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Repères

Une brève analyse stratégique, pour suivre l'évolution et les enjeux des politiques régionales.

Djibouti / Économie

« Mon pays va mal »

Freeman paraphrase le chanteur ivoirien Tiken Jah Facoli et cite l'Agence djiboutienne d'information, pour analyser « l’extrême pauvreté […] résultante d’un chômage endémique ».



FREEMAN

Je n’ai pas pu m’empêcher de reprendre le titre d’une chanson de Tiken Jah Facoli (chanteur ivoirien). Chanson qui par ailleurs a été censurée à l’époque par le gouvernement ivoirien. Fermons cette petite entrée en matière pour nous intéresser encore une fois à l’une des dépêches de l’ADI qui après n’est qu’un prétexte – mais un bon prétexte – pour aborder la triste réalité de notre pays.

Cette respectable agence de désinformation, nous rapporte que le gouvernement djiboutien, dans un éclair de lucidité, vient de découvrir que la pauvreté et même l’extrême pauvreté de nos concitoyens sont la résultante d’un chômage endémique qui frôlerait les 70% de la population en âge de travailler.
A mon avis, il y a anguille sous roche. Je trouve très suspect que le gouvernement communique depuis quelques jours à outrance sur la plaie du chômage à Djibouti. D’habitude il arbore fièrement ses pseudo statistiques pour nous dire qu’au 1er ou 2ème semestre il y a eu création d’un certain nombre d’emplois (jamais au-delà de 20 créations).

Aujourd’hui, il ne cache plus rien et étale sur la place publique ses piètres résultats et surtout sa gestion calamiteuse d’un pays qui avait tout pour réussir une sortie progressive du sous-développement. Pire, nos concitoyens continuent à sombrer dans une misère noire. Une misère digne des romans de Zola, insupportable en plein XXIème siècle.
Il y a fort à parier que dans l’un des tiroirs de l’une des agences de l’ONU, il existe une petite ou peut être une très grosse enveloppe – il est plus politiquement correct de parler de projet - pour aider la République de Djibouti à faire face au fléau du chômage alors que l’on sait pertinemment où se trouve le vrai fléau.

Si l’on croit les chiffres avancés par la Banque mondiale (1), le gouvernement djiboutien aurait bénéficié d’environ 38 millions de dollars (entre 2000 et 2003) pour réduire la pauvreté et ses effets. On a eu droit à une petite campagne sur le document stratégique de réduction de la pauvreté et pschitt ! Rien du tout depuis. Y a-t-il moins de pauvres, plus de créations d’emplois ou moins de malade du Sida (2)…J’en doute très fort. Ces 38 millions ont-ils été utilisés comme il se doit. Les plus dévôts d’entre nous auraient certainement répondu : « Dieu seul le sait ».
Et malheureusement, le pire scénario est en train de se réaliser. Les experts de la Banque mondiale appellent cela « le scénario bas » (3). En langage moins technocratique, le pays s’achemine vers le scénario catastrophe et rien de ce qui aurait dû se réaliser (4) n’a été accompli aussi bien en terme d’emploi, de réduction de la pauvreté que de renforcement de la gouvernance.

Dans un pays, quand on assiste à la disparition d’une classe moyenne, et c’est le cas à Djibouti, c’est un signe qui ne trompe pas sur la détérioration des problèmes socio-économiques. En effet, cette classe moyenne était jadis constituée des enseignants et d’une grande partie des salariés de la fonction publique. Les plus privilégiés d’entre nous pouvaient aider ceux qui étaient dans le besoin. Ils étaient certes pauvres mais pas misérables ! Ils avaient encore une certaine dignité et pouvaient remplir leur rôle de père, de mère, d’époux (se).

Aujourd’hui, le paysage social est apocalyptique. Il dépasse l’entendement. La misère est omniprésente. Elle frappe à toutes les portes et touche tout le monde sans distinction de classe socioprofessionnelle. Elle est entrée dans les mœurs et a engendré de nouvelles habitudes et surtout beaucoup de travers. Quémander est devenu chose naturelle. On le fait sans rougir et sans se poser de questions. Est-ce qu’on a vraiment le choix ?

A-t-on vraiment le temps ou l’idée de se poser toutes ces questions quand la misère affame nos familles. Pense-t-on dignité ou fierté quand cette même misère disloque et fait éclater en mille morceaux les familles.
A-t-on encore sa dignité quand un subodore que sa fille ou sa femme se prostitue occasionnellement pour réussir à faire bouillir la marmite familiale au moins une fois par jour. Certains penseront que je grossis le trait. Je réponds que non !
C’est surtout par pudeur que je ne fais qu’effleurer la réalité en laissant à chacun d’entre nous la liberté d’imaginer l’ampleur du mal qui ronge une à une les fibres de notre société et surtout de notre dignité.

Face à cette misère sans nom, il y a une nouvelle classe qui affiche ostensiblement ces richesses accumulées sur le dos d’un peuple meurtri et vidés jusqu’à la moëlle. Elle roule en 4x4 (plusieurs millions de francs Djibouti) et habite villas luxueuses qui n’ont rien à envier à certains quartiers de Miami. Elle s’enrichit indûment et sans le moindre complexe.
Certains fonctionnaires – au vu de leur traitement – ne pourraient justifier de leur train de vie si ce n’est par la corruption. Et là, je vise tous les directeurs et autres hauts responsables de la fonction publique qui vivent très largement au-dessus de leurs réelles ressources (salaires).

A côté de ces planqués de la corruption, il y a une nouvelle caste. Je parle de caste parce que très souvent, ces gens ont un lien de sang direct ou indirect avec les aparatchiks au pouvoir. C’est au nom de cette filiation qu’ils ont obtenu le sésame pour mener à bien leurs « sales affaires ». Ils se prétendent des hommes d’affaires. Il n’en est rien. Ils n’ont ni le talent et encore moins l’intelligence de l’homme d’affaire. Leur seul mérite c’est leur proximité (par intérêt ou par filiation) du pouvoir. C’est une caste qui vit en parfaite osmose avec le pouvoir. Ils s’alimentent réciproquement et font tout pour que le système perdure ad vitam aeternam.

Je ne sais pas s’il perdurera ad vitam aeternam mais il est là depuis au moins deux décennies et il est en train de redessiner – pour ne pas dire défigurer – profondément et durablement les fondements et les valeurs de notre société. – F


(1) Les opérations de prêt pour la période 2001-03 – pour Djibouti – dans le cadre du scénario de référence seront de l’ordre de 30 millions de dollars et de l’ordre de 38 millions de dollars dans le cadre du scénario haut (source Banque mondiale).
http://lnweb18.worldbank.org/

(2) DevNews média Center (29 mai 2003) : aide de 12 millions pour lutter contre le Sida, tuberculose, etc. Qui contrôle ?
http://web.worldbank.org/

(3) « Dans le cadre du présent scénario, les taux de croissance se maintiendraient aux niveaux des dernières années (soit entre 1 et 2 pour cent par an), le revenu par habitant poursuivrait sa spirale descendante, et la situation sur le plan de la pauvreté se dégraderait vraisemblablement ». (Source Banque mondiale, p. 19 du rapport cité en note 1).

(4) Voir les orientations fixées par la Banque mondiale (matrice CAS)
http://lnweb18.worldbank.org/

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