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Repères

Une brève analyse stratégique, pour suivre l'évolution et les enjeux des politiques régionales.

Amérique-Afrique / Stratégies / Ressources

Le continent africain, deuxième source de pétrole et de gaz naturel des États-Unis

Le journal Les nouvelles d'Addis était invité à la fête des Peuples sans frontières, organisée par la commission transnationale des Verts, à l'Ile-saint-Denis (93), le 11 novembre 2003. Au cours de la table ronde sur le thème : « Où va l'Amérique ? », Robert Wiren, qui représentait le journal, est intervenu pour analyser l'implication récente des États-Unis en Afrique.



ROBERT WIREN

11 novembre 2003. – James Schlesinger, ancien secrétaire d'État à l'énergie sous Jimmy Carter, déclarait un an après la première guerre du Golfe :
« Ce que le peuple américain a retenu de la guerre du Golfe, c'est qu'il est beaucoup plus facile d'aller botter les fesses des gens du Moyen-Orient que de faire des sacrifices pour limiter la dépendance de l'Amérique vis-à-vis du pétrole importé. »
On pourrait appliquer cette formule à l'Afrique où les Américains n'ont même pas besoin de mobiliser une armée pour s'implanter.

Avant de le démontrer, un petit rappel :
Après 1960 et les indépendances les anciens pays colonisateurs, essentiellement la Grande-Bretagne et la France, ont conservé des zones d'influence dans l'Afrique subsaharienne. De leur côté, les États-Unis avaient suffisamment d' intérêts à surveiller ailleurs, en Amérique centrale et latine, en Asie et en Europe. Mais il y a eu la fin de la guerre froide qui a modifié les équilibres dans le monde et entre temps les liens entre les anciennes métropoles européennes et leurs protégés africains se sont distendus et tournent parfois à l'aigre (voir l'évolution de la Côte d'Ivoire et du Zimbabwé).

Des dirigeant africains, du Sénégal à la Côte d'Ivoire ou au Liberia appellent de leurs vœux une implication plus importante des États-Unis. Ils en attendent une aide publique au développement supplémentaire, ils veulent contrebalancer l'influence européenne, notamment française, en instaurant une concurrence entre les États-Unis et l'Europe pour l'accès aux ressources et aux marchés africains, ceci afin d'en tirer un maximum d'avantages commerciaux et financiers. Ils espèrent aussi des investissements américains et des interventions pour prévenir ou régler les nombreux conflits violents.

Les Américains sont certainement sensibles au fait que des pays africains se tournent vers eux. Déjà sous la présidence Clinton, le nouvel intérêt américain pour l'Afrique, même s'il est souvent verbal, avait agacé à Paris. Avec Bush et dans le contexte de l'après 11-septembre, la politique américaine en Afrique s'est déployée avec vigueur autour de deux axes majeurs : le pétrole et la lutte contre le terrorisme et l'instabilité du continent, les deux aspects étant d'ailleurs liés.

 


Le pétrole africain

Voici une déclaration récente de M. Princeton Lyman, ancien ambassadeur des États-Unis au Nigeria et en Afrique du sud (il y a un an, Walter Kansteiner, sous-secrétaire d'État chargé de l'Afrique au département d'État, avait tenu un discours similaire) :

« L'Afrique nous fournit près de 15% du pétrole que nous importons. Ce pourcentage devrait atteindre quelque 25% au cours des 10 prochaines années. Le continent africain deviendra ainsi, après la MoyenOrient, la deuxième source de pétrole et éventuellement de gaz naturel des États-Unis. »

Et le même diplomate américain ajoute que des sociétés pétrolières américaines vont investir près de 50 milliards $ pour prospecter et exploiter le pétrole africain au cours des 10 prochaines années.

Il faut ici rappeler quelques données fondamentales :

Les États-Unis sont le plus gros consommateur de pétrole dans le monde. Ils consomment à eux seuls près du quart de la production mondiale. La production intérieure américaine n'en couvre qu'une partie, de moins en moins importante. Les importations de brut des États-Unis représentaient 30% de leur consommation en 1972. À présent elles représentent 55% et on estime que la tendance va s'accélérer pour atteindre 70% au cours des 20 prochaines années.

Depuis longtemps, les États-Unis s'efforcent d'économiser leurs réserves en achetant à l'étranger, au Moyen-Orient et en Amérique latine. Malgré cela les réserves d'Amérique du Nord ne représentent plus que 2,6% des réserves prouvées de pétrole du monde, contre 66% pour le Moyen-Orient, 12% pour l'Amérique latine, 7,4% pour l'Europe, 7,3% pour l'Afrique et 4,2% pour l'Extrême-Orient.
Il y a donc un risque de plus en plus grand pour les États-Unis (et pour l'Europe) de dépendre uniquement du Moyen-Orient qui de plus en plus est devenue une région à risques.

En dehors du Moyen-Orient, les seules régions où il existe une forte capacité d'augmentation de la production sont la Russie, le pourtour de la mer Caspienne et l'Afrique. D'où l'idée de diversifier les sources d'approvisionnement. Ce qui explique entre autres les assez bonnes relations de Bush avec Poutine et l'intérêt grandissant des États-Unis pour l'Afrique.

Actuellement les importations américaines de brut du Nigeria et de l'Angola égalent déjà celles des achats au Venezuela et au Mexique, les voisins pétroliers les plus proches. Autre élément de comparaison : les États-Unis importent autant de pétrole de la côte ouest de l'Afrique que de l'Arabie saoudite.

Il s'agit pour eux de sécuriser l'approvisionnement par la diversification des sources. Mais les américains savent que le Moyen-Orient reste la réserve principale à laquelle ils ne renoncent pas pour l'avenir plus lointain. Comme l'a admis John Brodman, chargé de la politique énergétique internationale au sein du ministère de l'Énergie :

« Se tourner vers d'autres sources ne pourra pas être une solution permanente, mais cela devrait nous donner du temps pour que les choses se calment au Moyen-Orient. Quand nous en serons à dépendre à nouveau du Golfe Persique, ce sera peut-être devenu une région bien plus stable. »

En attendant on puisera donc dans les réserves africaines où de nouveaux gisements sont encore à mettre en valeur le long des côtes africaines de l'ouest. Le golfe de Guinée émerge ainsi comme un nouveau centre de gravité énergétique. La plupart des gisements sont en mer et donc isolés des éventuelles turbulences politiques. Les distances vers l'Amérique du Nord sont plus courtes et plus directes que que depuis le Moyen-Orient. L'Afrique de l'Ouest offre donc la solution potentielle la plus rapide, la plus sûre et la moins compliquée à mettre en œuvre. Plus facile qu'avec la Russie ou pour le pétrole de la mer Caspienne qui doit être évacué par des pipelines.
En dehors des pays producteurs de la côte, Nigeria, Gabon Angola, Guinée Équatoriale et bientôt Sao Tomé et Principe, les Américains s'intéressent aussi à l'Algérie et à de nouveaux producteurs comme le Tchad, avec un projet de pipeline vers la côte camerounaise, et le Soudan.

Toutefois l'Afrique où les États sont souvent faibles, au point d'être pillés par les voisins comme on le voit au Congo Kinshasa, pose un problème de sécurité et si les Américains parlent aussi de contribuer à la démocratisation, à l'aide au développement et à la lutte contre la pauvreté ou contre le sida, ils ont déjà planifié un accroissement des dépenses militaires pour assurer la sécurité du golfe de Guinée. Depuis un an on parle d'une base militaire à Sao Tomé et Principe, petit État insulaire situé au large du Gabon, et on envisage un sous-commandement régional pour le Golfe de Guinée. Le Congrès américain et l'administration Bush ont formellement déclaré cette région comme étant d'un « intérêt vital » pour les États-Unis.

Les États-Unis ont mis sur pied un groupe de travail sur la politique pétrolière africaine : il comprend des responsables de l'administration Bush, des représentants du Congrès, des grosses compagnies pétrolières, des sociétés d'investissement et des consultants internationaux. Ce groupe de travail a envoyé une délégation au Nigeria qui a accepté la création d'une Commission du Golfe de Guinée regroupant les États d'Afrique de l'Ouest producteurs de pétrole. On s'achemine vers une structure politico-militaire pour garantir aux États-Unis l'accès aux matières premières stratégiques africaines. C'est dans ce contexte que s'expliquent les accords de paix au Soudan et au Congo. Dans les deux cas les négociations ont progressé en raison des pressions américaines.



La lutte contre le terrorisme moyen-oriental

C'est l'autre raison importante de l'implication américaine en Afrique, et plus spécifiquement dans la corne de l'Afrique. Cette zone a pris de l'importance après un certain nombre d'attaques contre les intérêts américains dans la région, comme les attentats contre leurs ambassades à Nairobi et à Dar es-Salam en 1998 et l'attaque contre le destroyer Cole à Aden en 2001 et surtout après le 11-septembre. Lorsque les États-Unis. Ont voulu extirper Al-Qaïda de l'Aghanistan, ils ont mis sous surveillance le Yémen et la Somalie qui pouvaient devenir des refuges pour les combattants islamistes. Et il y a un an une attaque contre un pétrolier sous pavillon français a révélé que l'importante voie maritime qui passe par le golfe d'Aden et le détroit de Bab el-Mandeb peut-être soumise à des attaques.

Cette zone maritime a été placée sous surveillance par une flotte internationale commandée par un général américain basé tout d'abord sur un navire de guerre ancré en rade de Djibouti.. Les autorités du petit État ont vite tiré parti de cette situation pour proposer leurs services en échange d'une aide financière et les États-Unis ont obtenu en septembre 2002 une base dans un ancien camp de la Légion étrangère française où stationnent plus de mille soldats. La France qui a conservé à Djibouti la plus importante base militaire d'outre-mer avec 2.800 hommes, n'est plus seule dans son ancien confetti de l'Empire. Les Américains ont également obtenus des facilités d'accès aux aéroports éthiopiens et aux ports d'Erythrée sur la mer Rouge. Ce qui a d'abord été présenté comme une présence américaine provisoire, pourrait se prolonger alors que la situation au Moyen-Orient est loin de s'améliorer. D'ailleurs quelques semaines après l'installation des troupes US à Djibouti, on entendait Donald Rumsfeld déclarer : « Je m'attends que dans deux, trois ou quatre ans, ces installations américaines soient toujours là. »

Les pays d'Afrique qui intéressent les États-Unis peuvent sans doute tirer quelque profit de leur pétrole ou de leur position stratégique, mais l'Afrique ne doit pas se faire trop d'illusions. Ce continent n'est qu'une partie d'un puzzle mondial et les moyens américains ne sont pas illimités.

Je reprendrais ici les conclusions d'un article de Bernard Conte, de l'Institut d'études politiques et du Centre d'étude d'Afrique noire de Bordeaux :
L'intérêt des États-Unis pour l'Afrique s'inscrit dans une stratégie à l'échelle mondiale, à savoir :

Sécuriser les approvisionnements énergétiques et de produits miniers par une diversification des fournisseurs.
Lutter contre les foyers potentiels ou avérés de terrorisme.
Utiliser l'Afrique du Sud comme relais dans le cône austral (un partenariat stratégique entre ce pays et les États-Unis a été mis en place dès 1994).
Identifier et sécuriser les gisements de profit pour les multinationales américaines, tout en essayant de faire supporter les coûts de cette sécurisation par l'Europe dans le cadre d'une division du travail. – RW

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