Région afar, Éthiopie, mai 2002. « La tortue pond un millier dufs, mais qui sen aperçoit ? La poule pond un uf et tout lunivers lapprend » (proverbe indonésien).
La guerre que se livrent les Afars et les Somalis en Éthiopie sapparente à la ponte de la tortue, tant elle est méconnue, occultée. Depuis des années, les affrontements sont fréquents et très meurtriers entre les deux groupes ethniques, en pays afar, dans la vallée dAwash (250 km dAddis-Abeba) et dAdaytou sur la route Addis-Assab. Depuis deux mois, on assiste à la recrudescence des affrontements entre Afars et Issas (Somalis) qui ont fait quelque deux cents morts.
Ce conflit a débuté le 5 mars 2002, par lattaque dun campement afar à Oundafao (200 km de la ville dAwash) par des éléments issas qui ont subi une grande perte, une trentaine de morts. Les Issas se sont adressé aux autorités éthiopiennes, accusant la région II (Afar) dabriter un front armé. Ladministration fédérale a réuni les protagonistes, dabord à Addis, ensuite à Diré-Dawa, pendant la première semaine davril. Les membres de la délégation afar ont failli être tués par des éléments armés qui seraient venus de Djibouti ; ils furent sauvés par larmée éthiopienne. Le 10 avril. Les dirigeants de la région II accusent le régime de Djibouti davoir dépêché, dans la région dAwash, jusquà 1.500 personnes avec leurs armes, beaucoup de munitions et des moyens financiers. À Djibouti, on reconnaît que quelques officiers, originaires dÉthiopie, sont partis en vacances voir leur famille.
Comme pour faire écho à ces accusations, renforcés par des troupes fraîches bien armées, les Issas ont lancé, le 15 avril, une offensive sur cinq points de laxe Awash-Milé, réussissant à pénétrer dans certains secteurs, comme à Hadar (lieu de découverte de la célèbre Lucie). Ils furent repoussés rapidement par les Afars des zones 3 et 4, encadrés par des éléments qui ont servi dans les rangs des fronts et de larmée éthiopienne. Surpris par la riposte des Afars, le pouvoir de Djibouti aurait dépêché, début mai, des troupes et des armes lourdes à Eroli, à 150 km dAwash, en Éthiopie.
À la suite de lassassinat de deux routiers tigréens, sur la route Awash-Adaytou, le trafic fut interrompu pendant une semaine, créant une pénurie dessence dans la capitale. Cette fois, laffaire est portée à la connaissance de tous ; les journaux éthiopiens sen sont fait lécho, reprochant au gouvernement éthiopien de fermer les yeux sur les ingérences de Djibouti dans la région afar éthiopienne.
Le gouvernement éthiopien a appelé à la rescousse lancien ministre de la région V (Somali), Abdulmegid Hussein qui, dans une interview exclusive à Addis Tribune du 4 mai 2002, affirme que Djibouti nest pas intervenu dans ce conflit, quil réduit à un banal affrontement autour des pâturages et des points deau entre deux groupes nomades. Depuis le 7 mai 2002, le gouvernement fédéral a déployé des troupes sur laxe routier dAwash à Milé et il a réuni les représentants des Issas et ceux de la région afar à Addis-Abeba.
Lenjeu de ce conflit dépasse les problèmes traditionnels entre Afars semi-nomades et Issas nomades. Il est de nature stratégique et politique. Depuis lindépendance de la Somalie, en 1960, les régions afar situées entre la ligne de chemin de fer et le fleuve Awash font partie des territoires revendiqués par lÉtat somalien qui considère les Afars comme une tribu somalie. Toute une stratégie a été mise en place pour déloger et repousser les Afars. La route Addis-Assab qui est éminemment stratégique est très convoitée par les Somalis. Ainsi, les Afars sont repoussés dHerrer en 1964, de Mulu en 1974. Souleïman Daflé, ministre de lIntérieur de Syad Barré (aujourdhui réfugié en Belgique) fut le maître duvre de cette politique dexpansion, au détriment des Afars.
Les Issas seront armés, entraînés et financés par Mogadiscio. En 1977, lors de la guerre Somalie-Éthiopie, les troupes somaliennes, laissant de côté les villes importantes, se sont lancées à lassaut du territoire afar, farouchement défendu par ses habitants.
Dès lindépendance de Djibouti, en 1977, les dirigeants de ce pays reprendront le flambeau de la lutte anti-afar en Éthiopie. Sur les brisées de Syad Barré, le président Guelleh dresse des cartes, envoie des soldats, des fonds secrets en Éthiopie pour parachever luvre de Syad Barré, atteindre le fameux fleuve Awash, frontière mythique. Ismaël Omar Guelleh a des préoccupations plus terre à terre : en suscitant une guerre contre les Afars, il essaie de refaire lunité des Issas qui ne semblent pas attirés par sa folie de grandeur.
Le jeu des différents régimes éthiopiens na fait quexacerber les rivalités dans la région ; à force de laisser faire, voire de favoriser les conquêtes somalis, pour bien tenir ces Afars turbulents et mieux exploiter la riche vallée de lAwash. Ce conflit, sil perdure, est un risque de déstabilisation régionale. Lexaspération des Afars est perceptible. Cela risque de créer des troubles entre le pouvoir central éthiopien (dominé par des Tigréens) et les Afars. Pour la première fois, les dirigeants de la région II ont pris fait et cause pour les pasteurs afars. Le gouvernement central envisagerait de limoger certains dirigeants.
Si lintervention djiboutienne sintensifie en région afar, cela peut avoir des répercussions sur la stabilité de Djibouti. De là à dire quAwash va devenir les Malouines pour la dictature de Djibouti, il ny a quun pas que certains opposants djiboutiens ont déjà franchi. DY