Opposition djiboutienne, mars 2002. Après la signature de laccord de paix entre le Frud-armé (Front pour la restauration de lunité et de la démocratie) et le gouvernement djiboutien, le 12 mai 2001, on aurait pu espérer que Djibouti allait prendre le chemin de la démocratisation. Le gouvernement djiboutien sest engagé à ouvrir le pays au multipartisme (septembre 2002) et à la décentralisation. Or, neuf mois après la signature, le paysage politique et économique de Djibouti reste inchangé. À ceci près que lopposition ne se satisfait plus du tout de cette inertie du pouvoir.
Ahmed Dini, signataire de laccord, au nom du Frud-armé (désarmé ?), a déjà fait part de son impatience [cf. interview LNA n°27] quant à la mise en uvre des chantiers de décentralisation et à lorganisation des prochaines élections, prévues en décembre 2002. Dans cet entretien, il avait également déclaré vouloir créer un nouveau parti regroupant diverses tendances politiques. Dès lannonce de cette initiative, le Premier ministre djiboutien lui aurait signifié quun tel parti ne serait pas autorisé à prendre part au débat politique et donc aux prochaines élections. En effet, selon le gouvernement, le seul parti dopposition toléré pour linstant est le Frud-armé (désarmé), signataire de laccord. Il semblerait que M. Dini ait fort mal pris cette position du Ministre.
Pendant ce temps, des cadres et des combattants du Frud-armé, peu convaincus par laccord de paix parce que le jugeant aléatoire, sans garantie du gouvernement (SGDG), se sont réunis dans le district de Tadjourah. Pour eux, il sagit de conserver une structure plus persuasive. En clair : « Il faut garder au Frud son rôle menaçant de force armée et politique. » Ils viennent de créer un Comité provisoire, dont la présidence a été confiée à Mohamed Kadamy. Ils souhaitent la tenue dune conférence nationale souveraine, représentant les diverses composantes politiques djiboutiennes, qui devra se prononcer sur les axes politiques qui pourront mener le pays à « une véritable paix, une authentique démocratie et [à] la réconciliation nationale ». Le Frud tiendra son congrès national en août 2002 ; la conférence nationale souveraine pourrait se tenir avant septembre 2002, afin que les partis puissent obtenir leur agrément et peser sur lorganisation des élections générales à Djibouti.
Lopposition djiboutienne a été déstabilisée par les négociations de paix et par laccord Frud-gouvernement, ne sachant plus très bien à quel saint se vouer. Pour les uns, il sagissait de donner toutes les chances à la paix, dans lespoir dun développement économique et de la démocratisation. Pour les autres, cet espoir ne pouvait reposer que sur la menace et le harcèlement du pouvoir, faute de quoi les changements devraient attendre les calendes grecques.
Cette atomisation de lopposition était vraisemblablement un des objectifs du pouvoir djiboutien. Celui-ci nhésite dailleurs pas à parler aujourdhui de « bandes armées », en évoquant les partisans du Frud nayant pas soutenu laccord de paix et qui sont encore très actifs (et armés !) sur le terrain.
À Djibouti, le nom du Frud reste un référent particulier quand on parle dopposition. Mais entre tous ces Frud(s), comment sy retrouver ? Lequel est LE parti politique toléré dans le paysage politique djiboutien ? Parce que, ironie de lhistoire, il se pourrait bien que, en létat actuel de la constitution et tenant compte des modalités de laccord du 12 mai, le Frud (Front pour la restauration de lunité et de la démocratie) signataire soit désormais celui de Mohamed Kadamy. En effet, le nouveau parti de M. Ahmed Dini, le Frud national (Front républicain uni pour le développement national), pourrait nêtre reconnu quen février 2003 par les autorités djiboutiennes. Ce serait donc M. Kadamy qui, seul, pourrait être légalement autorisé à conduire une campagne électorale dopposition dès maintenant. À moins que lun et lautre nappellent à un boycott, ce qui placerait le gouvernement en position délicate par rapport aux donateurs.
Il ne manquerait plus que les dissidents du Frud, ralliés au pouvoir en 1994, ne viennent grossir les rangs de lopposition, pour semer encore un peu plus la zizanie dans le programme pourtant bien huilé du président djiboutien
Jouant la division, il se pourrait bien que le chef de lÉtat ait réussi à multiplier et à fortifier les fronts dopposition, alors quil pensait les réduire à de microscopiques unités à la dérive. Certes, on nen est pas encore à une grande coalition générale dopposition, mais les mécontentements grandissent et lopposition djiboutienne naccepte plus la perspective délections où seuls des supporters plus ou moins avérés du pouvoir seraient représentés. Lopposition lacceptera dautant moins facilement que, sur le plan du développement économique, les chantiers sont aussi peu avancés quau plan politique. Beaucoup estiment que Ahmed Dini a donné toutes ses chances (peut-être même trop
) au pouvoir, en permettant linstauration de la paix à Djibouti. Selon eux, le pouvoir aurait dû se saisir de cette opportunité ; sil ne la pas fait, il devra en subir les conséquences. Politiques ? Militaires ?
Si un Frud peut en cacher un autre, ils ne se marchent pas nécessairement sur les pieds ; et leurs actions spécifiques ou collectives pourraient constituer une force de persuasion contre un pouvoir peu enclin, malgré ses engagements, à ouvrir la porte à la démocratisation et au développement. Reste à savoir si les délais impartis pour lorganisation des élections permettront la mise en place, consentie ou contrainte, dune vraie représentation démocratique à Djibouti. CD