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Repères

Une brève analyse stratégique, pour suivre l'évolution et les enjeux des politiques régionales.

Géopolitique / Djibouti

Géopolitique de la corne d’Afrique :
Le pouvoir d’Ismaël Omar Guelleh

« Au lieu de voir les Djiboutiens vivre en harmonie, aussi bien avec eux-mêmes qu’avec leurs voisins, axe sur lequel la corne de l’Afrique évolue, le Président Guelleh demeure obnubilé par le maintien d’un statu quo complètement dépassé et anachronique. »



ABDOURAHMAN YASSIN

9 décembre 2003. – Le président de la république de Djibouti, M. Guelleh, est un homme empêtré dans la solitude du pouvoir, pour lequel il ne dispose pas de beaucoup de chances.
Le contexte dans lequel M. Guelleh a pu accéder au pouvoir est « infériorisé » par rapport à celui qu’a connu son prédécesseur M. Hassan Gouled. Plusieurs raisons fragilisent celui-ci par rapport à son tuteur.

Malgré la vision de grandeur que son « père » n’avait pas, M. Guelleh, avec l’habilité tactique et manœuvrière dont il dispose, reste un homme malchanceux.
D’abord, il hérite d’une situation quasi chaotique où, sur le plan socio-économique, tout marche mal : forte récession, arriérés de salaires des fonctionnaires, administration en décadence totale, etc.
Ensuite, son règne coïncide avec le moment où une relative prospérité géopolitique dont Djibouti a pu bénéficier jusqu’ici vient de se tarir.
La dualité entre ses deux grands voisins, la Somalie et l’Éthiopie, sur laquelle a tablé Djibouti depuis sa création, n’a plus raison d’être avec la disparition de l’État somalien.

Aujourd’hui, seule reste sur l’échiquier régional une Éthiopie démocratisée et moderne (comparée à Djibouti), face à laquelle le petit pays se trouve complètement démuni.
Devant les pressions de l’Éthiopie comme de la Somalie, M. Gouled avait la possibilité de recourir à l’un pour neutraliser les ambitions de l’autre. Ceci lui conférait une position suffisamment confortable, avec l’assurance d’une certaine marge de manœuvre. Position tellement confortable que ça le conduisit, à deux reprises, à initier des missions de bons offices entres les deux belligérants, en 1986 et 1988. La formule de la grenouille se faisant passer pour aussi grosse que le bœuf a bien marché ; au point d’aboutir à la création d’une organisation de regroupement régional (Igad), ayant pour siège Djibouti !

Au lendemain de la guerre de l’Ogaden où les deux régimes sortent affaiblis et meurtris, M. Guelleh, agissant sous l’ombre de Gouled, tisse avec ses derniers des accords secrets, dans lesquels Siyad Barré et Menguistu concèdent chacun une portion de leur territoire respectif : la partie septentorielle de la Somalie et l’Est éthiopien passent de facto, pour raisons de sécurité, sous protectorat Djiboutien.

Enfin, dans ce contexte, le premier dirigeant djiboutien a pu naviguer calmement en eaux troubles tout en bénéficiant des mannes financières aussi bien des pays du Golfe que de l’Occident, attachés qu’ils étaient tous à pérenniser un petit pays, convoité de tous côtés.
Cette conjoncture, relativement favorable, a permis à Gouled d’usurper le pouvoir et toute la puissance publique au profit d’un seul groupement clanique, parmi les composantes nationales du pays auparavant unies dans la lutte pour l’indépendance.
Sur le plan économique, certes la mise à disposition du pays, sous le contrôle des forces militaires internationales coalisées, après le 11 septembre, rapporte quelques bouffées d’oxygène au régime de Guelleh ; mais ça ne change fondamentalement pas la donne socio-économique.

Actuellement, avec la disparition de l’État somalien, est rompu l’équilibre qui faisait contrepoids à l’Éthiopie : le Président Guelleh se trouve devant la suprématie « éthiopienne » désirant naturellement remodeler la région en fonction de ses besoins stratégiques, bien qu’il dispose de beaucoup d’affinités biographiques et culturelles avec ce pays. N’est-il pas né et n’a-t-il pas étudié à Diré-Daoua ? M. Guelleh reste désarmé face à ce qu’il appelle le diktat éthiopien, destiné à le mettre dans une position de pure vassalité.
Conscient de ce danger le président djiboutien fait tout afin de rétablir l’équilibre régional et pourquoi pas, à terme, le contexte de belligérance.
Rompu en essayant, vaille que vaille, de remodeler un État somalien disloqué et difficile à trouver ; ou bien, s’il le faut, prêt à s’allier avec « le diable », entre autres par la recherche d’une alliance auprès de l’Érythrée, devenu l’ennemi numéro un de l’Éthiopie. Se prémunir contre une Éthiopie, à ses yeux hégémonique, devient la principale préoccupation de sa politique.
Ceci explique sa démarche, à peine élu : s’atteler à la tenue d’une conférence de réconciliation somalienne, assez coûteuse et conduire du même coup une politique d’hostilité déclarée vis-à-vis du Somaliland, pourtant situé à la porte de son domicile.

Avec la débâcle d’Abdoulkasim Hassan et de son « gouvernement », sortis tous deux des mains magiques de M. Guelleh, celui-ci persiste et signe ! Et va jusqu’à s’en prendre au Kenya, dernier pays organisateur des pseudos conférences somaliennes.
C’est à se demander, si cela ne constitue pas une véritable obsession ? Non !, loin de là. M. Guelleh est toujours en symbiose avec lui-même, fidèle à la poursuite d’une même politique : celle de voir pérenniser une domination clanique, devenue par la suite tribale, au détriment de l’émergence d’une véritable identité nationale djiboutienne.

Or, la perte du fameux équilibre régional, avec dislocation de la Somalie et l’émergence à sa place une nouvelle entité, le Somaliland, pourtant inoffensif et non reconnu internationalement, constitue pour M. Guelleh un danger qui met en cause les « acquis ».
Certes, le Somaliland n’est pas particulièrement hostile au régime de Djibouti, mais celui-ci lui prête une intention de vouloir, à terme, du fait de son influence grandissante, donner un « coup de main » à plusieurs composantes nationales dont on a usurpé la place sur l’échiquier politique local.

Au lieu de voir les Djiboutiens vivre en harmonie, aussi bien avec eux-mêmes qu’avec leurs voisins, axe sur lequel la corne de l’Afrique évolue, le Président Guelleh demeure obnubilé par le maintien d’un statu quo complètement dépassé et anachronique. Son hostilité épidermique envers l’Éthiopie, et plus encore à l’égard du Somaliland avec lequel pourtant les citoyens djiboutiens partagent beaucoup de biens, s’explique aisément : cette nouvelle république risque à terme de bouleverser l’équilibre des forces politico-ethniques établies et héritées du processus de décolonisation.
Le Président Guelleh ne voudrait en aucun cas se faire passer, aux yeux de son prédécesseur toujours à l’affût et devant l’histoire, comme un fossoyeur de la suprématie clanique sur Djibouti. Sur ce point, rendons hommage à monsieur Guelleh dans sa tentative de vouloir perpétrer l’héritage. S’il s’en sort à merveille, du moins reste-t-il vulnérable dans la mesure où il navigue à contre-courant. – AY

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