Message de condoleéances,
19 septembre 2004. Un ami ma appelé depuis Djibouti et ma raconté, ému, la chose suivante.
Rarement, me ditil, mort naura suscité autant de tristesse, démotions et dindignation.
Rarement encore, la disparition dun responsable politique naura drainé et entraîné autant de foules immenses, même un ministre aussi fort sympathique soit-il, mort dans lexercice de ses fonctions, na eu un tel hommage, un vibrant hommage.
La dernière fois quune foule immense, en liesse, dans lallégresse et leuphorie générale sétait retrouvée, cest lorsque la personne dont je vais vous parler avait proclamé avec brio, lindépendance de Djibouti arrachée de haute lutte. Mais depuis on connaît la suite : lhumiliation, la désillusion, les vexations ont supplanté la joie, le bonheur et le vivre ensemble.
Il sagit, vous lavez deviné, de Ahmed Dini.
Septantaine consommée, visage expressif aux lunettes fumées, cheveux blancs, stature imposante, ce héros national, courageux et intègre, forçait le respect et ladmiration de tous.
Depuis dimanche, il nest plus parmi nous : toute la population a entamé son deuil.
En silence, le cercueil a été déposé à lentrée de la maison. Des hommes, beaucoup danonymes en pleurs, sont partis creuser des fosses près du cimetière PK 12, vêtus de foutas, visages livides ; hébétés un groupe de jeunes gens se cherchent, errent de famille en famille pour consoler ici des amis, là un groupe de femmes, alors que dautres psalmodient les versets du coran.
Les premières cérémonies religieuses, sobres, selon le rite musulman, surtout selon les vux du défunt, ont eu lieu dimanche à Djibouti où la victime a été inhumée dans la soirée.
Les uns après les autres, des couples damis, des anonymes, des inconditionnels et des parents viennent donner leurs condoléances. Les femmes à lintérieur de la maison, les hommes se tiennent et restent à lextérieur, devant les frères et membres de la famille de la victime avant de les embrasser.
Alors que la nuit a plongé Djibouti dans lobscurité et vidé le lieu de son inhumation, mon correspondant me répète ce mot : « Cest, dit-il, la dernière demeure de Dini, demeure à partir de laquelle il ne sera plus attaqué, ni ne subira plus les affres, les ignominies et autres coups bas dont il fut lobjet
durant un demi siècle. »
Homme de paix et de dialogue, homme de culture et de justice, Ahmed Dini a marqué, indéniablement lhistoire politique de Djibouti ; de toute façon il y aura un avant et un après Ahmed Dini.
Anti-colonialiste convaincu, farouche opposant à la politique répressive du président Gouled, il avait consacré une partie importante de sa vie pour la cause djiboutienne en général, et les droits de la personne humaine en particulier.
Une fois lindépendance acquise et aux commandes du gouvernement, il nhésitera pas à claquer la porte pour se retirer la tête haute de la vie publique, lorsque les idéaux, léthique et la probité, pour lesquels il sétait tant battu sont bafoués, alors que dautres à sa place, obnubilés par largent et la notoriété, saccrochent lamentablement
au pouvoir.
Mais le pouvoir empêtré dans des considérations de politique partisane lui enverra plusieurs fois le signal, mais il a toujours décliné loffre arguant quil nétait pas taraudé par lenvie de redevenir ministre en létat actuel des choses.
Lorsquen 1991, avec quelques personnes il essaiera de changer le cours des évènements qui prennent une tournure inquiétante à Djibouti, il sera trahi par certains ; sa déception fut immense, mais son moral resta intact et la volonté de poursuivre les réformes nécessaires aussi.
Déclinée aussi loffre, dire cela nest pas trahir un secret, qui lui a été faite de le faire évacuer sanitaire (prémonition ?) à létranger par ceux-là mêmes qui lont dénigré, rabaissé, jeté en pâture, en népargnant ni son honneur, ni sa vie, ni même sa propre famille.
Ultime provocation ou manuvres dilatoires, le Président de la République, sest fendu dun communiqué laconique, déclarant que Monsieur Ahmed Dini avait la dimension de la fonction dhomme dÉtat, quil sest toujours battu pour la justice sociale ainsi que pour lIslam. Cest ridicule, cest risible
mais il nest jamais trop tard pour réhabiliter le père de la nation djiboutienne.
Il faut quun honnête homme ait lestime publique sans y avoir pensé et, pour ainsi dire malgré lui. Celui qui la cherchée donne sa mesure, dit un adage français.
Pour ma part, je garderai de lui le souvenir dun homme simple, humble malgré les honneurs et laura dont il bénéficiait, il était résolument attaché aux valeurs de lIslam.
Bravo lartiste, car par ton art, ton éloquence et ta vision tu as réussi à illuminer les curs de milliers de personnes. Bon voyage et repose en paix. Tes détracteurs ajouteront, peut -être : bon débarras.
A lheure où jécris ces lignes, une nouvelle nous apprend la disparition dun autre dirigeant historique quétait Monsieur Chehem Daoud. Jadresse mes condoléances les plus attristées à sa famille, ses proches et ainsi quà tous les militants. D