1. Introduction
Le terme « clan » nenglobe pas la même réalité et les mêmes structures socio-claniques partout dans les aires dhabitation des peuples désignés par le terme. Il existe des différences notables selon la localisation du clan à proximité des côtes, continentales ou périphériques et selon les rapports entretenus par les clans autour de la femme (mariage).
Selon nous, ces deux variables constituent un axe à partir duquel une sociologie des clans somalis pourrait être entreprise. La réalité du clan nest pas une donnée intrinsèque, immuable et uniforme. Elle nest ni une réalité vécue de la même manière partout, ni une structure imposée à tous les Somalis de façon univoque.
Dans cet article, nous étudions les clans somalis à partir des matériaux obtenus empiriquement sur les terrains pendant une période de dix années. Les matériaux sappuient également sur des études généalogiques des "échantillons" somalis.
Les observations retenues dans ces travaux sont rassemblées dans cette période (1987-1997) où lauteur de larticle a été un observateur de terrain. En dautres termes, lauteur a séjourné des fins fonds de lÉthiopie à la Somalie, en passant par Djibouti.
Les travaux dobservation empiriques, issus de lesquisse de cette sociologie des clans seront affinés par des postulats théoriques.
2. Situation contextuelle
Les nostalgiques dun État-unifié-somalien essaient de reconstituer lhistoire de façon erronée. Tout dabord, il ny a pas dhistoire de la Somalie pour la simple raison quil ny a jamais eu de Somalie. Il existe tout juste des aires ou zones dhabitation, plus ou moins délimitées à leurs extrêmes par les rapports de force établis avec les ethnies de proximité : Oromos, Hararis, Afars, etc. ; zones à lintérieur desquelles cohabitent des clans somalis, juxtaposés les uns à côté des autres, chacun ayant un périmètre de pâturage et dinfluence.
Ensuite dans ce contexte, il ny a jamais eu dautorité supra clanique ou dinstitution commune pouvant réunir les Somalis sous une même bannière. Lon avait tout au plus du temps précolonial, comme aujourd'hui ou il ny a pas dÉtat , des terroirs ou fiefs des clans, ave le périmètre de chacun, sur lequel sétablissent des règles soit conflictuelles, soit de coexistence pacifique, selon les circonstances du moment, avec les clans voisins.
Même dans le vocabulaire, les Somalis ne disposent pas de concept commun pour designer lautorité suprême de lordre culturel clanique. Nous en avons recensé neuf appellations différentes : Sultan, Garad, Ugas, Malaq, Boqor, Baqow, Webber, Imam, Isim.
Enfin, tout marche aujourdhui comme si les Somalis, depuis la disparition de cette éphémère autorité centrale (lÉtat somalien na duré que trente ans) étaient projetés dun seul coup dans une réalité à tous points de vue identique à celle davant la colonisation. La situation décrite en 1854 par Richard Burton dans son fameux livre (1) est la même que connaissent les Somalis daujourdhui : absence dautorité centrale, prééminence de la logique clanique
insertion des individus dans le périmètre de protection clanique. Les pratiques de razzia,
de conquêtes de nouvels espaces de pâturage, de points deau
sont des phénomènes qui jalonnent lhistoire des Somalis.
Les tenants dun État unitaire somalien, et qui pleurent aujourdhui sur la disparition de lautorité centrale, ont beau argumenter sur les agrégats constitutifs de la nation somalienne, unique en son genre en Afrique. Certes, les Somalis partagent la même langue, religion, culture, etc. Mais ceux-ci occultent souvent lessentiel : labsence chez les Somalis davoir à partager le même vécu, de disposer de la même histoire, de projeter sur lavenir des espérances similaires
bref davoir des rêves identiques. La volonté de vivre ensemble fait toujours défaut chez ces peuples. Et il en a été ainsi depuis les calendes grecques.
À part quelques Cités-États, qui ont émergées a des périodes différentes (entre les Xème et XVème siècles), labsence dinstitution supra clanique reste le fondement de lorganisation sociale chez les Somalis.
Aujourdhui comme hier, est pris en otage ou comme cible tout ce qui relève du droit régalien de puissance publique : équipements publics, aide alimentaire internationale
sont lobjet de razzia car cela nappartient à aucun clan, donc par définition à personne. Par contre, la propriété privée semble elle respectée puisquelle sapparente à un individu, par conséquent au clan.
Ceci démontre combien la notion de puissance publique ou dintérêt général reste réfractaire à lentendement mental des Somalis.
Pourtant la situation vécue par les Somalis est contrastée et nest pas si dramatique. Comme la bien souligné Gérard Prunier dans son article "La recomposition de la nation somalienne" (2), les choses ne vont pas si mal et le chaos nest pas partout en règle comme certains le décrivent.
Au contraire, une tentative de regroupement des clans et létablissement dun minimum dordre sont perceptibles ici et là. Les clans opèrent des processus de pacification comme ils le faisaient depuis des lustres et de réconciliation selon les affinités culturelles, dalliance, de liens de sang et de voisinage.
Par-delà les vicissitudes et les schémas chaotiques véhiculés par les médias, les Somalis offrent une capacité dadaptation extraordinaire à labsence dÉtat et un dynamisme assez inégal de survie.
Lon constate sur le plan économique une augmentation même de la richesse nationale : la production de banane, de peaux, lexportation de cheptel (ovin, bovin) principale richesse des Somalis
ont presque doublé et le score demeure meilleur quau temps de lexistence de lÉtat.
Le secteur de télécommunication est en pleine effervescence : des fiefs les plus reculés sont desservis et reliés au monde, à travers laménagement des petits aérodromes et grâce aux téléphones cellulaires.
La différenciation contrastée des situations en Somalie saccompagne dune différenciation dorganisation sociale chez les clans que nous allons analyser dans cet article.
3. Structure sociale : le clan
La société somalienne est une société stratifiée avec une juxtaposition de clans. À lintérieur de chaque clan, lon assiste à une trame de sous-clan, tribu, sous-tribu, fraction et sous-fraction.
La logique de cette trame fonctionne de la façon suivante : chaque niveau est assujetti à celui qui lui est supérieur. À titre dexemple, lindividu appartient dabord à une famille, à une sous-fraction, puis à une fraction et sous-tribu, ensuite à une tribu et ainsi de suite jusquau clan, entité de souveraineté par excellence.
Lindividu se trouve confronté à des relations de type horizontal et vertical, hiérarchisées différemment à chaque niveau. Ce labyrinthe de niveaux décisionnels gère et régule sa vie pastorale devant lesquels il doit constamment négocier pour juguler ses atteintes à leurs exigences. La vie pastorale devient ainsi une véritable survie.
3.1 Catégories des clans. Lhégémonie considérable des clans, chez les Somalis, demeure réfractaire aux exigences de lintérêt collectif de lensemble des entités. Le passage dune réalité clanique à un ensemble de ce qui peut être appelé « le national » demeure difficile dans le contexte somalien.
À partir des matériaux des lignées généalogiques, nous pensons quil existe quatre types de clans chez les peuples appelées Somalis :
3.1.1 Clan à filiation ou descendance unique.
3.1.2 Clan à filiation mais doublée dune certaine adhésion. Apparaît ici un facteur de différenciation : le xeer, ébauche dune forme de consensus social.
3.1.3 Clan non-filiatif mais à pure adhésion.
Émerge à ce niveau un contrat social plus affirmé qui sapparente à la structure clanique plus relâchée.
3.1.4 Clan sab. Bien quayant une lignée généalogique qui lui soit propre, ce clan dispose dun statut différencié et infériorisé par rapport aux autres catégories de clans. Cest un clan marginalisé vivant seulement dans les zones de deux premières catégories. Tout indique quil est réellement intégré dans le troisième groupe.
3.2 Localisation des clans. Lanalyse de la localisation éloignement ou proximité des côtes nous amène à de nouvelles perspectives de recherche sur la nature des clans. Les structures de ceux-cióles uns a légard des autres sont dabord liées à leur emplacement spatial.
3.2.1 Clans Périphériques. Il sagit des clans éloignés des côtes. Nous regroupons sous le vocable de "périphérique" la 3ème catégorie de clans, à savoir les clans non-filiatifs mais opérant par simple adhésion. Ils sont généralement cantonés à la limite de "lespace" des Somalis.
3.2.2 Clans du Centre. Ce sont essentiellement les clans côtiers qui se trouvent assez éloignés des hauts plateaux de lAbyssinie. Les clans du centre correspondent parfaitement aux clans à descendance unique opérant par la filiation de sang.
3.2.3 Clans tampons. La localisation de ces clans est à mi-chemin entre la périphérie et le centre. Ils opèrent par système généalogique à filiation dune part et par contrat social et adhésion dautre part.
Les Somalis appartiennent à ces quatre catégories de clans et, selon leur localisation à trois groupes de clans ou la forme et lorganisation de structures claniques différentes dun clan a lautre, ou dun espace donne à un autre. Ça varie dune structure rigide à un relâchement fonctionnel entre les liens au sein des membres du clan. YK
(1) « The fast foot steps in Horn of Africa », Richard Burton, 1854.
(2) « Recomposition de la nation somalienne », Gérard Prunier, le Monde diplomatique, avril 2000.
(*) Universitaire djiboutien, spécialiste des pays de la corne de lAfrique, Youssouf Kariye est diplômé en Sciences politiques de lIEP de Grenoble (1980), et titulaire dun DESS en économie auprès de luniversité de Paris-I Panthéon-Sorbonne (décembre 1981).
Il vit actuellement à Seattle, États-Unis.