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Pour comprendre
la crise somali

APRÈS L'ÉLECTION DE
ABDILLAHI YOUSSOUF AHMED
À LA PRÉSIDENCE DE LA SOMALIE
LE POINT DE VUE DE
YOUSSOUF KARIEH

Nouvelle étape ou pas de plus dans l’engrenage de la crise somalienne ? – (1/2) La biographie du président Abdillahi Youssouf et les protagonistes de l'élection

Nouvelle étape ou pas de plus dans l’engrenage de la crise somalienne ? – (2/2) Positions des pays de l'Igad et de la communauté internationale


LES CLANS SOMALIS
UNE CONTRIBUTION DE
YOUSSOUF KARIEH

Esquisse d’une sociologie des clans somalis – (1/3) Les termes, la situation, la structure

Esquisse d’une sociologie des clans somalis – (2/3) Conditions de l'ethnicité

Esquisse d’une sociologie des clans somalis – (3/3) Les relations matrimoniales dans les enjeux spatiaux et politiques

RETOUR SUR
LA CONFÉRENCE D'ARTA
YOUSSOUF KARIEH

Arta : « Succès apparent » de la conférence de réconciliation somalienne et éventualités d'un échec annoncé

Somali(e)(s) / Repères

Après l'élection de Abdillahi Youssouf Ahmed à la présidence de la Somalie : nouvelle étape ou pas de plus dans l’engrenage de la crise somalienne ?

(1/2) La biographie du président Abdillahi Youssouf et les protagonistes de l'élection

Abdillahi Youssouf Ahmed, ancien président de la région autoproclamée du Puntland a été élu président de la Somalie, le 10 octobre 2004, sous le regard bienveillant de la communauté internationale.

Nous avons demandé à Youssouf Karieh d’apporter son point de vue sur la nouvelle situation en Somalie. Doctorant djiboutien vivant à Angers (France), spécialiste de la corne de l’Afrique, il est l’auteur d’une importante étude sur “les clans somali”, rédigée pour Les nouvelles d’Addis. Sérieusement documenté, son nouvel article livre des informations rares et son propre point de vue.



YOUSSOUF KARIEH

Mercredi 3 novembre 2004

Au lendemain d’une conférence marathon de plus de deux années à Nairobi, un Parlement institué depuis vient d’élire un président pour la Somalie en la personne d’Abdillahi Youssouf Ahmed jusque là président de la région autoproclamée du Pountland, située à l’extrême nord du pays. Cette élection s’est faite avec l’aval des pays de l’Igad et le soutien de la communauté internationale, contrainte à trouver un modus vivendi afin de juguler l’absence d’autorité de ce pays, meurtri par des guerres civiles interminables.

Face à la mise en place de ces nouveaux dispositifs est-on à la fin de la peine ? Verra-t-on la Somalie une fois debout de ses cendres ? Malgré les vœux pieux des pays africains, beaucoup de facteurs et de taille… hypothèquent lourdement les résultats de cette XIVème Conférence sur la Somalie et font peser beaucoup plus d’aléas qu’ils ne l’ont fait lors de la Conférence d’Arta et et de celles qui l’ont précédées. Les handicaps en question tiennent tant à la nature du président élu qu’aux alliances d’opposition et qu’aux divergences de vue… et d’intérêt, malgré une unité de façade affichée des pays de l’Igad, et notamment de ceux frontaliers de la Somalie. Il va sans dire que les connexions des pays de l’extérieur, particulièrement les pays occidentaux et arabes par états interposés de la région, ne militent pas non plus en faveur de la stabilisation de la Somalie.


1. Sur la personnalité de l'élu

1.1 Personnage contreversé, il navigue sur la scène politique somalienne depuis bientôt un demi-siècle, au même titre que le défunt général Aïdid, avec qui il a constitué la même génération des carabiniers italiens de même que le déchu Siad Barré ; de surcroît, faut-il le souligner, tous trois issus de la même région, la fameuse Moudough (1).

Une obsession de toujours, devenir président de la Somalie, l’a hanté ; et pour arriver à cette fin, tous les moyens lui ont semblé bons et il n’a jamais hésité à s’en servir. De la tentative de devenir chef d’État-major de l’armée naissante de la jeune république en 1960, jusqu’à son auto-proclamation comme chef du Pountland, quarante ans plus tard, en passant par le putsch de 1978, qui l’a vu s’exiler en Éthiopie pour former la première guérilla armée contre le régime de Siad Barré. Il partage avec le défunt Aïdid les mêmes sentiments d’appartenance à une gent unique, prédestinée à prendre en main les destinées de la Somalie. Tout marche comme si les deux hommes poursuivaient le même itinéraire : à supposer qu’ils soient arrivés à leurs fins. L’un a été tué après s’être proclamé président de la Somalie… alors que l’autre parvient à son but avec, cette fois-ci, la bénédiction et le soutien de la communauté internationale ; avantage dont le premier n’a pu bénéficier.

1.2 Le putsch de 1978. Après des années passées en geôle, Abdillahi Youssouf bénéficie d’une amnistie de Siad Barré, qui le nomme commandant du front de Baïdova dans la guerre contre l’Éthiopie en 1977. Dans la foulée de cette guerre contre Éthiopie, à la tête de laquelle Menguistou arrive au pouvoir, Abdillahi Youssouf fomente le fameux putsch de février 1978, avec des membres de son sous-clan des Mijourtines, comme le général Irro et les seize autres officiers qui seront tous fusillés aussitôt après l’échec du coup d’État.

Beaucoup d’observateurs de la question somalienne attribuent à cette tentative de coup d’État l’occasion de radicalisation, voire même de tribalisation à outrance du régime de Siad Barré, qui ne cessera de sombrer dans la décadence et le chaos, dont souffriront jusqu’à nos jours les populations somaliennes.

Au lendemain de cet échec, Abdillahi Youssouf s’enfuit en Éthiopie via le Kenya, et rejoint un mouvement d’opposition armé, animé par des nationalistes réputés, le SSDF (Somali Salvation Democratic Front), et parviendra à en accaparer la direction par les scissions et les coups tordus. Les observateurs attribuent un bilan négatif à la guérilla de SSDF. Une dictature féroce qui n’a rien à envier à celle de Siad Barré s’y installe ; les opposants sont carrément bâillonnés et liquidés, à l’instar du fameux Abdou Rahman Aïdid, un brillant intellectuel assassiné en 1984 à Diré-Daoua. Beaucoup de militants du SSDF ne sachant où donner de la tête sont obligés soit d’abréger leur calvaire en se livrant à Siad Barré, soit de rallier le SNM (Mouvement national Somalien) où les conditions démocratiques demeurent plus grandes.

Ce n’est qu’au début de 1985 que les autorités éthiopiennes, ne pouvant plus tolérer les agissements d’Abdillahi Youssouf, qui se comporte de plus en véritable cinquième colonne à l’intérieur du pays, se résignent à le mettre en prison. Il y restera jusqu’à la chute du régime de Menguistou, qui coïncide à peu près avec celle de Siad Barré. À cette période, la Somalie périclite ; Siad Barré et ses troupes sont défaits par les mouvements d’opposition armée. Le Nord tombe aux mains des maquisards du MNS, qui proclament la naissance du Somaliland et son indépendance par rapport au reste de la Somalie.

1.3 La stratégie de lutte anti-terroriste. Dans ce contexte, des milices islamistes prennent le pouvoir dans la région des Mijourtines (nord-est de la péninsule, l’actuel Pountland) et dictent la loi de la charia. Les habitants, écœurés par les rudesses des pratiques des “barbus” font appel à Abdillahi Yousouf, jusque là éclipsé de la scène politique puisque fraîchement libéré des geôles éthiopiennes, pour venir à bout de la tyrannie qu’il parviendra à déloger. C’est le début d’un règne sans partage… D’abord en réorganisant les vestiges du SSDF, dont il ravira la présidence au général pacifiste Mohamed Abchir ; ensuite par l’instauration de l’État autoproclamé du Pountland quelques années plus tard ; pour finalement devenir le président de la Somalie.

Un long cheminement qui a dû occasionner beaucoup de casse et d’importantes hécatombes. Depuis son coup de force au Pountland en 1998-2001 (2), notre homme n’a cessé de torpiller les différentes conférences que de nombreux pays avaient pris l’initiative d’initier : de Sodare à Arta, jusqu’à celle du Caire-Baïdova.

Alors qu’il devrait être vu comme le fossoyeur de l’instauration de la paix en Somalie, le paradoxe est qu’Abdillahi Youssouf est perçu autrement par les pays intéressés par la question somalienne. Il semble en effet que le fait d’avoir vaincu des islamistes à Bossasso lui confère – le 11-septembre aidant – la stature de rempart contre le terrorisme, dans un pays où les rumeurs d’une présence des groupes liés à Al-Qaïda a fait couler beaucoup d’encre. En tout cas, il joue à merveille cette carte auprès de certains pays.


2. Réactions des protagonistes

Il n’est pas aisé d’énumérer les protagonistes qui auront à se positionner (ou qui l’ont déjà fait) dans une attitude foncièrement hostile à son accession à la tête d’un État, au sein duquel doit d’abord s’engager un processus de réconciliation.

Inutile de rappeler que ce dont on a besoin dans ce contexte et pour cette mission, ce serait d’une personnalité ne traînant pas derrière elle… beaucoup de casse et de casseroles. C’est d’autant plus vrai qu’il s’agit d’un pays complètement désintégré, où les pesanteurs claniques déterminent et régulent la vie politique.

2.1 Une opposition viscérale des Hawiye. Tout d’abord, appartenant au clan des Darod, sous-clan les Mijourtines (apparenté comme Siad Barre des Marehaans au même clan), Abdillahi Youssouf pose fondamentalement un hic à la conscience des Hawiye, principal clan du sud de la Somalie, habitants de Mogadiscio et des alentours. Ces derniers, s’estimant les lésés de la colonisation italienne jusqu’aux différents régimes qui se sont succédé depuis, ne sont nullement disposés à avaliser le fait qu’un régime de la même coloration de celui de l’ancien dictateur s’installe à Mogadiscio, ville qu’ils considèrent comme la leur. Ce qui est d’autant plus plausible que ces derniers voient en Abdillahi Youssouf le principal responsable des nombreux échecs, après la chute de Siad, de plusieurs tentatives de mise sur pied des structures présidées par des Hawiye. Cela va d’Ali Mahdi à Aïdid en passant par le dernier, Abdokassim Salad.

Ceci explique a posteriori les raisons pour lesquelles les guerres civiles ont été non seulement cantonnées longtemps dans leur périmètre, mais particulièrement meurtrières parmi les tribus de ce clan au cours des dix dernières années.

Pensant que la capitale et la présidence de la future république leur reviennent de plein droit, leurs factions armées – les plus nombreuses d’ailleurs – se sont engouffrées dans la spirale… À Nairobi, tellement assurés d’avoir gain de cause, ils ont eu le loisir de se présenter à quinze – presque tous les chefs de faction – tandis que les autres candidats n’avaient qu’un ou, au plus, deux candidats en lice. Même au deuxième et troisième tour de l’élection, le transfert de leurs voix ne s’est pas porté sur la personne d’Abdillahi A. Adow, seul resté face à Abdillahi Youssouf.

Le réveil risque d’être brutal, les signes annonciateurs sont déjà là : des manifestations régulières contre Abdillahi Youssouf ont été organisées à Mogadiscio depuis son élection ; on déplore même des lynchages de personnes apparentées au clan du président élu, y vivant jusque là une vie paisible. On fait état également à Nairobi de réunions à huis clos des parlementaires des Hawiye qui boycottent délibérément les différentes cérémonies d’intronisation, et autres, montrant par là une hostilité manifeste à l’égard de cette élection.

2.2 L’hostilité de l’alliance de Jubba. Les visées expansionnistes d’Abdillahi Youssouf sur la “Mésopotamie somalienne”, c’est-à-dire entre les deux fleuves, par le général Saïd Morgan interposé, le mettent également en opposition virulente à l’alliance des Marehaans et des Hawiye (sous-clan Habar Guider), derniers immigrés de Moudough, parvenus à chasser les Mijourtines d’Abdillahi Youssouf de Kismayo ; et ceux-ci constituent depuis deux ans une solide alliance que rien ne peut ébranler. Pour mémoire, faut-il rappeler les récentes attaques de Morgan en pleine conférence contre cette région avec l’appui tacite d’Abdillahi Youssouf. L’enjeu spatial portant sur ces régions a toujours été une des causalités de la crise somalienne (3).

2.3 Le Somaliland, autre cas d’inquiétude. L’État du Somaliland, dont la proclamation d’indépendance repose sur les limites territoriales de l’ancienne colonie britannique, a des démêlés depuis avec le nouvel élu qui réclame, pour des considérations tribales et claniques, des portions importantes de son territoire pour les voir rattachées à son Pountland. Et il n’a pas hésité à intervenir militairement à maintes reprises. Les autorités de ce pays ne verront pas d’un bon œil l’élection de cet homme perçu comme leur principal ennemi. Déjà elles ont proclamé l’état d’urgence et de plus en plus de déplacements de troupes sont signalés aux régions limitrophes du Pountland.

De là à imaginer que le processus de réconcliliation, du moins dans sa deuxième phase, notamment le commencement des pourparlers avec le Somaliland, se fourvoie déjà dans les foyers de tension extrême et semble être relégué aux calendes grecques… il n’y a qu’un seul pas à franchir (3).

Si, comme nous venons de le voir, la personnalité élue est loin d’être en mesure d’apporter des solutions à la Somalie, la question qu’on se pose est pourquoi alors l’avoir choisi, lui, et pas quelqu’un d’autre parmi tant de candidats ? Deux points de vue, émanant de deux groupes d’acteurs de la crise somalienne ont, me semble-t-il, convergé vers ce choix :

a) Chez les conférenciers somaliens. La lassitude et la déception qu’éprouvent l’ensemble des clans somali, à l’égard de la “prépondérance politique” dont se prévalent les Hawiye depuis la disparition de l’ancien régime, a pu créer un retournement de situation. En d’autres termes, tout a marché comme si un bloc anti-Hawiye s’était formé à Nairobi en faveur de l’élu.

b) Chez certains pays occidentaux. À l’instar de Charles Taylor, à son époque au Libéria, la recherche d’un homme fort a probablement pesé dans l’esprit des artisans de la politique somalienne, notamment chez certains pays occidentaux. Cette notion d’un “homme à poigne”, pouvant venir à bout de l’anarchie en Somalie, s’est cristallisée chez ces derniers en la personne d’Abdillahi Youssouf, qu’ils estiment être l’homme qu’il faut en la circonstance.

Plus que le souci de faire quelque chose pour la Somalie et le peuple somalien, c’est le fait que cette région – qui regroupe plusieurs mers, pour ne pas dire plusieurs continents, de la mer Rouge à l’océan Indien donnant sur la Méditerranée –, constitue un axe important dans la stratégie de lutte contre le terrorisme international qui l’a emporté.

Tout compte fait, on a tendance à craindre que ces types d’arguments, quoique non dépourvus d’une certaine pertinence, ne soient inopérants en Somalie pour des raisons bien simples. D’abord, la Somalie n’est pas le Libéria et Abdillahi Youssouf encore moins un Charles Taylor. L’exemple du Libéria, un des plus vieux États du continent, faut-il le rappeler, est antinomique à la Somalie où la notion d’État n’arrive même pas à émerger. D’autre part, le bloc anti-Hawiye formé à Nairobi hypothèque lourdement les chances de voir un jour le futur gouvernement s’installer à Mogadiscio, et il sera de plus en plus difficile de pouvoir lui trouver un point de chute en pays Hawiye. À moins d’envisager son siège provisoire à Baïdova…

Nous analyserons dans une seconde partie de cet article les différentes positions des acteurs extérieurs à la crise somalienne : de l’Igad aux pays occidentaux et arabes (USA, UE, Égypte). Il s’agira de voir si leurs divergences de jadis, par factions et pays interposés, se sont apaisées ou au contraire accrues, lors de cette XIVème Conférence et après. Dans cette partie de l’article, l’on s’efforcera d’avancer en fin de compte quelques suggestions quant aux remèdes à apporter à la crise somalienne. – YK



(1) Il s’agit de la région centrale de la Somalie. À cause de son aridité et de la dureté de son environnement, les habitants de Moudough ont depuis des lustres l’habitude d’émigrer vers Mogadiscio et les deux fleuves, et s’accaparent la destinée de ces contrées.
(2) Au terme du mandat de trois ans, Abdillahi Youssouf fait voter par son parlement une prolongation de trois années du mandat. La Cour suprême du Pountland s’y oppose, rendant nulle la décision et nommant un nouveau président intérimaire en la personne du président de la Cour. Abdillahi Youssouf s’y oppose à son tour… et, par les armes, parvient à bâillonner les institutions démocratiques de la région et y établit un état d’urgence. Résultat : des dizaines de morts et des milliers de réfugiés au Somaliland.
(3) Le Somaliland, depuis sa proclamation en mai 1991, n’a jamais voulu participer aux différentes conférences tenues pour la Somalie. Sans être reconnu par aucun État, la communauté internationale lui reconnaît pourtant de facto un statut d’entité à part, du fait de ses efforts louables pour avoir pacifié le pays et instauré partout un ordre étatique. Cependant, le Somaliland subit de plus en plus de la part de celle-ci des pressions le sommant de négocier son destin avec la Somalie, une fois cette dernière mise sur pied.
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