Mercredi 3 novembre 2004
Au lendemain dune conférence marathon de plus de deux années à Nairobi, un Parlement institué depuis vient délire un président pour la Somalie en la personne dAbdillahi Youssouf Ahmed jusque là président de la région autoproclamée du Pountland, située à lextrême nord du pays. Cette élection sest faite avec laval des pays de lIgad et le soutien de la communauté internationale, contrainte à trouver un modus vivendi afin de juguler labsence dautorité de ce pays, meurtri par des guerres civiles interminables.
Face à la mise en place de ces nouveaux dispositifs est-on à la fin de la peine ? Verra-t-on la Somalie une fois debout de ses cendres ? Malgré les vux pieux des pays africains, beaucoup de facteurs et de taille
hypothèquent lourdement les résultats de cette XIVème Conférence sur la Somalie et font peser beaucoup plus daléas quils ne lont fait lors de la Conférence dArta et et de celles qui lont précédées. Les handicaps en question tiennent tant à la nature du président élu quaux alliances dopposition et quaux divergences de vue
et dintérêt, malgré une unité de façade affichée des pays de lIgad, et notamment de ceux frontaliers de la Somalie. Il va sans dire que les connexions des pays de lextérieur, particulièrement les pays occidentaux et arabes par états interposés de la région, ne militent pas non plus en faveur de la stabilisation de la Somalie.
1. Sur la personnalité de l'élu
1.1 Personnage contreversé, il navigue sur la scène politique somalienne depuis bientôt un demi-siècle, au même titre que le défunt général Aïdid, avec qui il a constitué la même génération des carabiniers italiens de même que le déchu Siad Barré ; de surcroît, faut-il le souligner, tous trois issus de la même région, la fameuse Moudough (1).
Une obsession de toujours, devenir président de la Somalie, la hanté ; et pour arriver à cette fin, tous les moyens lui ont semblé bons et il na jamais hésité à sen servir. De la tentative de devenir chef dÉtat-major de larmée naissante de la jeune république en 1960, jusquà son auto-proclamation comme chef du Pountland, quarante ans plus tard, en passant par le putsch de 1978, qui la vu sexiler en Éthiopie pour former la première guérilla armée contre le régime de Siad Barré. Il partage avec le défunt Aïdid les mêmes sentiments dappartenance à une gent unique, prédestinée à prendre en main les destinées de la Somalie. Tout marche comme si les deux hommes poursuivaient le même itinéraire : à supposer quils soient arrivés à leurs fins. Lun a été tué après sêtre proclamé président de la Somalie
alors que lautre parvient à son but avec, cette fois-ci, la bénédiction et le soutien de la communauté internationale ; avantage dont le premier na pu bénéficier.
1.2 Le putsch de 1978. Après des années passées en geôle, Abdillahi Youssouf bénéficie dune amnistie de Siad Barré, qui le nomme commandant du front de Baïdova dans la guerre contre lÉthiopie en 1977. Dans la foulée de cette guerre contre Éthiopie, à la tête de laquelle Menguistou arrive au pouvoir, Abdillahi Youssouf fomente le fameux putsch de février 1978, avec des membres de son sous-clan des Mijourtines, comme le général Irro et les seize autres officiers qui seront tous fusillés aussitôt après léchec du coup dÉtat.
Beaucoup dobservateurs de la question somalienne attribuent à cette tentative de coup dÉtat loccasion de radicalisation, voire même de tribalisation à outrance du régime de Siad Barré, qui ne cessera de sombrer dans la décadence et le chaos, dont souffriront jusquà nos jours les populations somaliennes.
Au lendemain de cet échec, Abdillahi Youssouf senfuit en Éthiopie via le Kenya, et rejoint un mouvement dopposition armé, animé par des nationalistes réputés, le SSDF (Somali Salvation Democratic Front), et parviendra à en accaparer la direction par les scissions et les coups tordus. Les observateurs attribuent un bilan négatif à la guérilla de SSDF. Une dictature féroce qui na rien à envier à celle de Siad Barré sy installe ; les opposants sont carrément bâillonnés et liquidés, à linstar du fameux Abdou Rahman Aïdid, un brillant intellectuel assassiné en 1984 à Diré-Daoua. Beaucoup de militants du SSDF ne sachant où donner de la tête sont obligés soit dabréger leur calvaire en se livrant à Siad Barré, soit de rallier le SNM (Mouvement national Somalien) où les conditions démocratiques demeurent plus grandes.
Ce nest quau début de 1985 que les autorités éthiopiennes, ne pouvant plus tolérer les agissements dAbdillahi Youssouf, qui se comporte de plus en véritable cinquième colonne à lintérieur du pays, se résignent à le mettre en prison. Il y restera jusquà la chute du régime de Menguistou, qui coïncide à peu près avec celle de Siad Barré. À cette période, la Somalie périclite ; Siad Barré et ses troupes sont défaits par les mouvements dopposition armée. Le Nord tombe aux mains des maquisards du MNS, qui proclament la naissance du Somaliland et son indépendance par rapport au reste de la Somalie.
1.3 La stratégie de lutte anti-terroriste. Dans ce contexte, des milices islamistes prennent le pouvoir dans la région des Mijourtines (nord-est de la péninsule, lactuel Pountland) et dictent la loi de la charia. Les habitants, écurés par les rudesses des pratiques des barbus font appel à Abdillahi Yousouf, jusque là éclipsé de la scène politique puisque fraîchement libéré des geôles éthiopiennes, pour venir à bout de la tyrannie quil parviendra à déloger. Cest le début dun règne sans partage
Dabord en réorganisant les vestiges du SSDF, dont il ravira la présidence au général pacifiste Mohamed Abchir ; ensuite par linstauration de lÉtat autoproclamé du Pountland quelques années plus tard ; pour finalement devenir le président de la Somalie.
Un long cheminement qui a dû occasionner beaucoup de casse et dimportantes hécatombes. Depuis son coup de force au Pountland en 1998-2001 (2), notre homme na cessé de torpiller les différentes conférences que de nombreux pays avaient pris linitiative dinitier : de Sodare à Arta, jusquà celle du Caire-Baïdova.
Alors quil devrait être vu comme le fossoyeur de linstauration de la paix en Somalie, le paradoxe est quAbdillahi Youssouf est perçu autrement par les pays intéressés par la question somalienne. Il semble en effet que le fait davoir vaincu des islamistes à Bossasso lui confère le 11-septembre aidant la stature de rempart contre le terrorisme, dans un pays où les rumeurs dune présence des groupes liés à Al-Qaïda a fait couler beaucoup dencre. En tout cas, il joue à merveille cette carte auprès de certains pays.
2. Réactions des protagonistes
Il nest pas aisé dénumérer les protagonistes qui auront à se positionner (ou qui lont déjà fait) dans une attitude foncièrement hostile à son accession à la tête dun État, au sein duquel doit dabord sengager un processus de réconciliation.
Inutile de rappeler que ce dont on a besoin dans ce contexte et pour cette mission, ce serait dune personnalité ne traînant pas derrière elle
beaucoup de casse et de casseroles. Cest dautant plus vrai quil sagit dun pays complètement désintégré, où les pesanteurs claniques déterminent et régulent la vie politique.
2.1 Une opposition viscérale des Hawiye. Tout dabord, appartenant au clan des Darod, sous-clan les Mijourtines (apparenté comme Siad Barre des Marehaans au même clan), Abdillahi Youssouf pose fondamentalement un hic à la conscience des Hawiye, principal clan du sud de la Somalie, habitants de Mogadiscio et des alentours. Ces derniers, sestimant les lésés de la colonisation italienne jusquaux différents régimes qui se sont succédé depuis, ne sont nullement disposés à avaliser le fait quun régime de la même coloration de celui de lancien dictateur sinstalle à Mogadiscio, ville quils considèrent comme la leur. Ce qui est dautant plus plausible que ces derniers voient en Abdillahi Youssouf le principal responsable des nombreux échecs, après la chute de Siad, de plusieurs tentatives de mise sur pied des structures présidées par des Hawiye. Cela va dAli Mahdi à Aïdid en passant par le dernier, Abdokassim Salad.
Ceci explique a posteriori les raisons pour lesquelles les guerres civiles ont été non seulement cantonnées longtemps dans leur périmètre, mais particulièrement meurtrières parmi les tribus de ce clan au cours des dix dernières années.
Pensant que la capitale et la présidence de la future république leur reviennent de plein droit, leurs factions armées les plus nombreuses dailleurs se sont engouffrées dans la spirale
À Nairobi, tellement assurés davoir gain de cause, ils ont eu le loisir de se présenter à quinze presque tous les chefs de faction tandis que les autres candidats navaient quun ou, au plus, deux candidats en lice. Même au deuxième et troisième tour de lélection, le transfert de leurs voix ne sest pas porté sur la personne dAbdillahi A. Adow, seul resté face à Abdillahi Youssouf.
Le réveil risque dêtre brutal, les signes annonciateurs sont déjà là : des manifestations régulières contre Abdillahi Youssouf ont été organisées à Mogadiscio depuis son élection ; on déplore même des lynchages de personnes apparentées au clan du président élu, y vivant jusque là une vie paisible. On fait état également à Nairobi de réunions à huis clos des parlementaires des Hawiye qui boycottent délibérément les différentes cérémonies dintronisation, et autres, montrant par là une hostilité manifeste à légard de cette élection.
2.2 Lhostilité de lalliance de Jubba. Les visées expansionnistes dAbdillahi Youssouf sur la Mésopotamie somalienne, cest-à-dire entre les deux fleuves, par le général Saïd Morgan interposé, le mettent également en opposition virulente à lalliance des Marehaans et des Hawiye (sous-clan Habar Guider), derniers immigrés de Moudough, parvenus à chasser les Mijourtines dAbdillahi Youssouf de Kismayo ; et ceux-ci constituent depuis deux ans une solide alliance que rien ne peut ébranler. Pour mémoire, faut-il rappeler les récentes attaques de Morgan en pleine conférence contre cette région avec lappui tacite dAbdillahi Youssouf. Lenjeu spatial portant sur ces régions a toujours été une des causalités de la crise somalienne (3).
2.3 Le Somaliland, autre cas dinquiétude. LÉtat du Somaliland, dont la proclamation dindépendance repose sur les limites territoriales de lancienne colonie britannique, a des démêlés depuis avec le nouvel élu qui réclame, pour des considérations tribales et claniques, des portions importantes de son territoire pour les voir rattachées à son Pountland. Et il na pas hésité à intervenir militairement à maintes reprises. Les autorités de ce pays ne verront pas dun bon il lélection de cet homme perçu comme leur principal ennemi. Déjà elles ont proclamé létat durgence et de plus en plus de déplacements de troupes sont signalés aux régions limitrophes du Pountland.
De là à imaginer que le processus de réconcliliation, du moins dans sa deuxième phase, notamment le commencement des pourparlers avec le Somaliland, se fourvoie déjà dans les foyers de tension extrême et semble être relégué aux calendes grecques
il ny a quun seul pas à franchir (3).
Si, comme nous venons de le voir, la personnalité élue est loin dêtre en mesure dapporter des solutions à la Somalie, la question quon se pose est pourquoi alors lavoir choisi, lui, et pas quelquun dautre parmi tant de candidats ? Deux points de vue, émanant de deux groupes dacteurs de la crise somalienne ont, me semble-t-il, convergé vers ce choix :
a) Chez les conférenciers somaliens. La lassitude et la déception quéprouvent lensemble des clans somali, à légard de la prépondérance politique dont se prévalent les Hawiye depuis la disparition de lancien régime, a pu créer un retournement de situation. En dautres termes, tout a marché comme si un bloc anti-Hawiye sétait formé à Nairobi en faveur de lélu.
b) Chez certains pays occidentaux. À linstar de Charles Taylor, à son époque au Libéria, la recherche dun homme fort a probablement pesé dans lesprit des artisans de la politique somalienne, notamment chez certains pays occidentaux. Cette notion dun homme à poigne, pouvant venir à bout de lanarchie en Somalie, sest cristallisée chez ces derniers en la personne dAbdillahi Youssouf, quils estiment être lhomme quil faut en la circonstance.
Plus que le souci de faire quelque chose pour la Somalie et le peuple somalien, cest le fait que cette région qui regroupe plusieurs mers, pour ne pas dire plusieurs continents, de la mer Rouge à locéan Indien donnant sur la Méditerranée , constitue un axe important dans la stratégie de lutte contre le terrorisme international qui la emporté.
Tout compte fait, on a tendance à craindre que ces types darguments, quoique non dépourvus dune certaine pertinence, ne soient inopérants en Somalie pour des raisons bien simples. Dabord, la Somalie nest pas le Libéria et Abdillahi Youssouf encore moins un Charles Taylor. Lexemple du Libéria, un des plus vieux États du continent, faut-il le rappeler, est antinomique à la Somalie où la notion dÉtat narrive même pas à émerger. Dautre part, le bloc anti-Hawiye formé à Nairobi hypothèque lourdement les chances de voir un jour le futur gouvernement sinstaller à Mogadiscio, et il sera de plus en plus difficile de pouvoir lui trouver un point de chute en pays Hawiye. À moins denvisager son siège provisoire à Baïdova
Nous analyserons dans une seconde partie de cet article les différentes positions des acteurs extérieurs à la crise somalienne : de lIgad aux pays occidentaux et arabes (USA, UE, Égypte). Il sagira de voir si leurs divergences de jadis, par factions et pays interposés, se sont apaisées ou au contraire accrues, lors de cette XIVème Conférence et après. Dans cette partie de larticle, lon sefforcera davancer en fin de compte quelques suggestions quant aux remèdes à apporter à la crise somalienne. YK

(1) Il sagit de la région centrale de la Somalie. À cause de son aridité et de la dureté de son environnement, les habitants de Moudough ont depuis des lustres lhabitude démigrer vers Mogadiscio et les deux fleuves, et saccaparent la destinée de ces contrées.
(2) Au terme du mandat de trois ans, Abdillahi Youssouf fait voter par son parlement une prolongation de trois années du mandat. La Cour suprême du Pountland sy oppose, rendant nulle la décision et nommant un nouveau président intérimaire en la personne du président de la Cour. Abdillahi Youssouf sy oppose à son tour
et, par les armes, parvient à bâillonner les institutions démocratiques de la région et y établit un état durgence. Résultat : des dizaines de morts et des milliers de réfugiés au Somaliland.
(3) Le Somaliland, depuis sa proclamation en mai 1991, na jamais voulu participer aux différentes conférences tenues pour la Somalie. Sans être reconnu par aucun État, la communauté internationale lui reconnaît pourtant de facto un statut dentité à part, du fait de ses efforts louables pour avoir pacifié le pays et instauré partout un ordre étatique. Cependant, le Somaliland subit de plus en plus de la part de celle-ci des pressions le sommant de négocier son destin avec la Somalie, une fois cette dernière mise sur pied.