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DJIBOUTI / POLITIQUES

Pour ne pas attendre le boycott en 2011
(1ère partie)

Un roitelet sourd à tout dialogue

 


PAR CASSIM AHMED DINI
 

(15 février 2008)

Banalement qualifiée d’impasse politique, la situation qui prévaut actuellement à Djibouti est la résultante de la neutralisation réciproque de deux forces d’inertie. D’un côté, le régime de parti unique camouflé, se maintient par la fraude, le tribalisme et le chantage au salaire, ayant juste besoin de faire-valoir et, parce que détenteur du monopole de la violence, réprime par la force (y compris celle d’un Droit à son service) toute velléité démocratique. Avec ses législatives de 2008, il a clairement démontré qu’il préférait se discréditer par une seule liste en lice (comme un seul candidat pour la dernière présidentielle) plutôt que de garantir un scrutin libre et transparent.

De l’autre, une opposition qui, par son boycott tacitement reconduit, s’est de facto mise hors du champ de la compétition politique et, parce qu’elle est incapable de faire advenir quelque alternance politique que ce soit étant donné que son terrain de lutte est celui d’une « légalité » sujette à caution, est jugée inoffensive et peu prise au sérieux. Effectivement, en l’absence d’un syndicalisme libre et d’une société civile organisée, la contestation est réduite au strict minimum : celui d’une façade démocratique dont se satisfont les bailleurs de fonds pour décerner leur label de respectabilité, indispensable à la coopération tous azimuts.

La question qui se pose à l’UAD (1) est la suivante : que faire pour éviter d’être condamnée au boycott lors de la prochaine échéance électorale, à savoir la présidentielle de 2011 ? Avant d’établir une stratégie de combat ou évaluer les chances de dialogue, il faut définir l’ennemi (1ère partie) puis saisir les fondements de sa domination (2ème partie).

Parler de régime à propos du RPP et de ses satellites est une facilité de langage qui ne doit pas masquer une donnée fondamentale : l’ennemi à “abattre” est un seul homme autour duquel une cour s’est structurée en cercles concentriques. Ismaël Omar Guelleh est un spécialiste du clientélisme (symptôme du tribalisme qui est une maladie infantile des États post-coloniaux) qui redistribue à ses courtisans les bénéfices d’une entreprise qu’il a perfectionnée après en avoir hérité de son oncle. Cet usurpateur n’ayant aucune qualité intrinsèque à exhiber ni aucune action remarquable à son actif, doit impérativement contrôler toutes les ressources cœrcitives ainsi que les opinions en se médiatisant en permanence.

« Le langage politique, écrivait Orwell, est destiné à donner l’apparence de la solidité à ce qui n’est que du vent » : c’est sa propre médiocrité et l’inconsistance de sa mouvance qu’il compense par une telle débauche de poudre aux yeux. RTD, BBC section somali et Jeune Afrique : ces trois médias sont les trois roues de sa propagande effrénée. Mais, comme le montrent les quelques exemples qui suivent, un titre de docteur honoris causa ne constitue absolument pas un remède miracle contre ses lacunes scolaires ou ses penchants psychologiques (un ancien ambassadeur en poste à Djibouti parlait à son propos d’un « QI proche de zéro »). Ce qui implique une prédisposition à la cruauté (bannissement de la famille d’Alhoumékani, pour ne pas parler d’autres formes de torture) et à la bassesse (comme affirmer que M. Jean-Paul Abdi Noel (2) est payé par l’ambassade des États-Unis d’Amérique).

Puisqu’il s’est épanché jusqu’à la nausée ces derniers temps, contentons-nous de nous référer à ses propos pour en relever les inexactitudes et les non-dits. Commençons, en guise de hors-d’œuvre, par ses rapports à la France (qui, prétend-il, le déteste), à travers le moins important pour les Djiboutiens, l’affaire Borrel et plus précisément le renfort dont il a bénéficié pour l’enterrer.

1) Deux interviews, deux versions
Au fait, Ismaël Omar Guelleh a-t-il, oui ou non, reconnu que le président Chirac lui ait suggéré de saisir la Cour internationale de justice contre la France pour demander la transmission du dossier Borrel ? On connaît le penchant prononcé d’Ismaël Omar pour les fadaises qu’autorise le monologue despotique. On connaît aussi l’affection de Jeune Afrique pour les publi-reportages et les interviews de complaisance des roitelets subtropicaux. D’ailleurs, il convient de ne pas oublier la peu glorieuse contribution de cet hebdomadaire, par un reportage constituant une véritable insulte, au conflit armé de 1991. Voici donc deux réponses contradictoires de Guelleh, au même journal Jeune Afrique, à deux moments différents, petite illustration de sa propension au double langage.

Juin 2007
Jeune Afrique : « Des pièces saisies lors des perquisitions du mois d’avril aux ministères de la Justice et des Affaires étrangères indiqueraient que les autorités françaises vous auraient suggéré de déposer un recours contre la France devant la Cour internationale de justice, afin de contraindre la juge Sophie Clément à transmettre le dossier d’instruction à la justice djiboutienne… »
– Ismaël Omar Guelleh : « Comme si nous étions des enfants ou des mineurs qui avions besoin qu’un Blanc nous tienne par la main ! Trente ou cinquante ans après les indépendances, on continue à considérer les Africains comme de grands enfants. Il est vraiment malheureux que les Européens n’arrivent pas à se défaire de leur complexe de colonisateurs. »

Février 2008
Jeune Afrique : « Il se dit que c’est Jacques Chirac, alors chef de l’État, qui vous aurait suggéré de porter plainte devant la CIJ pour avoir accès au dossier de l’affaire Borrel. Est-ce exact ? »
– Ismaël Omar Guelleh : « C’est exact. Au cours d’un entretien que j’ai eu avec Jacques Chirac en 2005, je lui ai posé cette question : “Vous me dites que vous n’avez aucun pouvoir sur votre justice et que vous ne pouvez rien faire pour moi. Or, moi, j’ai à me plaindre de votre justice. Je me sens trahi, je me sens sali. Que dois-je faire ? Je ne vais tout de même pas aller agresser madame Borrel ?” Il m’a alors répondu : “Vous n’avez qu’à aller attaquer l’État français devant la Cour de La Haye, elle est faite pour ça. Moi, je suis impuissant.” C’est ce que nous avons fait. »

Le mensonge est flagrant. Discuter avec un tel individu doit être pénible. Cela rappelle l’angoissante question de Chamberlain au lendemain de son voyage à Munich un certain été 39 : « How can we make diplomacy with liers ? ». Cependant, on aurait tort de croire que c’est uniquement par manque de gratitude qu’il assassine ainsi un Chirac tout juste incapable d’arrêter la machine judiciaire. Ismael Omar veut tout autant et peut-être même plus plaire à Sarkozy qui ne porte pas particulièrement son prédécesseur dans son cœur : danse du ventre d’une scorie néocoloniale ! La vérité de la dépendance l’emporte facilement sur le lyrisme du décolonisé bien dans sa peau

En fait, nul n’ignore ici tout ce qu’il doit aux Renseignements français qui l’ont choisi et adoubé en 1999 : cf. les avions de chasse français franchissant le “mur du çon” au-dessus de sa résidence au soir de sa première investiture. Et si l’opposition n’a jamais cherché à instrumentaliser cette affaire Borrel, c’est surtout parce que la France a perdu le respect des Djiboutiens, du fait de son soutien à Ismaël Omar, en ce domaine essentiellement hexagonal comme en ce qui concerne la mauvaise gouvernance dont ils souffrent depuis trop longtemps.

2) Des larmes de crocodile
Il est impossible que le roitelet Ismaël Omar dialogue avec les dirigeants de l’UAD puisque, pour lui, ils n’en sont tout simplement pas dignes.
Jeune Afrique : « L’opposition djiboutienne, qui a boycotté l’élection présidentielle de 2005, s’apprête à récidiver le 8 février à l’occasion des législatives. C’est embêtant pour votre image de marque. »
– Ismaël Omar Guelleh : « Oui, je le regrette. Mais à qui la faute ? Nous avons tout fait pour qu’elle participe, offert toutes les garanties. Français et Américains lui ont conseillé d’y aller, quitte à examiner ensuite les éventuels contentieux. Rien n’y a fait, En réalité, cette opposition n’a plus de leader depuis la disparition d’Ahmed Dini et le ralliement de ses principaux chefs à l’Union pour la majorité présidentielle. »

Contrairement à lui, la pudeur s’impose à nous lorsqu’il s’agit de parler d’un défunt. Rappelons la ligne directrice de cette première partie : l’ennemi est ce roitelet avec lequel rien de sérieux ne peut être entrepris, tant il est persuadé que mentir est la forme suprême de la politique et qui traîne derrière lui tant de casseroles (dont l’assassinat du juge Borrel) qu’il est pratiquement condamné à mourir en situation d’immunité, donc au pouvoir. Et ce qu’il dit à propos de l’opposition montre que celle-ci n’a rien à espérer de lui :

a) Il n’a répondu à aucune des correspondances que l’opposition lui a adressées afin que soit garanti un minimum de transparence électorale. Bien au contraire, l’intimidation des électeurs (dont certains avaient poussé le 10 janvier 2003 la naïveté jusqu’à croire possible une alternance par les urnes) est venue renforcer la panoplie de la fraude.
b) Prétendre qu’Américains et Français auraient « conseillé » à l’UAD de participer est non seulement malhonnête (on a l’habitude) mais surtout malhabile car cela reviendrait à cautionner une ingérence dans les affaires intérieures de Djibouti !
c) Se présentant lui-même comme un leader providentiel, il impose cette illusion héroïque en enterrant l’opposition avec Ahmed Dini ; et un mort ne revenant pas…
d) Certains opposants ont effectivement viré leur cuti et rejoint lors des législatives du 10 janvier 2003 la mouvance au pouvoir. Dire d’eux qu’ils sont les « principaux chefs » de l’opposition est pour le moins excessif. Question : lequel de ces reconvertis a dit un jour, alors qu’il était ministre : « Afar et Issa ne peuvent pas vivre en paix à Djibouti. Le pays devra appartenir en exclusivité à un seul de ces deux groupes » ? Idéologie raciste qui pourrait expliquer bien des errances et demande que l’on s’intéresse à présent aux fondements de ce régime. Après la psychopathologie d’un président omniscient et omnipotent, pour se contenter d’une terminologie polie, il faut comprendre comment « le fou s’est échappé de l’asile ». [À suivre] – CAD

         


(1) Union pour l'alternance démocratique, coalition de l'opposition djiboutienne
(2) Président de la Ligue djiboutienne des droits de l'homme (LDDH)..
couverture Les nouvelles d'Addis no 60
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couverture Les nouvelles d'Addis no 59
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