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Analyse politique

Repères
Une brève analyse des faits par un journaliste des "Nouvelles d'Addis".
Pour suivre l'évolution et les enjeux des politiques régionales.

Djibouti.

Un Frud peut en cacher un autre.

Par la signature d'un accord de paix avec son opposition armée, le pouvoir djiboutien visait vraisemblablement l’atomisation de toute l’opposition. L'objectif est atteint. Pour autant, le pouvoir en tirera t-il l'avantage escompté ? ["les Nouvelles d'Addis", Repères, 20 mars 2002]


COLETTE DELSOL

Opposition djiboutienne, mars 2002. – Après la signature de l’accord de paix entre le Frud-armé (Front pour la restauration de l’unité et de la démocratie) et le gouvernement djiboutien, le 12 mai 2001, on aurait pu espérer que Djibouti allait prendre le chemin de la démocratisation. Le gouvernement djiboutien s’est engagé à ouvrir le pays au multipartisme (septembre 2002) et à la décentralisation. Or, neuf mois après la signature, le paysage politique et économique de Djibouti reste inchangé. À ceci près que l’opposition ne se satisfait plus du tout de cette inertie du pouvoir.

Ahmed Dini, signataire de l’accord, au nom du Frud-armé (désarmé ?), a déjà fait part de son impatience [cf. interview LNA n°27] quant à la mise en œuvre des chantiers de décentralisation et à l’organisation des prochaines élections, prévues en décembre 2002. Dans cet entretien, il avait également déclaré vouloir créer un nouveau parti regroupant diverses tendances politiques. Dès l’annonce de cette initiative, le Premier ministre djiboutien lui aurait signifié qu’un tel parti ne serait pas autorisé à prendre part au débat politique – et donc aux prochaines élections. En effet, selon le gouvernement, le seul parti d’opposition “toléré” pour l’instant est le Frud-armé (désarmé), signataire de l’accord. Il semblerait que M. Dini ait fort mal pris cette position du Ministre.

Pendant ce temps, des cadres et des combattants du Frud-armé, peu convaincus par l’accord de paix parce que le jugeant aléatoire, sans garantie du gouvernement (SGDG), se sont réunis dans le district de Tadjourah. Pour eux, il s’agit de conserver une structure plus “persuasive”. En clair : « Il faut garder au Frud son rôle menaçant de force armée et politique. » Ils viennent de créer un Comité provisoire, dont la présidence a été confiée à Mohamed Kadamy. Ils souhaitent la tenue d’une conférence nationale souveraine, représentant les diverses composantes politiques djiboutiennes, qui devra se prononcer sur les axes politiques qui pourront mener le pays à « une véritable paix, une authentique démocratie et [à] la réconciliation nationale ». Le Frud tiendra son congrès national en août 2002 ; la conférence nationale souveraine pourrait se tenir avant septembre 2002, afin que les partis puissent obtenir leur agrément et peser sur l’organisation des élections générales à Djibouti.

L’opposition djiboutienne a été déstabilisée par les négociations de paix et par l’accord Frud-gouvernement, ne sachant plus très bien à quel saint se vouer. Pour les uns, il s’agissait de donner toutes les chances à la paix, dans l’espoir d’un développement économique et de la démocratisation. Pour les autres, cet espoir ne pouvait reposer que sur la menace et le harcèlement du pouvoir, faute de quoi les changements devraient attendre les calendes grecques.

Cette atomisation de l’opposition était vraisemblablement un des objectifs du pouvoir djiboutien. Celui-ci n’hésite d’ailleurs pas à parler aujourd’hui de « bandes armées », en évoquant les partisans du Frud n’ayant pas soutenu l’accord de paix et qui sont encore très actifs (et armés !) sur le terrain.

À Djibouti, le nom du Frud reste un référent particulier quand on parle d’opposition. Mais entre tous ces Frud(s), comment s’y retrouver ? Lequel est LE parti politique toléré dans le paysage politique djiboutien ? Parce que, ironie de l’histoire, il se pourrait bien que, en l’état actuel de la constitution et tenant compte des modalités de l’accord du 12 mai, le Frud (Front pour la restauration de l’unité et de la démocratie) signataire soit désormais celui de Mohamed Kadamy. En effet, le nouveau parti de M. Ahmed Dini, le Frud national (Front républicain uni pour le développement national), pourrait n’être reconnu qu’en février 2003 par les autorités djiboutiennes. Ce serait donc M. Kadamy qui, seul, pourrait être légalement autorisé à conduire une campagne électorale d’opposition dès maintenant. À moins que l’un et l’autre n’appellent à un boycott, ce qui placerait le gouvernement en position délicate par rapport aux donateurs.

Il ne manquerait plus que les dissidents du Frud, ralliés au pouvoir en 1994, ne viennent grossir les rangs de l’opposition, pour semer encore un peu plus la zizanie dans le programme pourtant bien huilé du président djiboutien… Jouant la division, il se pourrait bien que le chef de l’État ait réussi à multiplier et à fortifier les fronts d’opposition, alors qu’il pensait les réduire à de microscopiques unités à la dérive. Certes, on n’en est pas encore à une grande coalition générale d’opposition, mais les mécontentements grandissent et l’opposition djiboutienne n’accepte plus la perspective d’élections où seuls des supporters plus ou moins avérés du pouvoir seraient représentés. L’opposition l’acceptera d’autant moins facilement que, sur le plan du développement économique, les chantiers sont aussi peu avancés qu’au plan politique. Beaucoup estiment que Ahmed Dini a donné toutes ses chances (peut-être même trop…) au pouvoir, en permettant l’instauration de la paix à Djibouti. Selon eux, le pouvoir aurait dû se saisir de cette opportunité ; s’il ne l’a pas fait, il devra en subir les conséquences. Politiques ? Militaires ?

Si un Frud peut en cacher un autre, ils ne se marchent pas nécessairement sur les pieds ; et leurs actions spécifiques ou collectives pourraient constituer une force de persuasion contre un pouvoir peu enclin, malgré ses engagements, à ouvrir la porte à la démocratisation et au développement. Reste à savoir si les délais impartis pour l’organisation des élections permettront la mise en place, consentie ou contrainte, d’une vraie représentation démocratique à Djibouti. – CD


© Les Nouvelles d'Addis (LNA) 1997-2005.http://www.lesnouvelles.orgLes Nouvelles d'Addis,
le seul journal d'informations générales exclusivement dédié à l'Éthiopie et à la corne de l'Afrique.
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