Vendredi 3 décembre 2004
Au cours de cette 14ème Conférence de Nairobi sur la Somalie, lon a été, à un moment donné, tenté de penser que les pays intéressés à la crise somalienne étaient arrivés à faire taire leurs divergences, et quon allait voir pour une fois émerger, chez ces pays, à la fois une approche commune et des points de vue concordants sur la question somalienne. En tout cas, les pays de lIgad ont été, tout au long de cette conférence-marathon, insatiables pour tenir des discours dans ce sens.
Mais à y regarder de plus près, la situation reste la même et na pas changé dun iota. Tout concorde pour affirmer que les divergences qui les opposent et les alliances de chacun avec les factions somaliennes demeurent celles-là mêmes quils ont pu tisser au lendemain de la dislocation de la Somalie, en 1991.
1. L'Igad : marché de dupes
Face à la crise somalienne, les différents pays de lIgad, cest-à-dire les pays dits de premier front, se sont naturellement comportés, du moins dans les coulisses, de façon antinomique, malgré leur unité de façade affichée. Une autre grille de lecture semble être, après le 10 octobre, perceptible à travers les positions des uns et des autres.
1.1 Lamertune de Djibouti. Compte tenu du fait que ses habitants partagent avec le peuple somalien beaucoup daffinités à la fois linguistiques, culturelles et historiques, lÉtat djiboutien a été le premier pays à se préoccuper de la tragédie du peuple somalien : il a été le premier à sy investir en organisant la 1ère Conférence sur la Somalie, en 1991. Malgré léchec de sa première tentative, Djibouti, quoique délibérément resté à lécart pendant un laps de temps correspondant à plusieurs conférences organisées pour la circonstance, se lance dix années après, avec lélection dIsmaël Omar Guelleh, dans lorganisation de la fameuse Conférence dArta de 1999-2000. Djibouti se donne corps et âme à la réussite de sa conférence pour la Somalie avec les résultats que lon connaît (1) et supporte à lui tout seul tous les fardeaux financiers de cette conférence tout au long dune année entière.
Dautre part, nayant épargné aucun effort encore une fois pour la réussite de la Conférence de Nairobi alors que la sienne a abouti à une impasse, Djibouti se retrouve finalement face à une Somalie à la tête de laquelle on applaudit aujourdhui lhomme qui a tout fait pour saboter sa Conférence dArta. La pilule demeure difficile à avaler
Sans montrer officiellement la moindre opposition à cette élection puisque le Président assiste à lintronisation du nouvel élu les dirigeants djiboutiens ne cachent pas néanmoins leur profonde déception : la plupart dentre eux gardent le sentiment davoir été floués. Leur raisonnement daujourdhui consiste à prêter à la communauté internationale lintention de récompenser uniquement Abdillahi Youssouf, plus pour sa capacité de nuisance quautre chose, dans la mesure où celle-ci na pas voulu ou su accompagner la Conférence dArta, plus propice à mieux stabiliser la Somalie.
Certains dentre eux pensent que Djibouti na plus dautre choix, face à la crise somalienne, que celui de reconnaître le Somaliland avec lequel ils partagent beaucoup de choses, quitte à voir, à lavenir dans la région, se constituer une Somalie morcelée ne faisant pas le contrepoids face à une Éthiopie devenue, après la disparition de la Somalie unifiée hégémonique à leurs yeux devant laquelle ils ont du mal à avaliser de moins en moins son diktat.
Le sentiment davoir été bernés se manifeste également devant la note faramineuse de la conférence de Nairobi : plus de 100 millions de dollars y ont été affectés par la communauté internationale, tandis que Djibouti nen a récolté aucun à son époque pour la sienne : le pays et sa population ont dû supporter seuls le fardeau financier de la conférence.
1.2 Pour le Kenya, une manne financière. En plus de lirrédentisme somalien dont il a été lobjet pendant des décennies, le Kenya supporte avec lÉthiopie les soubresauts de la crise somalienne : des centaines de milliers de réfugiés y transitent depuis la disparition de cet État. Ce pays souffre durement de la crise civile de son voisin du nord où les factions armées sentretuent à ses portes. Les vaincus dun moment sy replient à tour de rôle.
Cette situation ne cesse de causer des problèmes insolubles pour la sécurité du pays : la pénétration des armes alimente aussi un problème de banditisme et dinsécurité aggravé dans les régions nord. La mise sur pied dun gouvernement pour la Somalie constituerait apparemment un facteur tendant à la stabilisation pour ce pays lui-même.
Cependant les choses ne vont évidemment pas dans ce sens. Le Kenya ne sest jamais préoccupé à la crise somalienne avant cette conférence quelle organise aujourdhui pour la première fois après quatorze ans. Celle-ci demeure la plus longue plus de deux années et la plus coûteuse parmi les treize conférences antérieurement consacrées à la Somalie. Tout indique que le gouvernement saccommode tant bien que mal du fait que la conférence perdure et prenne autant de temps : plus ça dure, plus ça rapporte, murmure-t-on à Nairobi.
À cet effet, le Kenya bénéficie de la complicité manifeste des agences internationales coiffant toute laide internationale vers la Somalie depuis quinze ans et qui ont pour siège
Nairobi. Il va sans dire que tout lhumanitaire participe au pactole par ce biais (2).
La crise somalienne semble tellement être un filon à exploiter, quon est tenté de parier sur ses éventuels sponsors pour des futures conférences pour la Somalie et croyez-moi, les candidats ne manquent pas. Cela va de lOuganda à lÉrythrée en passant par Djibouti qui, se sentant floué au début, voudrait revoir ses notes
à la hausse !
1.3 La victoire de lÉthiopie
Dans sa stratégie de stabilisation de la Somalie, lÉthiopie a, me semble-t-il, misé sur lune des factions armées somaliennes à la tête de laquelle elle a toujours voulu avoir un certain Abdillahi Youssouf. Quoique beaucoup de pays lui aient fait grief de ce choix dans sa politique, à travers Sodare, Le Caire, Arta, etc., lÉthiopie est restée fidèle à ses positions quant à son cheval de bataille pour la Somalie ; elle na jamais cherché à trouver un substitut parmi les hommes politiques locaux.
On se doit de reconnaître à son obstination un certain mérite : son objectif est aujourdhui atteint à Nairobi. Mais la question posée est de savoir à quel prix ? Comment Addis-Abeba, puissance régionale de lAfrique orientale, pourrait concilier des intérêts purement antinomiques pour ne pas dire complétement contradictoires ?
Certes, lÉthiopie a des craintes légitimes de ne plus voir sur ses flancs se reconstituer une Somalie avec les intentions bellicistes de jadis. Certes, il est vrai aussi que ce pays voudrait jouer un rôle de premier plan dans la région, ce qui lamène à se soucier dabord de sa sécurité extérieure. Mais tout semble indiquer que ses craintes sont loin dêtre fondées. Dabord, le pansomalisme sa principale obsession na plus cours de nos jours et il est relégué pour longtemps dans les oubliettes. Même les Somalis de la 5ème zone se sentent plus Éthiopiens actuellement malgré quelques oppositions intérieures quils ne lont été jamais dans lhistoire. Ils sont mieux intégrés dans un pays où les principes de la libre détermination des peuples jusquà la scission voire lindépendance sont reconnus dans la nouvelle constitution du pays.
Ensuite, le Somaliland ancien fer de lance de ce nationalisme somalien cest à partir des bases du nord que les deux conflits somalo-éthiopiens de 1964 et 1977 ont été lancés reste le principal partenaire de lÉthiopie dans la région, tant du point de vue sécuritaire que commercial.
Enfin , les Somalis du sud, quant à eux, sont tellement empêtrés dans des guerres civiles et des dissensions fratricides quils sont incapables dimaginer une hostilité quelconque à légard de lÉthiopie. Au contraire, chaque faction essaie davoir les faveurs de celle-ci à lencontre de lautre. Pourtant la politique de ce pays par rapport à la Somalie laisse perplexe et reste difficilement compréhensible à la majorité des Somalis : elle nest prête ni à concourir à la stabilisation dune Somalie unitaire, ni à aller dans le sens de son émiettement qui passerait naturellement entre autre
par la reconnaissance du Somaliland. LÉthiopie risque à terme davoir la majorité des Somalis à dos dans la mesure où sa politique demeure illisible
À moins quelle ne veuille un pourrissement de la situation et pour combien de temps ? Et dans ce cas, pour quels intérêts ? Lon se demande comment elle pourraît être amie avec son homme de la Somalie, un certain Abdillahi Youssouf et en même temps avec le belligérant de toujours de celui-ci, le Somaliland.(3) Tout laisse à craindre que sa politique ne réveille chez les Somalis de vieux démons enterrés depuis peu. Sans parler des positions plus ou moins hostiles que certains pays nhésiteront pas à manifester à commencer par Djibouti et les pays arabes à légard de cette nouvelle Somalie issue de Nairobi, lÉthiopie risque de rencontrer, dans lexercice de son leadership de la région, beaucoup décueils et de difficultés sur son chemin.
1.4 La communauté internationale face au dilemne somalien. Les Somalis, avec une dimension extravertie de leur destin, ont la fâcheuse manie de lier leur existence à la reconnaissancie internationale, sans laquelle il nexiste point de salut ni aux politiciens, ni à la population. Cette vision étriquée de la philosophie politique les place naturellement dans une position de vulnérabilité extrême par rapport aux pays étrangers et particulièrement à légard de la communauté internationale.
Dans cette situation chaotique, les Somalis du sud jouent pleinement cette carte de la reconnaissance internationale, sans se soucier des problèmes fondamentaux liés à leur unité, leur pacification et réconciliation alors que le Somaliand avec tous ses attributs se condamne pourtant être à la traîne des événements fomentés par ceux-ci, pour la simple raison que la reconnaissance internationale leur fait défaut. Il sagit de deux revers de la médaille : un phénomène unique discriminant de façon identiquement inverse dans les deux cas.
Tout en sengouffrant dans cette brèche, liée intrinsèquement à lentendement mental et politique des Somalis, la communauté internationale sarroge le droit à linitiative dans la crise somalienne et par conséquent, fait tout pour tirer les ficelles et pervertir à sa merci à la fois les rôles hiérarchiques et temporels des mécanismes de la crise. Doù léchec à chaque instant.
Pour parler de la politique américaine, lon peut dire que les États-Unis, depuis le 11-septembre privilégient laxe de la lutte anti-terroriste. Tout en ayant pignon sur rue en Éthiopie, à Djibouti, au Kenya et surtout dans les mers (océan Indien et mer Rouge), ils estiment avoir la pleine maîtrise et pouvoir contenir les mouvements locaux liés à al-Quaïda, à la fois en Somalie et dans les pays arabes, le Yémen en tête. Dans cette stratégie de lutte anti-terroriste, les Américains nont pas de politique spécifique et claire par rapport à la Somalie, pourtant réputée à leurs yeux être le fief originel du terrorisme dans la région. Tout marche comme si ceux-ci se contentaient dune politique de simple sous-traitance de la crise somalienne confiée aux pays avec lesquels ils ont noué des alliances militaires, lÉthiopie en premier lieu. Autrement dit, les Américains se trouvent ballotés au milieu des politiques des pays de la région aux intérêts antagoniques sur la question. Doù leur rôle politique complètement occulté au détriment de laspect uniquement militaire et policier.
Les Britanniques, quant à eux, essaient dapporter un soutien timide à la cause somalilandaise ne serait-ce que pour contrebalancer la trop grande influence de lItalie sur la politique somalienne. Les autorités anglaises nont cessé de déployer, ces derniers temps, au Somaliland des visites de haut niveau : en moins dun an des parlementaires de deux partis, des diplomates et même le ministre des Affaires africaines sy sont rendus.
Le contexte ainsi décrit, semboitant avec les affinités politiques de chacun dans ses alliances avec les pays de la région, va dans le sens de la complexification de la crise.
2. Modestes suggestions
Tout compte fait, la Conférence de Nairobi ne diffère en rien de celles qui lont précédée, à savoir que toutes ont la tare commune de vouloir imposer aux Somaliens de lextérieur une structure centralisante dont ils ne veulent pas.
Pour les spécialistes de la question, un peu attentionnés et doués dun minimum de bon sens, une question doit prévaloir : celle de la réflexion sur le processus historique de la formation de la Somalie aujourdhui disparue. Ce nest pas par des formules importées de létranger que celle-ci sest faite mais bel et bien à partir de la volonté de ses habitants de vouloir sunifier. Elle ne sest pas faite non plus à partir du sud la partie italienne mais, faut-il le rappeler, sur les bases des forts sentiments nationalistes initiés par le Nord lex-colonie britannique dans leurs quêtes dunification de tous les Somalis sous la même bannière.
Au bout des trente ans, cet élan nationnaliste, avec son corrélaire lirrédentisme somalien, échoue sur les rivages de locéan Indien à Mogadiscio et entraîne, dans son déclin, la dislocation de la Somalie unifiée, bastion de ce nationalisme naissant.
À coup sûr, la Somalie voulue par les chancelleries occidentales et certains pays africains, ne proviendrait pas de Mogadiscio malgré le statut de capitale quon lui reconnaît et les successifs présidents annoncés. Seuls les Somalilandais sont en mesure de jeter les bases dune nouvelle Somalie. Et pour cela il faut que la communauté internationale confie la sponsorisation de la crise somalienne aux Somalilandais pour des raisons évidentes.
Dabord, ce sont eux qui ont rendu possible cette Somalie aujourdui disparue. Ensuite, le fait quils aient partagé le même destin pendant plus de trente années avec les sudistes les place dans une position privilégiée, leur permettant de mieux comprendre les méandres et le calvaire vécus par le sud et dêtre à même dy apporter les solutions adéquates. Quils veuillent encore une fois se réunifier ou pas, la solution de la crise somalienne passe par les Somalilandais et cest à eux seuls quéchoît la difficile mission de mettre un terme à la crise. Enfin et surtout, cette approche qui consiste à laisser les problèmes des Somalis aux Somalis aura lavantage sur tous les autres, puisque elle permet lévacuation de toutes les ingérences extérieures par rapport à la crise, un des facteurs de complication de cette dernière.
En procédant ainsi, me semble-t-il, le calvaire subi par la population somalie serait, dune part, abrégé avec la fin de la crise, et de lautre, la communauté internationale ferait léconomie de dépenses fastueuses et defforts inutiles. Et ainsi la boucle serait bouclée. YK

(1) Cf. La Conférence dArta, du même auteur dans www.lesnouvelles.org
(2) Selon le rapport annuel établi par le Pnud, 420 millions de dollars ont été consacrés à la Somalie en 2003.
(3) Alors quelle est le premier pays à recevoir le président Abdillahi Youssouf à Addis-Abeba, lÉthiopie sempresse également dy accueillir aussitôt après une délégation du Somaliland, en pleine guerre contre ce dernier au Puntland.