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CRISE SOMALIENNE / LIBRE-PROPOS

Le bourbier somalien et sa dimension internationale



PAR YOUSSOUF KARIEH (*)

(Libre propos publié le 15 mai 2007 par Les nouvelles d'Addis)

Depuis la défaite des Tribunaux islamistes en décembre, les forces coalisées des Éthiopiens, du Gouvernement fédéral de transition (GFT) et autres troupes africaines n’arrivent toujours pas à rétablir la paix à Mogadiscio. Bien au contraire, des combats meurtriers opposant celles-ci aux milices locales s’y intensifient durablement et entraînent leurs lots d’exode et de désolation. Le volume et l’intensité des affrontements sont tels que rien, en armement lourd et bombardements aériens, ne semble être épargné.

D’un côté l’on a les habitants de la cité qui s’organisent autour d’un noyau de résistance face, à ce qu’ils appellent, « les forces d’occupation » et contre lesquelles ils mènent des attaques frontales.

De l’autre, les forces coalisées autour des troupes d’Addis-Abeba ripostent massivement dans des « opérations de pacification » de la ville à dessein de vouloir y établir l’autorité du GFT. Il découle de l’utilisation massive des tanks 62, des bombardements aériens et autres orgues staliniens de véritables charniers humains (1). Et rien n’indique que la situation pourrait s’améliorer dans l’avenir proche.

Quels sont les ressorts de ce nouveau front de la Somalie ? En quoi est-il comparable à ceux qui prévalent en Irak ou en Afghanistan ? Pourquoi une crise, au départ à connotation purement locale, focalise-t-elle par la suite autant d’acteurs à dimension internationale ?

Afin de faciliter la compréhension, l’on propose dans cet article une lecture de la crise tenant compte des acteurs y intervenant, les enjeux suscités, sa nature réelle.

          
1. La Somalie : un front international de plus

Depuis la défaite des Tribunaux islamiques par les troupes éthiopiennes en décembre dernier, il est incontestable d’affirmer que les problèmes somaliens s’internationalisent et acquièrent une dimension à résolution mondiale au même titre que les conflits irakien, afghan ou palestinien. L’engagement massif de l’administration Bush et le soutien sans précédent au régime d’Addis-Abeba dans ce conflit, d’une part, et les réactions de ressentiments ou de refus qu’il suscite dans le monde arabo-musluman, de l’autre, attribuent à la crise un statut de conflit international.

En dehors de sa médiatisation exceptionnelle où il figure périodiquement à la Une des journaux, il ne se passe pas de jours ou de semaines sans que ce conflit ne soit évoqué au Conseil de sécurité ou dans les conférences internationales (2). La crainte de la communauté internationale n’est pas sans appréhension : la crainte de voir ce conflit dégénérer en guerre de religions est assez forte. Les éléments le rendant ainsi sont presque tous réunis.

L’éviction des Tribunaux islamiques, bénéficiant de la sympathie des populations, et l’intervention des troupes éthiopiennes soutenues par les Américains pourraient constituer comme l’émail entraînant les jihadistes dans la confrontation. À ce titre, ce conflit possède les risques potentiels d’embrasement généralisé dans la mesure où sa dimension de religiosité entraînerait un effet de boomerang régional à commencer par l’Éthiopie elle-même et le Kenya (3).

En effet, depuis le XVIème siècle, les populations de la Corne étaient réputées pour avoir instauré une certaine cohabitation pacifique entre les religions particulièrement entre le Christianisme et l’Islam et ceci quelle que soit la nature des régimes -coloniaux, impériaux ou post-indépendantistes- qui se sont succédé. Bien qu’elles aient connu, tout au long de cinquante dernières années, des bouleversements et des affrontements d’ordres ethniques ou nationaux, l’on a néanmoins toujours maintenu une ligne de refus aux sirènes des va-t-en-guerre extrémistes de tous bords.

D’autre part, cette guerre somalienne est une guerre par procuration, double procuration même :

• L’Éthiopie est mandatée par les États-Unis pour y combattre ; ce qui n’empêche pas Addis-Abeba d’en profiter pour priver son opposition intérieure, plus ou moins armée, d’une base arrière en Somalie.

• Quant à l’Érythrée, les résidus des Islamistes vaincus lui servent de délégués pour affronter son vieil adversaire.

Le caractère international de la crise somalienne ne doit en aucun cas occulter ses fondements intrinsèquement internes et locaux. Semblable en cela à la guerre du Liban, ce conflit est d’abord une guerre civile dans un contexte un peu particulier.

          
2. La nature clanique de la crise

Les Somali(s) que tout devait rassembler (langue, religion, valeurs culturelles, etc.) tellement ils présentent des paramètres d’homogénéité inégalés partout ailleurs dans le continent noir, sont pourtant profondément divisés sur une possible entente de création, sur les ruines de la Somalie disparue, de nouvelles structures étatiques. Tout marche comme si d’un seul coup, les Somali(s) s’étaient retrouvés projetés cent trente années en arrière avec la disparition de l’autorité de l’État en 1991 qui n’a au total duré que 30 ans : la pratique de razzia, les conflits de groupements humains contre d’autres, les rapts de cheptels et les massacres perpétuels… sont les lots quotients comme l’avait décrit Richard Burton (4) dans l’un de ses ouvrages en 1854. La comparaison de cette situation, décrite à l’époque par l’auteur, avec le contexte actuel est à tout point de vue sensiblement identique.

La société somalie est une société à organisation sociale fragmentée en clans, sous-clans, tribus, etc. Bref, c’est une mosaïque de magmas superposés les uns sur les autres avec à chaque niveau ses mécanismes de régulation propres. Dans ce labyrinthe, l’individu reste marginalisé puisque constamment soumis à négocier ses attentes en fonction des contraintes de chaque niveau. Les liens de solidarité exigés par les différents paliers successifs ne lui laissant presque plus d’espace d’autonomie, l’individu demeure englouti, dans ses relations, dans le moule de structures claniques et tribales.

Ce qui est spécifique chez les Somali(s) c’est qu’ils n’ont jamais connu, avant la colonisation, une autorité supra-clanique pouvant les faire réunir sous la même bannière. Tout au plus l’on a pu assister à des confédérations de tribus ou clans juxtaposés les uns à côté des autres avec des territoires plus ou moins délimités pour chacun (5). Comme le souligne également Gérard Prunier « le Somali disposant un comportement anarchique […] est par essence réfractaire à toute autorité étatique » (6).

Se trouvant dans la situation pré-coloniale après la disparition de l’État, acquis de la colonisation, la Somalie connaît à nouveau ses démons de toujours : les affrontements inter-claniques et les chefs de guerre émergeant du contexte chaotique.

La loyauté clanique à laquelle sont attachés les Somali(s) est telle qu’elle laisse peu ou pas d’espace du tout aux notions abstraites de fonction ou d’intérêt public, fondements minima de l’État. Toute autorité supra-clanique apparaissant en Somalie comme celle issue de la décolonisation demeure irrémédiablement accaparée par l’une des fédérations de tribus au détriment des autres. « Cette pratique du pouvoir à la somalienne ne fait que masquer, comme le décrit si bien Robert Wiren, aux yeux d’occidentaux, le profond schisme qui divise la société somalienne » (7).

Viennent se plaquer à cette terrible réalité les efforts et les ingérences extérieures des pays étrangers qui, depuis 1993 ne cessent de financer, armer et soutenir tantôt des clans particuliers et leurs chefs de guerre, tantôt… d’autres. Et vice-versa. Tout comme ceci n’a pu réussir, pendant quinze ans, à réinstaurer la paix en Somalie. L’axe d’intervention américano-éthiopien actuelle ne pourrait en aucun cas créer les conditions de stabilité car le soutien qu’il apporte à un « gouvernement » aux colorations d’un seul clan rencontre systématiquement l’opposition, de surcroît armée, de tous les autres clans. Au contraire, cette intervention et les autres troupes qu’elle compte s’y adjoindre, tout en amplifiant et accentuant le schisme Somali, risque de poser les facteurs d’embrasement généralisé sur la corne de l’Afrique.

          
3. Intervention ou occupation militaire

L’intervention éthiopienne, en dépit des raisons invoquées (défense légitime pour sa sécurité, soutien à un gouvernement légitime…), s’apparente à une réelle occupation militaire de la Somalie. Et ceci sur plusieurs points :

• Ses troupes sont directement engagées dans les combats alors que les forces de l’AMISOM dont elles ne font pas partie, maintiennent tant bien que mal une position de neutralité

• Les responsable politiques au plus haut niveau assurent à Mogadiscio des tâches de police intérieure en faisant fi souvent du GFT dont ils sont censés assurer la souveraineté (8).

L’Éthiopie s’est accommodée, pendant plus d’une décade, d’abord avec l’existence à ses flancs est et sud-est d’une situation de non-État. Tout au long de cette période, celle-ci n’a pas eu les appréhensions légitimes qu’aurait dû avoir tout État qui se respecte vis-à-vis d’un pays voisin disparu. Au contraire, tout marchait comme si l’Éthiopie s’attendait à tirer profit de l’anarchie frappant son voisin. De temps à autre elle ne cessait d’associer ses efforts à ceux de la Communauté internationale pour les conférences tenues pour ce pays tout en soutenant en sous-main certains seigneurs de guerre. Ensuite le 11 septembre aidant, Addis-Abeba adopte une nouvelle approche vis-à-vis de la crise somalienne ; celle de contraindre l’administration Bush à considérer la Somalie comme un fief des membres d’Al-Qaïda et ainsi l’insérer dans la stratégie de lutte contre le terrorisme. L’administration américaine, songeant à son échec cuisant de 1993, trouve en ce pays le moyen de lui rétrocéder « le sale travail du coin » pour sa stratégie de lutte contre le terrorisme international.

Ainsi la boucle est bouclée : l’Éthiopie, au banc des nations pour ses attitudes anti-démocratiques lors des élections de 2005, est propulsée d’un seul coup comme investie de « la mission stabilisatrice » de la région. Et l’Occident d’oublier toutes les exactions passées et celles qu’elle mène à l’intérieur d’un pays tiers. Avant d’en arriver là, l’Éthiopie a tout fait pour ne pas entériner voire même escamoter les dizaines de Conférences tenues pour la Somalie, sauf celle de Nairobi où elle a vu à la tête du GFT son poulain de toujours, Abdillahi Yussuf. Le fait que les Islamistes soient évincés si facilement sans résistance aucune par l’intervention américano-éthiopienne prouve, s’il en est, qu’ils n’avaient ni la capacité d’agresser l’Éthiopie, ni les moyens de constituer un danger pour la région.

Comme les justifications de l’intervention américaine en Irak se sont plus tard révélées infondées, de même l’engagement militaire en Somalie semble démuni de tout fondement. Non seulement cette intervention a anéanti la paix difficilement acquise mais installe durablement un véritable brasier dans lequel il est impensable de voir la paix se réinstaller à Mogadiscio pour longtemps.

Même en cas de retrait des troupes éthiopiennes -non à l’ordre du jour actuellement quoique préconisé au sein de l’opinion internationale- les conséquences de l’intervention sur la région sont incalculables. À terme, elle se terminera, après avoir ouvert la boîte de Pandore non seulement parmi les Somali(s) eux-mêmes, mais aussi entre ces derniers et les Éthiopiens (9) et surtout au sein de l’Igad : déjà l’Érythrée a suspendu sa participation, sans mentionner les réticences qu’éprouveraient le Soudan et Djibouti.

Par contraste, deux exemples d’expérience réussies en territoire Somali devraient nous retenir notre attention : les cas des Tribunaux islamiques et du Somaliland qui sont parvenus, sans l’aide extérieure, à imposer la paix et l’entente chez des Somali(s)

          
2.1 Le succes des Tribunaux

L’on ne pourrait nier aux Islamistes le fait d’avoir, pour la première fois en quinze ans, initié la paix au sud de ce pays après avoir défait l’Alliance des seigneurs de guerre, soutenus par les services de renseignement américains. Personne, non plus ne conteste, le capital de confiance dont ils ont pu jouir, auprès de la population lassée par les exactions et autres abus de seigneurs de guerre. En un laps de temps si court, ils ont pu instaurer la paix et l’ordre dans un contexte où les chefs de guerre ont, depuis des lustres maintenu une situation de terreur et de désolation chaotique.

Malgré le fait qu’ils aient pu, au départ, imposer quelques pratiques (interdiction de mâcher le qat, de visionner des films…) ceci n’a pa dû altérer le capital de confiance des populations pour lesquelles ces faits sont de moindre importance comparés aux exactions subies de la part des seigneurs de guerre.

Certes, les Tribunaux islamiques ont commis des erreurs fondamentales de taille comme celle de tenir des discours parfois incendiaires, de présenter une direction hétéroclite aux orientations politiques divergentes… Bref, d’être bernés par la rapidité de leur succès. Mais une évidence s’impose. Celle d’avoir vu pour la première fois, au sud de ce pays, une force politique unifiée capable d’établir, sans soutien aucun, un certain ordre teinté de paix et de tranquillité dans un contexte somali aux forces antinomiques.

Quelles que soient les raisons de leur écrasement, il sera de plus en plus difficile de voir au sud de la Somalie s’installer une paix comparable à celle qu’ils avaient initié.

          
2.2 Somaliland autre espace de paix

Le Somaliland, autre espace habité par des clans somali(s) et issu de la disparition de l’État en 1991, s’est constitué un pays tout aussi paisible que démocratique. Et ceci sur les limites territoriales de l’ancien protectorat britannique. Ses clans où apparemment tout divisait ont réussi par un long processus de pacification et des palabres sans fin non seulement à surmonter les divergences, à établir la paix, à désarmer les milices tribales mais également à construire un État moderne. La communauté internationale n’a jamais reconnu le Somaliland, cet espace construit par des Somali(s). La différence des Somalilandais par rapport à leurs frères du Sud tient à la nature des deux types de colonisation qu’ils ont endurée.

Pendant qu’en Somalie italienne, le fascisme ambiant a, sur son passage, tout détruit comme les règles traditionnelles des populations, le Somaliland a quant à lui hérité du protectorat britannique un acquis capital : celui que lui aura laissé « The Indirect Rule » londonien qui a cohabité avec le système des autorités traditionnelles.

L’exemple somalilandais et la brève expérience des Tribunaux islamiques prouvent, s’il en est, la capacité des Somali(s) à régler leurs problèmes eux-mêmes et se retrouver dans un contexte d’entente et de paix. À la condition toutefois qu’ils ne soient plus l’objet d’aucune ingérence extérieure. Comme l’intervention américaine de 1993 n’a pu venir à bout du chaos somalien, celle d’aujourd’hui, et de surcroît éthiopienne ou tout autre envoi de troupes, ne constituera jamais une panacée à cette crise. – YK

              


(*) Djiboutien vivant en France, Youssouf Karieh est chercheur à l’université d’Angers.


(1) Selon les chiffres avancés par le Comité des résistants, plus 1.000 morts, 4.000 blessés et plus d’un million de déplacés sont à déplorer, cf. Le Monde du 10 avril 2007 ; les ONG indiquent elles 400.000 déplacés.

(2) Même le saint-père a évoqué dans son homélie du 8 avril ce conflit dans la liste des guerres qui secouent le monde.

(3) Déjà les effets de la crise sont énormes au Kenya : hormis des dizaines de milliers d’affût de réfugiés fuyant les combats, de plus en plus de voix d’opposition au gouvernement s’élèvent parmi la Communauté musulmane du pays.

(4) Cf. The fast foots steps in East Africa, R. Burton, 1854.

(5) Pour plus de détail, voir « esquisse pour une sociologie des clans Somali(s) », du même auteur dans.

(6) Voir dans Le Monde-diplomatique d’avril 2000 « recomposition de la nation somalienne » de Gérard Prunier.

(7) Consulter l’article dans Les nouvelles d’Addis n° 55 du 15 janvier-15 mars 2007.

(8) Outre le fait de voir le ministre des Affaires étrangères s’y déplacer à maintes reprises afin de s’entretenir avec les notables somaliens, l’on assiste également à des accords de cessez-le-feu passés directement entre les clans Hawiye et… les officiers éthiopiens sans le GFT.

(9) L’écho de cette intervention à l’intérieur de l’Éthiopie se fait déjà sentir : le 24 avril la tuerie de 87 employés d’une société d’extraction chinoise par les maquisards d’ONLF est à déplorer dans la zone somalie.

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