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Analyse politique

Repères
Une brève analyse des faits par un journaliste des "Nouvelles d'Addis".
Pour suivre l'évolution et les enjeux des politiques régionales.

Politique régionale.

Conflit entre Afars et Somalis en Éthiopie : La région afar dans la ligne de mire.

Cette véritable guerre aurait fait quelque 200 morts en deux mois. L’enjeu du conflit dépasse les problèmes traditionnels entre Afars semi-nomades et Issas nomades. Il est de nature stratégique et politique. ["les Nouvelles d'Addis", Repères, 15 mai 2002]


DAVID YOHANNES

Région afar, Éthiopie, mai 2002. – « La tortue pond un millier d’œufs, mais qui s’en aperçoit ? La poule pond un œuf et tout l’univers l’apprend » (proverbe indonésien).

La guerre que se livrent les Afars et les Somalis en Éthiopie s’apparente à la ponte de la tortue, tant elle est méconnue, occultée. Depuis des années, les affrontements sont fréquents et très meurtriers entre les deux groupes ethniques, en pays afar, dans la vallée d’Awash (250 km d’Addis-Abeba) et d’Adaytou sur la route Addis-Assab. Depuis deux mois, on assiste à la recrudescence des affrontements entre Afars et Issas (Somalis) qui ont fait quelque deux cents morts.

Ce conflit a débuté le 5 mars 2002, par l’attaque d’un campement afar à Oundafa’o (200 km de la ville d’Awash) par des éléments issas qui ont subi une grande perte, une trentaine de morts. Les Issas se sont adressé aux autorités éthiopiennes, accusant la région II (Afar) d’abriter un front armé. L’administration fédérale a réuni les protagonistes, d’abord à Addis, ensuite à Diré-Dawa, pendant la première semaine d’avril. Les membres de la délégation afar ont failli être tués par des éléments armés qui seraient venus de Djibouti ; ils furent sauvés par l’armée éthiopienne. Le 10 avril. Les dirigeants de la région II accusent le régime de Djibouti d’avoir dépêché, dans la région d’Awash, jusqu’à 1.500 personnes avec leurs armes, beaucoup de munitions et des moyens financiers. À Djibouti, on reconnaît que quelques officiers, originaires d’Éthiopie, sont partis en vacances voir leur famille.

Comme pour faire écho à ces accusations, renforcés par des troupes fraîches bien armées, les Issas ont lancé, le 15 avril, une offensive sur cinq points de l’axe Awash-Milé, réussissant à pénétrer dans certains secteurs, comme à Hadar (lieu de découverte de la célèbre Lucie). Ils furent repoussés rapidement par les Afars des zones 3 et 4, encadrés par des éléments qui ont servi dans les rangs des fronts et de l’armée éthiopienne. Surpris par la riposte des Afars, le pouvoir de Djibouti aurait dépêché, début mai, des troupes et des armes lourdes à Eroli, à 150 km d’Awash, en Éthiopie.

À la suite de l’assassinat de deux routiers tigréens, sur la route Awash-Adaytou, le trafic fut interrompu pendant une semaine, créant une pénurie d’essence dans la capitale. Cette fois, l’affaire est portée à la connaissance de tous ; les journaux éthiopiens s’en sont fait l’écho, reprochant au gouvernement éthiopien de fermer les yeux sur les ingérences de Djibouti dans la région afar éthiopienne.

Le gouvernement éthiopien a appelé à la rescousse l’ancien ministre de la région V (Somali), Abdulmegid Hussein qui, dans une interview exclusive à Addis Tribune du 4 mai 2002, affirme que Djibouti n’est pas intervenu dans ce conflit, qu’il réduit à un banal affrontement autour des pâturages et des points d’eau entre deux groupes nomades. Depuis le 7 mai 2002, le gouvernement fédéral a déployé des troupes sur l’axe routier d’Awash à Milé et il a réuni les représentants des Issas et ceux de la région afar à Addis-Abeba.

L’enjeu de ce conflit dépasse les problèmes traditionnels entre Afars semi-nomades et Issas nomades. Il est de nature stratégique et politique. Depuis l’indépendance de la Somalie, en 1960, les régions afar situées entre la ligne de chemin de fer et le fleuve Awash font partie des territoires revendiqués par l’État somalien qui considère les Afars comme une tribu somalie. Toute une stratégie a été mise en place pour déloger et repousser les Afars. La route Addis-Assab qui est éminemment stratégique est très convoitée par les Somalis. Ainsi, les Afars sont repoussés d’Herrer en 1964, de Mulu en 1974. Souleïman Daflé, ministre de l’Intérieur de Syad Barré (aujourd’hui réfugié en Belgique) fut le maître d’œuvre de cette politique d’expansion, au détriment des Afars.

Les Issas seront armés, entraînés et financés par Mogadiscio. En 1977, lors de la guerre Somalie-Éthiopie, les troupes somaliennes, laissant de côté les villes importantes, se sont lancées à l’assaut du territoire afar, farouchement défendu par ses habitants.

Dès l’indépendance de Djibouti, en 1977, les dirigeants de ce pays reprendront le flambeau de la lutte anti-afar en Éthiopie. Sur les brisées de Syad Barré, le président Guelleh dresse des cartes, envoie des soldats, des fonds secrets en Éthiopie pour parachever l’œuvre de Syad Barré, atteindre le fameux fleuve Awash, frontière mythique. Ismaël Omar Guelleh a des préoccupations plus terre à terre : en suscitant une guerre contre les Afars, il essaie de refaire l’unité des Issas qui ne semblent pas attirés par sa folie de grandeur.

Le jeu des différents régimes éthiopiens n’a fait qu’exacerber les rivalités dans la région ; à force de laisser faire, voire de favoriser les conquêtes somalis, pour bien tenir ces Afars turbulents et mieux exploiter la riche vallée de l’Awash. Ce conflit, s’il perdure, est un risque de déstabilisation régionale. L’exaspération des Afars est perceptible. Cela risque de créer des troubles entre le pouvoir central éthiopien (dominé par des Tigréens) et les Afars. Pour la première fois, les dirigeants de la région II ont pris fait et cause pour les pasteurs afars. Le gouvernement central envisagerait de limoger certains dirigeants.

Si l’intervention djiboutienne s’intensifie en région afar, cela peut avoir des répercussions sur la stabilité de Djibouti. De là à dire qu’Awash va devenir “les Malouines” pour la dictature de Djibouti, il n’y a qu’un pas que certains opposants djiboutiens ont déjà franchi. – DY


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© Les Nouvelles d'Addis (LNA) 1997-2005.http://www.lesnouvelles.orgLes Nouvelles d'Addis,
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Bimestriel. Publié en français. Politique, économie, culture, société, communauté.