu de cas du rôle de la femme, le plan de Guelleh intègre des délégués féminins dans la Conférence. La sélection se fait cependant sur une base ne transcendant pas le cadre du Clan.

2.4 Position des seigneurs de guerre. La Conférence réduit ipso facto le rôle des chefs de guerre et autres leaders politiques et les confine dans des positions marginales. De fait, ces derniers doivent s’aligner derrière leurs chefs traditionnels et dépendent du bon vouloir de ceux-ci quant à leur qualité de délégué à la Conférence. Car ce sont les chefs traditionnels auxquels échoit la responsabilité de désignation des délégués.

Habitués à être les principaux – sinon les seuls – acteurs de la vie politique depuis la chute de Siad Barre, les chefs de faction boudent la Conférence d’Arta et refusent d’y être marginalisés (8)
La banalisation des chefs de guerre est telle que dans les rumeurs, il est même envisagé de pouvoir les traduire devant un tribunal pénal international pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité.



3. Limites du plan djiboutien

La formidable machine, initiée à partir de Djibouti, ne risque-t-elle d’échouer sur les rivages de l’océan Indien, à Mogadiscio. En effet, le Gouvernement national de transition (GNT) demeure aujourd’hui dans l’impasse : il n’a pas l’autorité sur le pays. Même le contrôle de la capitale lui échappe.

Les factions armées, un moment éclipsées par l’élan populaire dû au dynamisme du plan djiboutien, renaissent et reprennent l’initiative. Elles se réarment et se regroupent pour créer des nouvelles structures d’alliance. Des perspectives des nouvelles guerres civiles se font craindre.

Le processus de réconciliation dans lequel « les récalcitrants » devaient être intégrés, n’est toujours pas parachevé par le GTN. Au contraire, des régions jusque-là alliées à ce dernier font défection, comme le Bay et Bakol. Le Somaliland s’éloigne de plus en plus d’une réunification avec le reste de la Somalie : il vient d’organiser un référendum par lequel la population réaffirme son indépendance par rapport à celle-ci (9). Le Puntland, région autonome, boude quant a lui le GTN auquel il ne lui reconnaît pas la qualité de Gouvernement.

Pourquoi un tel enlisement ? Plusieurs facteurs expliquent, selon nous, les raisons de l’impasse.

3.1 Le cas du somaliland. Le Somaliland, État-autoproclamé et non reconnu depuis 1991 par aucun État de la communauté internationale, figure parmi ceux qui ont boycotté la Conférence d’Arta.
Avant la Conférence, Djibouti entretient avec ce dernier des relations privilégiées, basées presque sur la réciprocité : le Somaliland y dispose d’un bureau de représentation et ses officiels sont traités avec les égards dus à leur rang. Frontalier du Somaliland, Djibouti draine avec celui-ci des flux commerciaux, financiers, économiques et humains beaucoup plus importants qu’elle n’en a avec le reste de la Somalie. Tout ceci se brise d’un seul coup et les choses se brouillent lors de la Conférence : un malentendu de taille se glisse dans les relations.

Tout démarre du fait que Djibouti prenne les soins d’inviter en premier le Somaliland dans sa Conférence mais que ce dernier refuse d’être associé à des factions « n’ayant même pas encore entamé leur processus de pacification ». En d’autres termes, la question du statut de participation du Somaliland divise les deux pays.
Les Somalilandais considèrent la Conférence d’Arta comme un recul par rapport à des positions antérieurement établies sur leur entité. En aucun moment, précisent-ils, ils n’ont été associés ni à la Conférence de Sodare (Éthiopie), ni à Nairobi par la résolution du Sommet de l’IGAD en 1997. Dans les deux cas, seules les factions du Sud sont tenues à engager un processus de pacification et de réconciliation, le Nord (Somaliland) étant considéré comme calme et relativement stable.

Ce statut de différenciation dont ils avaient du bénéficier dans le temps est perçu aujourd’hui comme remis en cause.
Le Somaliland estime avoir accompli, par des efforts continus, un long processus de pacification et de réconciliation par lequel les différentes composantes claniques ont établi un minimum d’ordre et d’administration commune. Cependant le Somaliland, phénomène unique dans l’histoire, manque cruellement d’interlocuteur et d’autorité centrale avec lesquels il pourrait négocier sa scission et son indépendance aujourd’hui contestée.
Les dirigeants de ce pays voudraient faire jouer ce rôle à la Conférence une fois que celle-ci aurait d’abord réuni et réconcilie le Sud de la Somalie.

Selon les Djiboutiens, procéder à une telle démarche équivaut à entériner la partition de facto de la Somalie, que ces derniers ne sont pas prêts à endosser. Ils pensent que c’est aux Somaliens et à eux seuls de décider du destin final de leur pays.

Dans ce quiproquo, la surenchère et la guerre des ondes gagnent chaque jour des terrains. Et un environnement de quasi belligérance s’y installe.
Le boycott du Somaliland de la Conférence, ajouté à la dégradation des relations entre ce dernier et Djibouti hypothèquent lourdement toute éventualité de réussite du GNT.
Djibouti et le Somaliland ont tout à gagner d’une bonne coopération, dont les populations de part et d’autre ont un réel besoin. Djibouti doit composer, comme elle l’a fait par le passé, avec la nouvelle autorité installée à la porte de ses frontières. Il est inconcevable de voir les relations subir les soubresauts de la crise somalienne.
De même, le Somaliland a plus que besoin du soutien de Djibouti dans sa quête, non pas de reconnaissance mais du moins en sa qualité d’autorité légitime.

3.2 La dimension de la crise. Le plan Djiboutien évacue la question de bilan et des causes de l’éclatement de l’État Somalien. Il n’a ni le temps, ni la volonté de l’aborder. L’on se contente seulement d’un constat : le malheur du peuple Somalien proviendrait du manque d’un État. Et non lequel. En d’autres termes, il est même question d’une certaine sacralisation du régime défunt de Siad Barre dont on déplore la disparition.

Dans ce type d’approche, il n’est pas étonnant de voir d’anciens dignitaires du régime accaparer la marche de la Conférence. Les réfractaires à la participation se divisent en deux groupes quant à l’appréciation de l’aspect temporel de la crise, malgré qu’ils aient en commun le fait d’avoir combattu l’ancien régime

Pour les uns, il faut remonter à la fin des années soixante où un processus démocratique – le mieux loti en Afrique – était d’usage dans le pays jusqu’à ce qu’un coup d’état militaire, devenu par la suite l’un des plus sanguinaires de l’Afrique, y mette un terme. C’est l’instauration d’un régime de dictature pendant presque un quart de siècle qui constitue le nœud de l’éclatement de cet État. La solution de la reconstruction ne pourrait venir, selon eux, du côté de ses propres fossoyeurs (10).
Pour d’autres, la Somalie n’a existé qu’une trentaine d’années seulement. Elle n’y a pas survécu. Elle n’aurait pas disparu au cours de cette relative période si elle a eu une base suffisamment intégrée et unie, apte à survivre après les soubresauts des régimes.
Les tenants de cette thèse pensent que la Somalie n’est pas une donnée immuable et intrinsèque transcendant les facteurs temporels. C’est une réalité formée à partir de 1960 entre deux anciennes colonies.

Ce schisme continue à planer sur le GTN et la Conférence d’une part et à diviser les Somalis de l’autre.

Pour l’essentiel, la crise somalienne demeure circonscrite sur Mogadiscio et ses environs. Elle concerne surtout le clan des Hawiye ayant la fâcheuse manie de se disputer, dans un contexte éclaté depuis dix ans, sur celui qui va être le futur chef d’un État difficile à faire émerger. La communauté internationale, qui périodiquement appelle à des conférences de réconciliation souvent stériles avec comme objectif la formation d’un gouvernement impossible à voir, contribue à attiser du même coup les guerres civiles et les rivalités internes à Mogadiscio.
Partout ailleurs, la paix et la concorde civile prévalent : il n’y a ni l’enjeu d’une future présidence à conquérir pour la Somalie, ni la prétention d’abriter chez soi la capitale du pays

3.3 Le poids de l’Éthiopie. Jamais les interférences extérieures à la Conférence d’Arta n’ont été aussi fortes auparavant. Surtout celle de l’Éthiopie, dont la position a évolué d’une attitude teintée d’ambiguïté vers une position carrément hostile.

Comme le souligne, le chef de l’État Djiboutien dans une interview : « Le Premier ministre Mélès Zénawi avait pris part à la cérémonie d’investiture du président intérimaire de la Somalie […] » (11). Et le Président d’ajouter « aucune réserve, aucune objection venant du gouvernement éthiopien n’avait été porté à ma connaissance le jour ou nous étions à Arta pour assister à la renaissance officielle de l’État somalien […] » Et de dénoncer « l’argumentaire utilisé par les autorités éthiopiennes comme insuffisant a notre sens […] ».

Ceci démontre à quel point l’hostilité de l’Éthiopie à l’égard du GNT devient évidente et constitue en même temps un hic dans ses relations avec Djibouti. Tout marche comme si l’Éthiopie, partageant avec la Somalie plus de 2,000 km de frontière, rechigne à reconnaître un gouvernement dont elle n’aurait ni contribué à la formation, ni participé à son plan d’élaboration.
D’autre part, la rapidité du soutien des pays arabes au GNT dont certains (l’Égypte, Qatar, Libye) fournissent déjà une aide en équipement et lui assurent la réouverture des anciennes chancelleries somaliennes de leur pays semble irriter l’Éthiopie, déjà inquiète du caractère pro-islamiste et fondamentaliste du GNT.

Aussitôt, les factions sudistes hostiles à la Conférence d’Arta se précipitent pour se réunir en Éthiopie et créent une structure de coordination (organisme presque parallèle au GNT), appelée à organiser une autre Conférence de réconciliation somalienne, avec évidemment l’aval de l’Éthiopie.
L’Éthiopie est une puissance régionale qui voudrait jouer son rôle en corne d’Afrique, comme l’analyse bien le journaliste Jean-Louis Péninou : « Comme l’Afrique du Sud domine le cône sud du continent, comme le Nigéria affirme une puissance à l’ouest, l’Éthiopie entend que son point de vue prévale à Asmara comme à Djibouti, dans les micros États Somaliens ou dans le reste de la corne de l’Afrique. La politique intérieure éthiopienne n’est pas absente de cette ambition » (12).

Quant aux dirigeants djiboutiens, ils ont à maintes reprises déplorées dans le contexte régional le vide créé par l’éclatement de l’État somalien et l’absence du rôle de contrepoids face à une Éthiopie aujourd’hui hégémonique. L’on sait que Djibouti, grâce en quelque sorte à une garantie internationale, a pu accéder à son indépendance en 1977 après que les visées territoriales de ces deux pays furent neutralisées. Djibouti a coexisté pendant quinze années avec deux États en quasi belligérance et y a survécu.

Tout se passait comme si cette situation assurait aux Djiboutiens un confortable statut de neutralité à l’abri de diktat de l’un comme de l’autre. La vulnérabilité de Djibouti par rapport à l’Éthiopie est aujourd’hui totale : les Djiboutiens vivent de plus en plus mal la situation de dépendance de leur pays.

En voulant instaurer l’État Somalien, le plan djiboutien vise à voir se rétablir un jour l’équilibre régional aujourd’hui rompu. Ce n’est pas par hasard si le plan de Guelleh a débuté à un moment où ce pays semble empêtré dans son conflit avec l’Érythrée. Et ne pourrait s’occuper par conséquent du dossier Somalien dont elle avait la charge au sein des pays de l’IGAD et de l’OUA.
L’Éthiopie, sortie triomphalement de sa guerre avec l’Érythrée devra jouer avec plénitude son rôle régional. Aura-t-elle les moyens de son ambition ? En tout cas pour la Somalie sa position reste incontournable et il est à craindre qu’une deuxième conférence, initiée par elle même, ne supplante celle de Djibouti. Déjà les premiers signes en sont visibles (13).

Tout compte fait, malgré les difficultés et les écueils, le plan djiboutien aura le mérite d’avoir instauré à une grande échelle un dialogue inter-somalien, et pendant si longtemps, A ce niveau il est une référence dans la crise somalienne. Et il restera comme tel dans les annales de l’histoire.



(1) C’est le fameux discours, où tout a commencé, du chef de l’État le 28 septembre 1999 devant l’Assemblée générale de l’ONU dans lequel celui-ci présente un programme anti-seigneurs de guerre en Somalie.
(2) Djibouti, en pleine crise socio-économique depuis dix ans, relègue au second plan ses tractations avec les bailleurs de fonds FMI, Banque mondiale etc.
(3) Les divergences atteignent leur paroxysme lors du conflit érythreo-éthiopien, transformant la Somalie en prolongement de terrains d’opérations par factions interposées. Cf. article de Gérard Prunier, le Monde diplomatique, avril 2000.
(4) Beaucoup d’observateurs reprochent à la BBC d’ailleurs l’abandon de sa position de neutralité vis-à-vis de la crise somalienne.
(5) Partageant la même tradition d’oralité avec les Somaliens, les Djiboutiens ont su mener à bien un processus de réconciliation interne en 1994 qui, par des tours de passe et de palabres sous l’arbre, a mis fin à la guerre civile et à la Rébellion du Frud.
(6) Il en existe d’ailleurs neuf appellations : Malaq, Webber, Boqor, Baqow, Sultan, Garad, Imam, et Issim.
(7) Cf. IRIN webspecials du 26 juin 2000. www.relief.com
(8) Seul Ali Mahdi y participe. Un autre chef de guerre, Omar Jees, s’en va bredouille après quelques jours de présence.
(9) Cf. article Yahoo-actualité du 31 mai 2001, « Les Somalilandais ont voté massivement dans une ambiance de fête ».
(10) « […] Les Somalilandais ont peu apprécié de voir nommer, à la tête du GNT somalien, l’homme qui était ministre de l’Intérieur au moment du bombardement sur Hargueisa » Cf. article de Maria Malagardis, Libération, 1er juin 2001.
(11) Cf. interview du chef de l’État djiboutien dans le journal Éthiopien de langue anglaise Fortune, 2001
(12) Cf. Jean-Louis Péninou, le Monde diplomatique, juillet 2000 « Les ambitions cachées d’Addis-Abeba ».
(13) Selon sa déclaration à la BBC, le porte-parole ethiopien du ministère des Affaires étrangères affirme que l’Éthiopie est prête à engager un processus de réconciliation entre les Somaliens.


(*) Universitaire djiboutien, spécialiste des pays de la corne de l’Afrique, Youssouf Karieh est diplômé en Sciences politiques de l’IEP de Grenoble (1980), et titulaire d’un DESS en économie auprès de l’université de Paris-I Panthéon-Sorbonne (décembre 1981).
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