Somali(e)(s) / Repères
Esquisse dune sociologie des clans somalis
(2/3) Conditions de l'ethnicité
Dans cette seconde partie, Youssouf Karieh expose comment un processus de « somalisation » et d« oromisation » a conditionné et continue de le faire lethnicité des clans de ces peuples.

YOUSSOUF KARIEH

Septembre-octobre 2001
Un processus de « somalisation » et d« oromisation » a conditionné et continue de le faire lethnicité des clans de ces peuples. Ces deux phénomènes sont supposés intervenir dans les facteurs déterminant lethnicité des clans. Aussi loin que lon remonte dans le temps, ces deux facteurs ont coexisté et continuent de lêtre jusquà nos jours.
Le phénomène de « somalisation » et d« oromisation » est, par nature antinomique, et lexpansion de lun ou de lautre détermine lethnicité périodique des clans de la péninsule. La domination alternée de lun « naturalisé » du fait même de ladoption de son parler vernaculaire les clans de lautre. Il nous paraît judicieux dorienter les recherches historiques et anthropologiques dans des perspectives danalyse des rapports entre les Oromos (Gallas autrefois) et les Somalis.
4. Somalisation
Le terme « somali » désigne aujourdhui les peuples vivant dans plusieurs pays de la corne de lAfrique dont la Somalie. Le concept na pas été un élément constant ni dans le temps ni dans lespace. Aussi loin que lon remonte dans la mémoire collective, ceci nenglobe pas la totalité des clans quil est censé désigner aujourdhui, encore moins un espace géographiquement déterminé.
Être somali signifie hier comme aujourdhui lappartenance à la pratique vernaculaire somalie comme langue dominante. Ladhésion à la langue comme moyen dexpression détermine de facto lethnicité des peuples.
Lunicité linguistique liée à lethnicité des clans apparaît à un moment donné de lhistoire. Cela en tout cas napparaît au sein dune société fortement fragmentée que dans une perspective de nature à poser une certaine cohésion ne serait-ce que la volonté dêtre appelée communément par le même nom. Chose rarissime jusque-là.
La période de datation du concept ne nous semble pas antérieure à lIslam, seul phénomène de par sa dimension capable dinduire une telle cohésion. Avec lIslam commence alors un processus de somalisation qui évolue avec lexpansion du premier : devenait somali toute tribu ou clan adoptant lIslam comme religion ainsi que latteste la dichotomie entre somali et clan non-somali au XVème siècle (3).
La période située entre le X et le XVIIème siècle voit lunicité linguistique des peuples saffermir avec lapparition du concept somali fortement lié à lexpansion islamique. Sétablit alors un processus de somalisation qui sétend des côtes de la mer Rouge jusquaux hauts plateaux de lAbyssinie.
Le processus de somalisation dorigine côtière provoque beaucoup de bouleversements sociaux et culturels au fur et à mesure quil sétend vers les hauts plateaux.
En période plus récente, lon assiste à une progression du même processus du centre vers le sud, principalement entre les deux fleuves (Shebelle et Juba). Ce processus « somalise » jusquà nos jours des peuples à lorigine non-somalis. Par analogie, il sagit des zones périphériques ou les clans à contrat social sont les plus nombreux.
Dautre part, lÉtat somalien adopte un système dunification linguistique par limposition du parler des clans du centre, cest-à-dire côtiers.
4.1 Déséquilibres entre les clans. La demande dune mobilité constante pour leffort de propagation de la foi liée à la découverte de nouvelles contrées à « somaliser » crée une extraordinaire dynamique des flux migratoires vers lOuest et le Sud. Ceci casse naturellement la logique déquilibre entre les clans : les clans jusque-là dominants dans les côtes Akishe, Gerri, Madigan, Marexan, Ajouran, etc. y sont délocalisés au profit des nouveaux clans. Beaucoup de matériaux témoignages dans la mémoire collective, noms de puits, de vallées (4) attestent la substitution spatiale des clans.
Cette période correspond au début de la formation de la configuration spatiale actuelle des clans avec des systèmes de généalogie différenciés. Dun côté, une prééminence des clans à lignée généalogique fondée sur la filiation autour des côtes dans les régions centrales bénéficiant à eux seuls de lapport migratoire extérieur par leur ouverture maritime. De lautre, les clans à système de généalogie de ladhésion et dont la localisation se trouve rejetée à lextrême limite (ouest) de linfluence somalie.
Les noyaux à partir desquels se forment les clans opérant par adhésion sont ceux-là mêmes qui ont été dominants à lépoque dans les côtes.
4.2 Autorité supra-clanique. Pour la première fois dans lhistoire, des autorités transcendant les entités des clans apparaissent sous limpulsion de lIslam. Beaucoup de chercheurs constatent dailleurs ce phénomène : « [
] Le fait lui-même (apparition du concept somali) atteste la nature de lorganisation politique somalie dans le passe : nétant pas un peuple unifié, les occupants de la corne de lAfrique étaient divisés en plusieurs communautés distinctes. (5) »
4.3 Affirmation du somali. Au début du millénaire jusquau XVème siècle le somali se développe et saffermit comme langue vernaculaire à une grande échelle. Dans la foulée, il phagocyte les dialectes avec lesquels il cohabite jusque-là. Avec lIslam, le processus de somalisation crée une homogénéisation linguistique qui lui assure une position dominante dans les pays de la corne de lAfrique (6). Le processus de somalisation dominant est stoppé à la fin du XVIème siècle par linvasion des Gallas.
Commence alors un autre phénomène antinomique à ce dernier : loromisation, processus qui désomalise à son tour beaucoup de clans somalis.
5. Oromisation
À l'instar du processus de somalisation lié intrinsèquement à lessor de lIslam, loromisation née de linvasion des Gallas saccompagne dune culture animiste qui non seulement « naturalise » les clans somalis mais casse également tout le patrimoine culturel islamique. Des recherches archéologiques réalisées sommairement indiquent la destruction de beaucoup des villes côtières (7).
Daprès les matériaux de notre étude des systèmes généalogiques de clans, la seule explication plausible de la rupture observée dans la lignée (succession des noms dancêtres islamiques suivis en moyenne à la même période de quatre patronymes autochtones) semble liée à cette époque.
Linvasion des Gallas entraîne une occupation quasi-centenaire (XVIIème à la fin du XVIIIème siècle) sur les territoires. Plus tard le processus de somalisation, réduit à une position incongrue et cantonne aux côtes, renaît et repousse les occupants vers les hauts plateaux abyssins qui constituent depuis le rempart délimitant les Oromos des Somalis.
La dualité née à partir de deux phénomènes opposés influe largement sur les structures et les cohésions des clans dits somalis : lon a dun coté des clans à structure sociale rigide car fondée sur lalliance de sang, ce sont les clans des côtes et du centre à partir desquels sélabore lexpansion du processus de somalisation ; de lautre les clans de la périphérie à structure non pas filiative mais consensuelle néanmoins soumis à la double pression de cette dualité.
5.1 Clans périphériques : clans de transit. Par des mécanismes de rejet, les clans à structure rigide contribuent à un processus dexclusion de certains des leurs : en cas de conflits, les tribus vaincues ne cohabitent pas sur les mêmes aires de nomadisation avec les tribus « vainqueurs » de crainte dêtre vassalisées ou réduites à un statut dinfériorisation à linstar des clans Sab.
Ainsi celles-ci se délocalisent vers la périphérie et grossissent les rangs des clans à contrat social voire même ceux des Oromos (8).
Comme la lignée généalogique commence à sestomper au sein des clans périphériques pour faire prévaloir lappartenance au contrat social (xeer), elle disparaît complètement dans le processus doromisation qui débute à la périphérie des clans somalis. En dehors de la différence des langues pourtant à la même structure dite couchitique, les Oromos se distinguent des clans à parler somali par labsence des lignées généalogiques. Or tout paraît indiquer que cette différenciation de taille avantage de façon intrinsèque le processus doromisation chez les clans somalis au détriment du processus inverse de somalisation au sein des Oromos. À ce titre ces derniers constituent un des principaux creusets démographiques qui les accroît considérablement par le processus de désomalisation à la périphérie (9).
Il ne serait pas inintéressant de mener à travers des études de structures sociales comparées :
a) chez les Somalis : les mécanismes dexclusion et de rejet
b) chez les Oromos, Afars et Adaris (habitants de Harar) : les proportions des clans intégrés à l'aide des monographies et des statistiques.
Dans la littérature somalienne, il est question des traces de flux migratoires successifs comme ce chant populaire rimé lors de labreuvée des troupeaux :
abbu rinnadda ardaa goyadda
uun horaa degay
isba ka aguug
adna se ogow.
Qui veut dire littéralement :
Dans ces vallées des cités enfouies
des peuples dautrefois les ont habitées
ceux-là mêmes furent pourchassés
à toi de te rappeler.
(3) Dans « les Campagnes dAbyssinie », livre écrit en arabe de Salahadin, il est maintes fois question des accords entre les Somalis et Harla, les Somalis et Akishe etc. Ces derniers sont aujourdhui des segments somalis alors quils ne létaient pas au XVIème siècle.
(4) Ceel Akishe, Ceel Marexaan sont des puits portant des noms des clans dans des endroits proches de Djibouti. Reer Zeylac est une tribu vivant actuellement à Harar prétendant être originaire de Zeylac en mer Rouge.
(5) Cf « The shaping of Somali Society », Lee V. Cassanelli, 1982
(6) Le parler somali est formalisé par Cheik Youssouf al-Kowneyn, un des grands prêcheurs de lIslam qui invente une nouvelle méthode de lecture somalie du Coran.
(7) Études menées mais non finalisées par la faculté des Sciences sociales de Mogadiscio.
(8) Clan Barsug vivant à proximité de Harar se veut être le dernier rempart du passage des Somalis vers les Oromos comme dailleurs son nom lindique : barsug veut dire littéralement frontière en arabe.
(9) Avec la disparition de contexte de belligérance opposant la Somalie à lÉthiopie et laffirmation des droits de détermination des peuples par le pouvoir dAddis-Abeba, plusieurs clans assimilés comme Oromos revendiquent aujourdhui dêtre comptabilisés comme Somalis. Il sagit des Jarso, Geeri, Gourgoure etc.
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