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Comprendre la crise somali sur www.lesnouvelles.org
Pour comprendre
la crise somali

APRÈS L'ÉLECTION DE
ABDILLAHI YOUSSOUF AHMED
À LA PRÉSIDENCE DE LA SOMALIE
LE POINT DE VUE DE
YOUSSOUF KARIEH

Nouvelle étape ou pas de plus dans l’engrenage de la crise somalienne ? – (1/2) La biographie du président Abdillahi Youssouf et les protagonistes de l'élection

Nouvelle étape ou pas de plus dans l’engrenage de la crise somalienne ? – (2/2) Positions des pays de l'Igad et de la communauté internationale


LES CLANS SOMALIS
UNE CONTRIBUTION DE
YOUSSOUF KARIEH

Esquisse d’une sociologie des clans somalis – (1/3) Les termes, la situation, la structure

Esquisse d’une sociologie des clans somalis – (2/3) Conditions de l'ethnicité

Esquisse d’une sociologie des clans somalis – (3/3) Les relations matrimoniales dans les enjeux spatiaux et politiques

RETOUR SUR
LA CONFÉRENCE D'ARTA
YOUSSOUF KARIEH

Arta : « Succès apparent » de la conférence de réconciliation somalienne et éventualités d'un échec annoncé

Somali(e)(s) / Repères

Esquisse d’une sociologie des clans somalis
(1/3) Les termes, la situation, la structure

Dans le premier volet de cette importante contribution adressée aux « Nouvelles d'Addis », Youssouf Karieh, universitaire djiboutien spécialiste de la corne de l'Afrique, s'interroge sur l'existence même d'un pays nommé « Somalie ». L'auteur insiste sur l'absence historique et sociologique d'une « autorité centrale » dans l'organisation des clans somalis. De son point de vue : « Il existe tout juste des aires ou zones d’habitation, plus ou moins délimitées à leurs extrêmes par les rapports de force établis avec les ethnies de proximité. »



YOUSSOUF KARIEH

Septembre-octobre 2001


1. Introduction

Le terme « clan » n’englobe pas la même réalité et les mêmes structures socio-claniques partout dans les aires d’habitation des peuples désignés par le terme. Il existe des différences notables selon la localisation du clan – à proximité des côtes, continentales ou périphériques – et selon les rapports entretenus par les clans autour de la femme (mariage).
Selon nous, ces deux variables constituent un axe à partir duquel une sociologie des clans somalis pourrait être entreprise. La réalité du clan n’est pas une donnée intrinsèque, immuable et uniforme. Elle n’est ni une réalité vécue de la même manière partout, ni une structure imposée à tous les Somalis de façon univoque.

Dans cet article, nous étudions les clans somalis à partir des matériaux obtenus empiriquement sur les terrains pendant une période de dix années. Les matériaux s’appuient également sur des études généalogiques des "échantillons" somalis.
Les observations retenues dans ces travaux sont rassemblées dans cette période (1987-1997) où l’auteur de l’article a été un observateur de terrain. En d’autres termes, l’auteur a séjourné des fins fonds de l’Éthiopie à la Somalie, en passant par Djibouti.
Les travaux d’observation empiriques, issus de l’esquisse de cette sociologie des clans seront affinés par des postulats théoriques.


2. Situation contextuelle

Les nostalgiques d’un État-unifié-somalien essaient de reconstituer l’histoire de façon erronée. Tout d’abord, il n’y a pas d’histoire de la Somalie pour la simple raison qu’il n’y a jamais eu de Somalie. Il existe tout juste des aires ou zones d’habitation, plus ou moins délimitées à leurs extrêmes par les rapports de force établis avec les ethnies de proximité : Oromos, Hararis, Afars, etc. ; zones à l’intérieur desquelles cohabitent des clans somalis, juxtaposés les uns à côté des autres, chacun ayant un périmètre de pâturage et d’influence.

Ensuite dans ce contexte, il n’y a jamais eu d’autorité supra clanique ou d’institution commune pouvant réunir les Somalis sous une même bannière. L’on avait tout au plus du temps précolonial, comme aujourd'hui – ou il n’y a pas d’État –, des terroirs ou fiefs des clans, ave le périmètre de chacun, sur lequel s’établissent des règles soit conflictuelles, soit de coexistence pacifique, selon les circonstances du moment, avec les clans voisins.

Même dans le vocabulaire, les Somalis ne disposent pas de concept commun pour designer l’autorité suprême de l’ordre culturel clanique. Nous en avons recensé neuf appellations différentes : Sultan, Garad, Ugas, Malaq, Boqor, Baqow, Webber, Imam, Isim.

Enfin, tout marche aujourd’hui comme si les Somalis, depuis la disparition de cette éphémère autorité centrale (l’État somalien n’a duré que trente ans) étaient projetés d’un seul coup dans une réalité à tous points de vue identique à celle d’avant la colonisation. La situation décrite en 1854 par Richard Burton dans son fameux livre (1) est la même que connaissent les Somalis d’aujourd’hui : absence d’autorité centrale, prééminence de la logique clanique… insertion des individus dans le périmètre de protection clanique. Les pratiques de razzia,
de conquêtes de nouvels espaces de pâturage, de points d’eau… sont des phénomènes qui jalonnent l’histoire des Somalis.

Les tenants d’un État unitaire somalien, et qui pleurent aujourd’hui sur la disparition de l’autorité centrale, ont beau argumenter sur les agrégats constitutifs de la nation somalienne, unique en son genre en Afrique. Certes, les Somalis partagent la même langue, religion, culture, etc. Mais ceux-ci occultent souvent l’essentiel : l’absence chez les Somalis d’avoir à partager le même vécu, de disposer de la même histoire, de projeter sur l’avenir des espérances similaires… bref d’avoir des rêves identiques. La volonté de vivre ensemble fait toujours défaut chez ces peuples. Et il en a été ainsi depuis les calendes grecques.

À part quelques Cités-États, qui ont émergées a des périodes différentes (entre les Xème et XVème siècles), l’absence d’institution supra clanique reste le fondement de l’organisation sociale chez les Somalis.
Aujourd’hui comme hier, est pris en otage ou comme cible tout ce qui relève du droit régalien de puissance publique : équipements publics, aide alimentaire internationale… sont l’objet de razzia car cela n’appartient à aucun clan, donc par définition à personne. Par contre, la propriété privée semble elle respectée puisqu’elle s’apparente à un individu, par conséquent au clan.
Ceci démontre combien la notion de puissance publique ou d’intérêt général reste réfractaire à l’entendement mental des Somalis.

Pourtant la situation vécue par les Somalis est contrastée et n’est pas si dramatique. Comme l’a bien souligné Gérard Prunier dans son article "La recomposition de la nation somalienne" (2), les choses ne vont pas si mal et le chaos n’est pas partout en règle comme certains le décrivent.
Au contraire, une tentative de regroupement des clans et l’établissement d’un minimum d’ordre sont perceptibles ici et là. Les clans opèrent des processus de pacification – comme ils le faisaient depuis des lustres – et de réconciliation selon les affinités culturelles, d’alliance, de liens de sang et de voisinage.

Par-delà les vicissitudes et les schémas chaotiques véhiculés par les médias, les Somalis offrent une capacité d’adaptation extraordinaire à l’absence d’État et un dynamisme assez inégal de survie.
L’on constate sur le plan économique une augmentation même de la richesse nationale : la production de banane, de peaux, l’exportation de cheptel (ovin, bovin) – principale richesse des Somalis… – ont presque doublé et le score demeure meilleur qu’au temps de l’existence de l’État.
Le secteur de télécommunication est en pleine effervescence : des fiefs les plus reculés sont desservis et reliés au monde, à travers l’aménagement des petits aérodromes et grâce aux téléphones cellulaires.

La différenciation contrastée des situations en Somalie s’accompagne d’une différenciation d’organisation sociale chez les clans que nous allons analyser dans cet article.


3. Structure sociale : le clan

La société somalienne est une société stratifiée avec une juxtaposition de clans. À l’intérieur de chaque clan, l’on assiste à une trame de sous-clan, tribu, sous-tribu, fraction et sous-fraction.
La logique de cette trame fonctionne de la façon suivante : chaque niveau est assujetti à celui qui lui est supérieur. À titre d’exemple, l’individu appartient d’abord à une famille, à une sous-fraction, puis à une fraction et sous-tribu, ensuite à une tribu et ainsi de suite jusqu’au clan, entité de souveraineté par excellence.
L’individu se trouve confronté à des relations de type horizontal et vertical, hiérarchisées différemment à chaque niveau. Ce labyrinthe de niveaux décisionnels gère et régule sa vie pastorale devant lesquels il doit constamment négocier pour juguler ses atteintes à leurs exigences. La vie pastorale devient ainsi une véritable survie.

3.1 Catégories des clans. – L’hégémonie considérable des clans, chez les Somalis, demeure réfractaire aux exigences de l’intérêt collectif de l’ensemble des entités. Le passage d’une réalité clanique à un ensemble de ce qui peut être appelé « le national » demeure difficile dans le contexte somalien.
À partir des matériaux des lignées généalogiques, nous pensons qu’il existe quatre types de clans chez les peuples appelées Somalis :

3.1.1 – Clan à filiation ou descendance unique.

3.1.2 – Clan à filiation mais doublée d’une certaine adhésion. Apparaît ici un facteur de différenciation : le xeer, ébauche d’une forme de consensus social.

3.1.3 – Clan non-filiatif mais à pure adhésion.
Émerge à ce niveau un contrat social plus affirmé qui s’apparente à la structure clanique plus relâchée.

3.1.4 – Clan sab. Bien qu’ayant une lignée généalogique qui lui soit propre, ce clan dispose d’un statut différencié et infériorisé par rapport aux autres catégories de clans. C’est un clan marginalisé vivant seulement dans les zones de deux premières catégories. Tout indique qu’il est réellement intégré dans le troisième groupe.

3.2 Localisation des clans. – L’analyse de la localisation – éloignement ou proximité des côtes – nous amène à de nouvelles perspectives de recherche sur la nature des clans. Les structures de ceux-cióles uns a l’égard des autres – sont d’abord liées à leur emplacement spatial.

3.2.1 – Clans Périphériques. Il s’agit des clans éloignés des côtes. Nous regroupons sous le vocable de "périphérique" la 3ème catégorie de clans, à savoir les clans non-filiatifs mais opérant par simple adhésion. Ils sont généralement cantonés à la limite de "l’espace" des Somalis.

3.2.2 – Clans du Centre. Ce sont essentiellement les clans côtiers qui se trouvent assez éloignés des hauts plateaux de l’Abyssinie. Les clans du centre correspondent parfaitement aux clans à descendance unique opérant par la filiation de sang.

3.2.3 – Clans tampons. La localisation de ces clans est à mi-chemin entre la périphérie et le centre. Ils opèrent par système généalogique à filiation d’une part et par contrat social et adhésion d’autre part.

Les Somalis appartiennent à ces quatre catégories de clans et, selon leur localisation à trois groupes de clans ou la forme et l’organisation de structures claniques différentes d’un clan a l’autre, ou d’un espace donne à un autre. Ça varie d’une structure rigide à un relâchement fonctionnel entre les liens au sein des membres du clan. – YK


(1) « The fast foot steps in Horn of Africa », Richard Burton, 1854.
(2) « Recomposition de la nation somalienne », Gérard Prunier, le Monde diplomatique, avril 2000.


(*) Universitaire djiboutien, spécialiste des pays de la corne de l’Afrique, Youssouf Kariye est diplômé en Sciences politiques de l’IEP de Grenoble (1980), et titulaire d’un DESS en économie auprès de l’université de Paris-I Panthéon-Sorbonne (décembre 1981).
Il vit actuellement à Seattle, États-Unis.

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