(25 février 2008)
Une fois terminés, les épisodes autoritaires laissent toujours un souvenir nauséeux : on ne comprend pas comment lon pu se rendre complice de telles dérives. Dépréciation que Marx avait énoncée dans son 18-Brumaire : « On ne pardonne pas à une nation, pas plus quà une femme, le moment de faiblesse où le premier aventurier venu a pu leur faire violence ». Étant bien entendu que cet homme dangereux na pas été démocratiquement élu, ni en 1999 ni en 2005, il nen demeure pas moins quil faut sexpliquer par quels mécanismes il se maintient au pouvoir. Il sagit alors dexaminer les variations de son discours (et de sa pratique) de légitimation en fonction des différentes composantes de la communauté djiboutienne.
Retour aux origines : aussi risible que soit sa prétention, cest dans les tentatives dimposition dune lutte anticoloniale nappartenant quà ceux parlant une certaine langue quil convient de replacer son prétendu passé indépendantiste et la hiérarchisation de nos concitoyens.
1) Zorro arrive trop tard
Il nen a pas toujours été ainsi, et pour cause, Ismaël Omar Guelleh tente depuis peu de sinventer des faits darmes anticoloniaux. Les langues les plus méchantes se contentent ici de rappeler quil a commencé sa carrière dans la police coloniale à la brigade des murs, ce qui peut sembler expéditif : la fréquentation du Djibouti by night ninterdisant pas, a priori, une prise de conscience militante, de la condition des colonisés comme des péripatéticiennes. Hélas, le policier Ismaël Omar Guelleh nétait nullement prédestiné à lhéroïsme indépendantiste. Mais lisons dabord sa version des faits (ou des méfaits, cest selon) :
Jeune Afrique : « Vous avez été membre de la police française de Djibouti pendant dix ans, avant den être évincé en 1974, trois ans avant lindépendance. Pour quelles raisons ? »
Ismaël Omar Guelleh : « Pour des raisons politiques. À linstar de beaucoup de Djiboutiens, je considérais comme nocif le gouvernement local dAli Aref, manipulé depuis Paris par Jacques Foccart puis René Journiac et qui sappuyait sur des milices afars afin de faire régner la terreur. Persuadé que je complotais contre lui, Ali Aref a ordonné mon limogeage. »
Jeune Afrique : « À raison, puisque vous complotiez effectivement. »
Ismaël Omar Guelleh : « Exact. Ali Aref représentait un danger pour lavenir de Djibouti. »
Dans ses deux questions, le journaliste a présenté deux contrevérités par complaisance et, dans ses deux réponses, Ismaël Omar Guelleh a menti au moins quatre fois.
Pour le journaliste :
1) Ismaël Omar ne sest exilé à Mogadiscio quen septembre 1976, alors que la vocation de Djibouti a lindépendance avait été reconnue par le président Giscard dEstaing dès janvier 1976 : le flic de choc est donc arrivé après la bataille ;
2) De ce fait, il na jamais eu à « comploter » contre qui que ce soit. Dailleurs, le journal Réalité avait rapporté une anecdote croustillante : Ismaël Omar Guelleh se présentant à un meeting indépendantiste avec caméra et micro pour rendre compte à son patron de lépoque, un certain Ali Aref !
En vérité, cest à peine dix mois avant le 27 juin 1977 quun dénommé Ismaël Omar Guelleh a quitté Djibouti pour se prétendre farouche combattant anticolonialiste de lombre : une telle quête de virginité politique, imposée par des impératifs sub-claniques relève pratiquement dune chirurgie réparatrice pour grand blessé de guerre quil na jamais été.
Autant de raisons pour lesquelles IOG a été obligé de mentir quatre fois dans les deux réponses :
1) Ce nest pas pour des raisons anticoloniales quil a quitté la police coloniale : le temps lui semblait venu de préparer laprès indépendance en profitant de ses cousins et tantes bien placés au sein de la LPAI (1). Conversion facilitée par la concurrence qui sannonçait pour la conquête de lÉtat postcolonial.
2) Dire que le représentant local du pouvoir colonial était manipulé est un contresens absolu : Aref navait pas à être manipulé puisquil était lomnipotent représentant local de la puissance coloniale et celle-ci avait déjà contrefait lHistoire en prétendant que des chefs locaux Afar, Gadaboursi ou Issa (par ordre alphabétique) lui avaient donné leurs territoires respectifs.
3) Ali Aref chef de milices afars faisant régner la terreur ? Il fallait vraiment que le journaliste soit aussi complaisant quignorant pour laisser passer cela ! Pitoyable parce que les Afar de Djibouti nont jamais eu de milice: ce que lon peut nommer ainsi (à image des Gulwadé de Siad Barré) est une création de la LPAI, rapidement constituée comme vecteur dune tectonique des peuples à luvre (jusquà aujourdhui) sur lensemble de la corne de lAfrique. Tous ceux qui se souviennent des différentes confrontations intercommunautaires avant lindépendance savent quil na jamais existé une quelconque « milice afar » et inutile denfoncer ici des portes ouvertes en parlant de lIGLF (2) ou de lUSF (3), cette dernière étant directement liée à lattentat du café de Paris en septembre 1990.
4) Aref un danger pour lavenir de Djibouti, alors quil est aujourdhui membre du bureau politique du RPP et que dès 1978, le régime clanique lavait contacté pour remplacer un Ahmed Dini démissionnaire, ce quil refusa, contrairement à dautres ? Plus gravement, lui imputer une telle capacité de nuisance, cest uniquement pour dire, dans une logique de revanche communautaire (leitmotiv de lancien petit flic des Murs) que les Afar sont « une minorité outrageusement favorisée par le colonialisme ». Venant dun immigré de la première génération, chouchouté par la puissance coloniale, cest osé !
Bref, toute cette interview sonne comme un rappel des troupes et renvoie aux fondements de cette dictature.
2) La spirale de la ségrégation
Lidée directrice du message est la suivante : toutes les communautés nayant pas lutté avec la même intensité et eu égard au droit du sol (excluant de facto tous ceux originaires du Yémen), il est normal que la répartition du pouvoir politique et des richesses nationales reflète une hiérarchie.
1) Aux Afar, il est expliqué que leur solidarité nexiste plus et quils ne sont désormais un conglomérat de tribus depuis que leur sentiment identitaire (afariyyo) sest fracassé avec la trahison de Agaba. Par leur ralliement, notables politiques et anciens idéologues du MPL sont chargés de répandre cette thématique de la soumission et du défaitisme : les Afar sont indignes dêtre défendus, que lon se batte pour eux ; donc chacun pour soi au service de son clan.
2) Aux Somali non Issa, il est expliqué que leur part du gâteau provient dune expropriation perpétrée contre lindigène Afar, érigé en ennemi commun. La catégorie coloniale de Somali allogène existe donc encore, exacerbée par lanimosité du pouvoir djiboutien à lencontre du Somaliland.
3) Aux Issa, cest toute une idéologie du « peuple élu » qui est servie et cest une solidarité sans faille qui est exigée deux dans cette entreprise de domination. La distribution des postes et des richesses obéit aux seules lois du clan, en contradiction avec lintérêt général et légalité entre les citoyens. Au-delà de Djibouti, cest au nom de leur place dans la région quils sont mobilisés : les milices dont parle Ismaël Omar Guelleh sont en fait les siennes, qui attaquent même aujourdhui des campements afar en Ethiopie. Considérant, dune part, le caractère vital de laxe routier pour un pays enclavé et, dautre part, les risques de reprise de la guerre contre lÉrythrée, ce genre de déstabilisation aurait immédiatement transformé Djibouti en champ de bataille entre les deux belligérants, sil ny avait la base militaire française
4) À leur tour, les Mamassan sont présentés comme élus dentre les élus. Pour preuve, les règles de préséance au sein des Issa sont abolies et lOugas na pas de successeur depuis plus dune décennie. Méritocratie de lusurpation contre aristocratie de la modestie !
5) Et ainsi de suite : au sein des Mamassan, cest au tour du patrilignage dIsmaël Omar Guelleh de sestimer régner de droit divin et le dernier cercle de la cour se referme la famille.
Ce « développement séparé », puisquil faut bien le nommer ainsi, est théorisé et mis en uvre par des « intellectuels organiques » issus de lUNECAS (Union nationale des étudiants de la côte Afar et Somali). Laquelle a justement implosé sur la question des nationalités (comme on le disait alors dans le jargon stalinien) et le pansomalisme au nom duquel Djibouti devait être réunifié avec la République démocratique de Somalie.
Cette ségrégation obéit à une exigence : empêcher lémergence dune contestation rassemblant toutes les communautés dans une action commune. Trente ans après lIndépendance, les Djiboutiens sont encore privés de destin collectif ! Si la lutte anticoloniale est présentée comme appartenant aux seuls Somali, cest essentiellement pour justifier lactuelle marginalisation des Afar. Mais ce faisant, cest à toute lidentité djiboutienne que cette dictature porte atteinte car, pour vivre ensemble, il faut tous le vouloir et agir en ce sens : les fragments ignorent leurs coïncidences, disait le poète.
À lopposition dincarner cette indispensable promesse de justice et dégalité sans lesquelles aucune paix civile nest possible ! Ignorer ce problème didentité nationale revient à casser un thermomètre pour nier une fièvre. Persister dans cette injustice est tout simplement suicidaire : en acceptant de survivre dans leurs ghettos tribus respectifs, les Djiboutiens ne se donnent objectivement pas plus de raisons de vivre ensemble que nen avaient les Somaliens du temps de Siad Barré. Et, en lespèce, il nexiste aucune détermination ontologique. CAD
PS 1 : Qui a prétendu en 1975 que, dans leur très grande majorité, les habitants du TFAI étaient contre lindépendance et professait plein de condescendance : « La minorité doit sincliner devant la majorité » ? Olivier Stirn ! (1) Quil félicite aujourdhui son serviteur dhier pour « les résultats et la remarquable participation » en parlant du dernier scrutin djiboutien montre quil sait toujours aussi bien de quel côté se trouve « la majorité » !
PS 2 : Le lecteur attentif aura noté quaucune réponse na été donnée à la question posée : Que faire pour éviter un boycott en 2011 ? Lalternance politique est institutionnellement impossible par la voie des urnes. Donc, quand on distingue ce qui ne peut pas être, ce qui doit être apparaît par contraste. De plus, Wolé Soyinka la dit : « Un tigre ne proclame pas sa tigritude, il bondit ». En tout état de cause, pacifique ou armée, aucune résistance ne peut se permettre de sanctuariser la source géographique des problèmes : Djibouti-ville.
(1) LPAI : Ligue populaire africaine pour l'Indépendance
(2) IGLF : Issa Gurgura Liberation Front (créé pour revendiquer la région de Diré-Daoua dans l'optique de l'effondrement de l'Éthiopie après la chute de Mengistu)
(3) USF : United Somali Front (créé pour revendiquer la région de l'Awdal dans l'optique de l'effondrement de la Somalie après la chute de Siad Barré).
(4) Ancien ministre, Olivier Stirn est aujourd'hui conseiller affaires étrangères au sein de l'UMP (France).