Mars 2004
La Communauté internationale narrive pas à trouver, par ses efforts répétitifs et sans fin, une réponse aux malheurs du peuple dit Somalien. Pourtant celle-ci se trouve devant une énigme, à savoir un peuple où apparemment tout réunit. Sil est vrai, comme beaucoup lattestent, que les Somali affichent une multitude de facteurs tendant à les homogénéiser, tant sur le plan linguistique, religieux, ethnique quau niveau de la structure sociale clanique et cela afin de les élever au rang de lEtat-Nation, il est loisible cependant de constater, à laune des événements de la Somalie, combien cette grille de lecture cadre mal avec la réalité.
Au delà de ces agrégats auxquels il faut certes reconnaître une certaine pertinence, les peuples Somali disséminés dans plusieurs pays de la corne de lAfrique, présentent pour les observateurs avertis des dissemblances et des différenciations de taille qui, au bout de compte, les rendent réfractaires à toute idée de les voir régis sous une même institution. Ce à quoi est obstinément attachée la Communauté internationale.
Dans deux précédentes occasions, lauteur de ces lignes a présenté deux articles dans lesquels tout en mettant laccent sur lorganisation sociale clanique que les Somali partagent en commun, a mis aussi en évidence les points de rupture tant au niveau anthropologique quen matière de localisation des clans eux-mêmes. Et ceci, dans une analyse du contexte historique et évolutif étalé sur plusieurs siècles, contexte dans lequel lapparition de lEtat ne constitue quun faible maillon eu égard à lhistoire.
Aujourdhui, il sera question de voir comment ces différenciations sopèrent à travers un point fondamental : les comportements par rapport aux relations matrimoniales qui induisent en filigrane des enjeux spatiaux et politiques.
En dernière analyse, il sagira dappréhender une des causalités de la crise actuelle de la Somalie et de comprendre le pourquoi de sa genèse.
6. Les rapports matrimoniaux
La société somalienne est une société de type patrilinéaire, cependant les liens et les relations dalliance noués autour de la femme sont dune amplitude plus ou moins grande selon les catégories de clans et sous-clans des Somali.
6.1 Clans du centre et clans tampons Dans ces deux catégories de clans voir typologie dans les articles précédents constituant la majorité des Somali, prévaut un mariage exogamique cest-à-dire un mariage où les époux appartiennent à des clans ou sous-clans différents.
A linstar de la 3ème et 4ème catégorie des clans clans périphériques et clans Sab qui pratiquent un mariage de type endogamique, lensemble des relations sociales de ceux-ci demeurent régulées par et autour de la femme.
6.1.1 La femme comme facteur d'échange et d'alliance Chez ces clans, le mariage est considéré comme un processus par lequel ces derniers adoptent des contrats dunion et dalliance. Le mariage nest pas réduit comme un acte faisant la fusion entre deux individus mais bel et bien entre deux groupements humains. Il est assimilé comme le précise le grand anthropologue Claude Lévy-Strauss à un contrat entre « des groupes qui sont dits ou se disent preneurs ou donneurs des femmes, la règle étant quun groupe quelconque ne peut recevoir des femmes que de ses donneurs, en donner lui-même quà ses preneurs » .
Ces rapports déchange à travers la femme sopèrent aussi bien en amont quen aval de lunion de mariage.
6.1.2 La période pré-mariage Dès le jeune âge, les adolescents de deux sexes appartenant aux deux clans receveurs et donneurs adoptent envers les uns et les autres des attitudes et des comportements réciproques. Les garçons témoignent envers celles-ci protection et bienveillance alors que ces dernières se comportent comme des potentielles partenaires à légard des garçons. Cette attitude de réciprocité, de complicité et de télescopage qui jalonne tout au long de leur croissance sappelle le GEYAAN, processus pendant lequel toutes formes de maltraitance, dimpolitesse, de viol, de manque de galanterie, etc. demeurent des faits à bannir dans les relations entre filles et garçons. Ce qui veut dire quen principe aucune personne ne peut violenter sa future épouse dans la mesure où la fille est perçue comme compagne.
6.1.3 La période de mariage Dans un contexte caractérisé depuis la nuit de temps par labsence dune autorité supra-clanique, en loccurrence étatique, seules les relations établies autour de la femme permettent la circulation des biens et des personnes. Dans la mesure où le mariage induit des alliances de type croisé, le flux des biens et des personnes dun périmètre de clan à lautre se fait par ce biais. Société de transhumance et de mobilité par excellence, ces clans seraient contraints à limmobilisme spatial et lentropie progressive si les liens de mariage inter-clanique ne permettaient pas cette liberté de circulation.
Par le mariage préférentiel entraînant limplication des réseaux déchange dune grande amplitude tant du point de vue spatial que relationnel, les clans ou sous-clans tissent entre eux un réseau dalliance de type assez dense même dans les moments les plus difficiles :
Cas de rupture de mariage
Quoique lIslam auquel les Somali sont profondément attachés permette le divorce, cependant ceci reste un phénomène rare et se produit à des moments particuliers. Dune part, la dot étant élevée (un nombre de chamelles et dovins) le divorce reste dissuasif. Dautre part, lannonce dun divorce aura des conséquences négatives sur les relations inter-claniques dont personne ne voudrait prendre le risque.
Cas du décès de lépoux
Lors du décès de lépoux, la veuve nest ni répudiée ni laissée sans conjoint mais elle est assujetie au contraire à contracter mariage avec le frère ou à défaut avec le plus proche membre de défunt. Ce phénomène sappelle le DOUMAAL cest-à-dire la substitution de quelquun au mari décédé.
Cas du décès de lépouse
Des rapports symétriquement opposés sétablissent lors du décès de la femme : le veuf a le droit de rechercher systématiquement chez les membres du clan de la défunte une femme de substitution : cest le HIGSIISAN , mécanisme par lequel le choix se fait sur la sur célibataire de la défunte ou à défaut la plus proche cousine.
Dans les deux cas, ces phénomènes de substitution ont lavantage de pérenniser, dune part, les relations inter-claniques déjà établies et, de lautre, de préserver le tissu familial en assurant à la progéniture des remplaçants de père ou de mère tout en épargnant au nouveau mari le paiement dune nouvelle dot et à la veuve den recevoir une.
6.2 Rôles de la femme en période de sécheresse et de conflits Le processus de lentraide et de la coopération intervient pendant les calamités naturelles et est assuré par la femme pendant ces moment difficiles : cest le processus de DHIBAAD par lequel celle-ci entreprend une quête dentraide auprès de son clan dorigine.
Le prestige et le sens de lhonneur auxquels sont attachés les pasteurs nomades imposent doffrir à la femme demandeuse ce dont elle a besoin.
Dans les situations de conflits, cest aussi à la femme quéchoit la mission de premier contact de messager entre les belligérants. Evidemment, la trêve et la cessation des hostilités relèvent du domaine des hommes, mais le rôle initié par les femmes précède celles-ci et demeure la condition préliminaire à la trêve.
Autour de la femme sétablissent également les mécanismes de régulation du conflit et la consolidation de la paix : chacun des belligérants offre à lautre un nombre des jeunes filles à marier. Cest le phénomène de GODOBREEB dont lesprit consiste à compenser les pertes humaines à une nouvelle aptitude à procréer des nouvelles progénitures. Tout accord de paix est considéré non-conclu, voire fragile et susceptible dincarner une dimension belliqueuse, sil nest pas finalisé par la cérémonie de GODOBREEB.
Bien quils soient de la même typologie de deux principaux groupes de clans clans côtiers et du centre , deux types de tribus ou sous-clans font exception : les Issas et les habitants de Moudoug.
Alors que depuis la fin de loccupation de la péninsule par les Oromos (fin du XVIIIème siècle), le processus dappropriation de lespace du moins dans sa dimension expansionniste par les fédérations des tribus des clans côtiers et du centre sétant arrêté, les Issas et les habitants du Moudoug demeurent toujours dans une stratégie de conquête constante des territoires ne relevant pas de leur périmètre originel.
Ils prennent pour cible dune part le fleuve dAouache Ethiopie et de lautre la région inter-fluviale de Jubba et Schebelli, la Somalie. Dans leur quête spatiale, ces derniers confirment à contrario la règle : ils assaillent en permanence des populations non-somali ou récemment somalisées, Afars pour les premiers, Rahanweyn pour les seconds.
7. Un environnement difficile
Cette délocalisation permanente de certains sous-clans vers dautres cieux sopère en dehors de ce que certains appellent les périmètres originels des Somalis. Il sagit du clan Issa et des sous-clans Habar-guidir pour les Hawiye, dune part , les Majeerteen et les Marehaan des Daarood de lautre.
Deux proverbes somalis décrivant les comportements de ces derniers donnent une image de cet environnement hostile :
1. Labaatan jir Mudug jooga, illaahay umma xilqarin. Ce qui veut dire littéralement :
A ladolescent de Moudoug, Le Tout Puissant népargne aucune malédiction.
2. Ciise kub daalah ma laha ee kal baqa ayuu leeyahay. Ce qui veut dire :
Les Issas peuvent avoir peur mais ne peuvent trouver des limites à leur déplacement.
7.1 Moudoug Comme le décrit précisément Jean Doresse dans son livre lhistoire sommaire de la Corne de lAfrique Gauthier, Paris, la région de Moudoug « située entre Nougal et le Mijourtine, au sud de Cap de Hafoun, est constituée dun ensemble de sable mouvant et des dunes anciennes (
) devant lesquelles se sont à leur tour formées dautres dunes plus récentes ». Cette région aux rivages que baigne le littoral de locéan Indien fait partie dune large zone rocheuse, sans être très haute, avec pour accident principal la péninsule de Hafoun qui dispose dun bon nombre de bourgades, presque toutes médiocres en tant que ports.
Quant aux températures, lon est dans lune des régions du globe où, tout au long de lannée, lensemble des climats se traduit par un régime très chaud à pluies très faibles (moins de 200 mm).
Il faut senfoncer vers lintérieur en sélevant sur les plateaux éthiopiens pour trouver des différences entre les saisons et un climat plus agréable.
7.2 Région des Issas Les Issas non plus ne sont pas mieux lotis : localisés du Gouban à la dépression Dankalie, avec des dunes de sable de Zeila jusquà Dire-Dawa, cette région se caractérise par un relief volcanique et accidenté, doublé de faibles précipitations et dun sol aride.
Les Issas, clan du Dir du Nord, alliant la filiation du sang, avec une marge importante dadhésion, sont eux aussi dans une quête spatiale permanente, notamment vers les riches vallées de lAouache, aires de transhumance de lethnie afar.
Les conflits séculiers opposant les Afars aux Issas sont des affrontements répétitifs de nature sans issue : ils ne connaissent ni répit ni trêve et transcendent souvent les frontières de lEthiopie et Djibouti. Les Issas, tout en bénéficiant des bons égards pour leur cause des autres Somali, pèsent peu dans la crise somalienne du fait de leur localisation trop éloignée des zones de turbulence.
8. Implication politique de la délocation
En pays Somali ce mouvement de délocalisation de la région de Moudoug vers les zones inter-fluviales a des conséquences politiques dont la dimension pourrait être interprétée comme une des causalités de la crise actuelle. De la colonisation jusquà nos jours, ce mouvement a influé de façon marquée et continue à le faire sur la morphologie politique de la Somalie.
Tout dabord, à la suite dun mouvement de résistance des Biomals, clan du Dir du Sud rendant quasi impossible la pénétration des Italiens dans la région de Benadir, ces derniers se sont emparé des régions Mijourtine et Moudoug. Avec le concours des habitants de ces régions et notamment du Moudoug, les Italiens sinstallent à Banadir à partir du Nord par ce biais. En premier lieu, ce sont les Majeerteen sous-clan des Daarood puis les Habarguidir sous-clan des Hawiye qui, tout en prêtant main forte aux Italiens sinstalleront pour longtemps à Mogadiscio et alentour. La complicité quils témoignent à légard de ladministration coloniale leur permettra de jouir dun statut de privilégiés et dappoint dans un périmètre qui nest point le leur.
Ensuite le processus de décolonisation aidant, et confrontés dans leur position dominante, ce sont les habitants de Moudoug qui saccaparent des rênes du jeune Etat naissant en 1960.
Presque tous les présidents et les personnalités influentes des différents régimes en sont issus.
Pendant ce temps, le mouvement de conquête spatiale ne sarrête pas. Bien au contraire, il sintensifie et prend des proportions importantes, notamment en direction du sud et vers Juba de façon successive et à tour de rôle, les sous-clans de Moudoug délocalisent leurs membres vers les zones de Kismayo et alentour par le biais de leur position dominante dans lappareil de lEtat.
Précédés dabord par les Majeerteens puis par les Mareehaans, tous des clans de Darood, les Hawiye sont aujourdhui les derniers à sinvestir dans la Mésopotamie somalienne.
Il ne sagit pas ici de mouvements de transhumance habituels de nomades qui se déplacent avec leur cheptel à la recherche des points deau et de pâturage. Mais cet enjeu spatial concerne de véritables migrations de masse à la fois des citadins, des villageois accompagnés par danciens nomades désireux de se convertir en agriculteurs.
Face aux rouleaux compresseurs dont ils sont lobjet de la part des envahisseurs de Moudoug, les originaires des zones inter-fluviales clans périphériques dont beaucoup récemment somalisés se trouvent délocalisés voire souvent asservis : ils deviennent de simples métayers dans les plantations (transformées en haciendas) tenues par les immigrés.
Aujourdhui les populations autochtones sorganisent sur une base armée et revendiquent de plus en plus la fin de loccupation de leurs territoires. Leur résistance se heurte évidemment au refus des immigrés de Moudoug, eux aussi armés et attachés à ce quils estiment avoir investi depuis des lustres, montrant par là une aptitude à ne pas se laisser déposséder.
Lenjeu spatial portant sur ces régions constitue sans doute le nud de la crise actuelle de la Somalie.
9. Conclusion
Au delà des vicissitudes et du contexte chaotique cristallisé par la crise somalienne depuis plus dune décennie et dont lissue reste introuvable pour linstant, une certitude se dégage de la corne de lAfrique habituée depuis toujours aux déchirements et aux conflits inter-ethniques : la place des clans Somali dans cette partie du globe, napparaît guère fondamentalement différente de celle quils occupaient avant la colonisation.
Les clans Somali viennent de renouveler, comme ils lont toujours fait dailleurs, une expérience atypique : celle de pouvoir vivre à laube du XXIème siècle sans Etat central tout en étant reliés au monde moderne avec lequel ils entretiennent des relations de même nature que celles que les sociétés bien instituées établissent. Le bref passage de ces derniers dans lexpérience unitaire étatique semble laisser des séquelles irrémédiables : celle de ne plus sadonner à un processus similaire à celui quils ont connu, du moins dans lavenir immédiat.
Et dans la foulée les aspirations à lunification des Somali sous la même bannière paraît être reléguée aux calendes grecques.
Lexpérience de la crise somalienne a au moins le mérite davoir prouvé une chose : il ne suffit pas de réunir un certain nombre dagrégats constitutifs dhomogénéité pour la formation de lEtat-Nation. Des peuples de confession, de langue et de cultures différentes restent associés de façon harmonieuse au sein des structures unitaires. A contrario des Somali citoyens à part entière des autres pays de la Corne ( Ethiopie, Djibouti et Kenya ) et dont le destin est lié à des groupements humains différents, saccommodent tant bien que mal dans leur moule étatique.
Tout marche comme si ces nationaux depuis la disparition de lEtat somalien sont mieux intégrés et mieux acceptés quauparavant. A supposer que lexistence même dun Etat somalien constitue, dans cette partie du monde, un désordre que lon est censé attribuer à lirrédentisme pan-somali comme facteur déclencheur.
La structure du clan, si elle sapplique à lensemble des Somali, nest pourtant pas transposable et interchangeable partout. Le contenu propre de chaque clan et son vécu restent réductibles à des phénomènes comme lhistoire et lenvironnement dans lequel il est confiné. A ce niveau les Somali nont pas la même trajectoire historique, le même vécu et par conséquent les mêmes aspirations. Hier comme aujourdhui, la volonté de vivre ensemble fait défaut chez les clans Somali. Vouloir les confiner, comme voudraient les unitaristes, dans le même moule cest sans doute aller un peu trop vite en besogne.
Là où cette structure est assez rigide, la situation semble meilleure. Cest ce qui se passe dans la partie orientale de la péninsule où des nouvelles réalités avec des administrations embryonnaires le Somaliland et de façon moindre le Puntland voient le jour. Par contre, là où les structures claniques présentent des formes plus relâchées et où les liens de sang et de généalogie ne semblent pas si tenus, une situation chaotique prévaut : les seigneurs de guerre, par le biais desquels se greffent les ingérences extérieures, trouvent des terrains de prédilection pour imposer la loi du talion.
La Communauté internationale aura à accompagner le processus initié par les clans Somali à partir des intérêts de proximité et par grappes successives, selon leur convenance qui ne coïncide forcément pas avec celui de lEtat unitaire. Car dans la tradition récente, ce dernier apparaît chez les Somali comme une entité parasitaire, incapable de transcender les clivages lignagers et qui, sans avoir la légitimité que le droit coutumier confère aux clans, ne contribue pas au bien public. Son seul but est le détournement à son profit exclusif des ressources nationales. Moins la dimension de sa structure est grande, mieux ça vaut pour les Somali. YK