Les nouvelles d'Addis   Magazine – Grandeporte – Négoce
cliquez pour Les nouvelles d'Addis !
la petite boutique Les nouvelles d'Addis
le site internet Les nouvelles d'Addis
I
Dernières nouvelles
I
Lecture thématique
I
Choix de la rédaction
I
Rechercher dans le site
Mot(s) exact(s)
Résultats par page
N
o
u
v
e
l l e
s
DJIBOUTI / POLITIQUES

Pour ne pas attendre le boycott en 2011
(2ème partie)

Une identité djiboutienne à construire

 


PAR CASSIM AHMED DINI
 

(25 février 2008)

Une fois terminés, les épisodes autoritaires laissent toujours un souvenir nauséeux : on ne comprend pas comment l’on pu se rendre complice de telles dérives. Dépréciation que Marx avait énoncée dans son 18-Brumaire : « On ne pardonne pas à une nation, pas plus qu’à une femme, le moment de faiblesse où le premier aventurier venu a pu leur faire violence ». Étant bien entendu que cet homme dangereux n’a pas été démocratiquement élu, ni en 1999 ni en 2005, il n’en demeure pas moins qu’il faut s’expliquer par quels mécanismes il se maintient au pouvoir. Il s’agit alors d’examiner les variations de son discours (et de sa pratique) de légitimation en fonction des différentes composantes de la communauté djiboutienne.

Retour aux origines : aussi risible que soit sa prétention, c’est dans les tentatives d’imposition d’une lutte anticoloniale n’appartenant qu’à ceux parlant une certaine langue qu’il convient de replacer son prétendu passé indépendantiste et la hiérarchisation de nos concitoyens.

1) Zorro arrive trop tard
Il n’en a pas toujours été ainsi, et pour cause, Ismaël Omar Guelleh tente depuis peu de s’inventer des faits d’armes anticoloniaux. Les langues les plus méchantes se contentent ici de rappeler qu’il a commencé sa carrière dans la police coloniale à la brigade des mœurs, ce qui peut sembler expéditif : la fréquentation du Djibouti by night n’interdisant pas, a priori, une prise de conscience militante, de la condition des colonisés comme des péripatéticiennes. Hélas, le policier Ismaël Omar Guelleh n’était nullement prédestiné à l’héroïsme indépendantiste. Mais lisons d’abord sa version des faits (ou des méfaits, c’est selon) :

Jeune Afrique : « Vous avez été membre de la police française de Djibouti pendant dix ans, avant d’en être évincé en 1974, trois ans avant l’indépendance. Pour quelles raisons ?  »
– Ismaël Omar Guelleh : « Pour des raisons politiques. À l’instar de beaucoup de Djiboutiens, je considérais comme nocif le gouvernement local d’Ali Aref, manipulé depuis Paris par Jacques Foccart puis René Journiac et qui s’appuyait sur des milices afars afin de faire régner la terreur. Persuadé que je complotais contre lui, Ali Aref a ordonné mon limogeage. »
Jeune Afrique : « À raison, puisque vous complotiez effectivement. »
– Ismaël Omar Guelleh : « Exact. Ali Aref représentait un danger pour l’avenir de Djibouti. »

Dans ses deux questions, le journaliste a présenté deux contrevérités par complaisance et, dans ses deux réponses, Ismaël Omar Guelleh a menti au moins quatre fois.

Pour le journaliste :
1) Ismaël Omar ne s’est exilé à Mogadiscio qu’en septembre 1976, alors que la vocation de Djibouti a l’indépendance avait été reconnue par le président Giscard d’Estaing dès janvier 1976 : le flic de choc est donc arrivé après la bataille ;

2) De ce fait, il n’a jamais eu à « comploter » contre qui que ce soit. D’ailleurs, le journal Réalité avait rapporté une anecdote croustillante : Ismaël Omar Guelleh se présentant à un meeting indépendantiste avec caméra et micro pour rendre compte à son patron de l’époque, un certain Ali Aref !
En vérité, c’est à peine dix mois avant le 27 juin 1977 qu’un dénommé Ismaël Omar Guelleh a quitté Djibouti pour se prétendre farouche combattant anticolonialiste de l’ombre : une telle quête de virginité politique, imposée par des impératifs sub-claniques relève pratiquement d’une chirurgie réparatrice pour grand blessé de guerre qu’il n’a jamais été.

Autant de raisons pour lesquelles IOG a été obligé de mentir quatre fois dans les deux réponses :
1) Ce n’est pas pour des raisons anticoloniales qu’il a quitté la police coloniale : le temps lui semblait venu de préparer l’après indépendance en profitant de ses cousins et tantes bien placés au sein de la LPAI (1). Conversion facilitée par la concurrence qui s’annonçait pour la conquête de l’État postcolonial.

2) Dire que le représentant local du pouvoir colonial était manipulé est un contresens absolu : Aref n’avait pas à être manipulé puisqu’il était l’omnipotent représentant local de la puissance coloniale et celle-ci avait déjà contrefait l’Histoire en prétendant que des chefs locaux Afar, Gadaboursi ou Issa (par ordre alphabétique) lui avaient donné leurs territoires respectifs.

3) Ali Aref chef de milices afars faisant régner la terreur ? Il fallait vraiment que le journaliste soit aussi complaisant qu’ignorant pour laisser passer cela ! Pitoyable parce que les Afar de Djibouti n’ont jamais eu de milice: ce que l’on peut nommer ainsi (à image des Gulwadé de Siad Barré) est une création de la LPAI, rapidement constituée comme vecteur d’une tectonique des peuples à l’œuvre (jusqu’à aujourd’hui) sur l’ensemble de la corne de l’Afrique. Tous ceux qui se souviennent des différentes confrontations intercommunautaires avant l’indépendance savent qu’il n’a jamais existé une quelconque « milice afar » et inutile d’enfoncer ici des portes ouvertes en parlant de l’IGLF (2) ou de l’USF (3), cette dernière étant directement liée à l’attentat du café de Paris en septembre 1990.

4) Aref un danger pour l’avenir de Djibouti, alors qu’il est aujourd’hui membre du bureau politique du RPP et que dès 1978, le régime clanique l’avait contacté pour remplacer un Ahmed Dini démissionnaire, ce qu’il refusa, contrairement à d’autres ? Plus gravement, lui imputer une telle capacité de nuisance, c’est uniquement pour dire, dans une logique de revanche communautaire (leitmotiv de l’ancien petit flic des Mœurs) que les Afar sont « une minorité outrageusement favorisée par le colonialisme ». Venant d’un immigré de la première génération, chouchouté par la puissance coloniale, c’est osé !

Bref, toute cette interview sonne comme un rappel des troupes et renvoie aux fondements de cette dictature.

2) La spirale de la ségrégation
L’idée directrice du message est la suivante : toutes les communautés n’ayant pas lutté avec la même intensité et eu égard au droit du sol (excluant de facto tous ceux originaires du Yémen), il est normal que la répartition du pouvoir politique et des richesses nationales reflète une hiérarchie.

1) Aux Afar, il est expliqué que leur solidarité n’existe plus et qu’ils ne sont désormais un conglomérat de tribus depuis que leur sentiment identitaire (afariyyo) s’est fracassé avec la trahison de Agaba. Par leur ralliement, notables politiques et anciens idéologues du MPL sont chargés de répandre cette thématique de la soumission et du défaitisme : les Afar sont indignes d’être défendus, que l’on se batte pour eux ; donc chacun pour soi au service de son clan.

2) Aux Somali non Issa, il est expliqué que leur part du gâteau provient d’une expropriation perpétrée contre l’indigène Afar, érigé en ennemi commun. La catégorie coloniale de Somali allogène existe donc encore, exacerbée par l’animosité du pouvoir djiboutien à l’encontre du Somaliland.

3) Aux Issa, c’est toute une idéologie du « peuple élu » qui est servie et c’est une solidarité sans faille qui est exigée d’eux dans cette entreprise de domination. La distribution des postes et des richesses obéit aux seules lois du clan, en contradiction avec l’intérêt général et l’égalité entre les citoyens. Au-delà de Djibouti, c’est au nom de leur place dans la région qu’ils sont mobilisés : les milices dont parle Ismaël Omar Guelleh sont en fait les siennes, qui attaquent même aujourd’hui des campements afar en Ethiopie. Considérant, d’une part, le caractère vital de l’axe routier pour un pays enclavé et, d’autre part, les risques de reprise de la guerre contre l’Érythrée, ce genre de déstabilisation aurait immédiatement transformé Djibouti en champ de bataille entre les deux belligérants, s’il n’y avait la base militaire française…

4) À leur tour, les Mamassan sont présentés comme élus d’entre les élus. Pour preuve, les règles de préséance au sein des Issa sont abolies et l’Ougas n’a pas de successeur depuis plus d’une décennie. Méritocratie de l’usurpation contre aristocratie de la modestie !

5) Et ainsi de suite : au sein des Mamassan, c’est au tour du patrilignage d’Ismaël Omar Guelleh de s’estimer régner de droit divin et le dernier cercle de la cour se referme la famille.

Ce « développement séparé », puisqu’il faut bien le nommer ainsi, est théorisé et mis en œuvre par des « intellectuels organiques » issus de l’UNECAS (Union nationale des étudiants de la côte Afar et Somali). Laquelle a justement implosé sur la question des nationalités (comme on le disait alors dans le jargon stalinien) et le pansomalisme au nom duquel Djibouti devait être réunifié avec la République démocratique de Somalie.

Cette ségrégation obéit à une exigence : empêcher l’émergence d’une contestation rassemblant toutes les communautés dans une action commune. Trente ans après l’Indépendance, les Djiboutiens sont encore privés de destin collectif ! Si la lutte anticoloniale est présentée comme appartenant aux seuls Somali, c’est essentiellement pour justifier l’actuelle marginalisation des Afar. Mais ce faisant, c’est à toute l’identité djiboutienne que cette dictature porte atteinte car, pour vivre ensemble, il faut tous le vouloir et agir en ce sens : les fragments ignorent leurs coïncidences, disait le poète.

À l’opposition d’incarner cette indispensable promesse de justice et d’égalité sans lesquelles aucune paix civile n’est possible ! Ignorer ce problème d’identité nationale revient à casser un thermomètre pour nier une fièvre. Persister dans cette injustice est tout simplement suicidaire : en acceptant de survivre dans leurs ghettos tribus respectifs, les Djiboutiens ne se donnent objectivement pas plus de raisons de vivre ensemble que n’en avaient les Somaliens du temps de Siad Barré. Et, en l’espèce, il n’existe aucune détermination ontologique. – CAD

         


PS 1 : Qui a prétendu en 1975 que, dans leur très grande majorité, les habitants du TFAI étaient contre l’indépendance et professait plein de condescendance : « La minorité doit s’incliner devant la majorité » ? – Olivier Stirn ! (1) Qu’il félicite aujourd’hui son serviteur d’hier pour « les résultats et la remarquable participation » en parlant du dernier scrutin djiboutien montre qu’il sait toujours aussi bien de quel côté se trouve « la majorité » !


PS 2 : Le lecteur attentif aura noté qu’aucune réponse n’a été donnée à la question posée : Que faire pour éviter un boycott en 2011 ? L’alternance politique est institutionnellement impossible par la voie des urnes. Donc, quand on distingue ce qui ne peut pas être, ce qui doit être apparaît par contraste. De plus, Wolé Soyinka l’a dit : « Un tigre ne proclame pas sa tigritude, il bondit ». En tout état de cause, pacifique ou armée, aucune résistance ne peut se permettre de sanctuariser la source géographique des problèmes : Djibouti-ville.

         


(1) LPAI : Ligue populaire africaine pour l'Indépendance
(2) IGLF : Issa Gurgura Liberation Front (créé pour revendiquer la région de Diré-Daoua dans l'optique de l'effondrement de l'Éthiopie après la chute de Mengistu)
(3) USF : United Somali Front (créé pour revendiquer la région de l'Awdal dans l'optique de l'effondrement de la Somalie après la chute de Siad Barré).
(4) Ancien ministre, Olivier Stirn est aujourd'hui conseiller “affaires étrangères” au sein de l'UMP (France).
couverture Les nouvelles d'Addis no 60
Les nouvelles d'Addis no 60

couverture Les nouvelles d'Addis no 59
Les nouvelles d'Addis no 59

couverture Les nouvelles d'Addis no 58
Les nouvelles d'Addis no 58

couverture Les nouvelles d'Addis no 57
Les nouvelles d'Addis no 57

couverture Les nouvelles d'Addis no 56
Les nouvelles d'Addis no 56

couverture Les nouvelles d'Addis no 55
Les nouvelles d'Addis no 55

            

I
Sommaire
I
Liens
I
Recherche
I
Liste de diffusion
I
Boutique
I
Espace partenaires
I
S'abonner aux Nouvelles d'Addis
I
Qui nous sommes
I
Nous écrire
I

© Les nouvelles d'Addis (LNA) 1997-2008.http://www.lesnouvelles.org, version 3.5
Les nouvelles d'Addis, le seul journal d'informations générales exclusivement dédié à l'Éthiopie et à la corne de l'Afrique
Bimestriel. Publié en français. Politique, économie, culture, société, communauté
Reproduction de contenus interdite sauf autorisation écrite