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ÉTHIOPIE / ADDIS-ABEBA / IMPRESSIONS 2008

Addis-Abeba, une ville en chantier.
Investisseurs et technocrates sont aux leviers

 


PAR ROBERT WIREN
 

(Les nouvelles d'Addis, Addis-Abeba, 11 juillet 2008)

Addis-Abeba est de ces villes que l’on quittait sans déplaisir il n’y a pas si longtemps après un court séjour. On la quittait fatigué des distances, des émanations de carburant, de la difficulté de joindre les connaissances au téléphone (1). Mais lorsqu’on y revient trois ans plus tard, une sorte d’excitation vous prend et on a envie d’en faire le tour car dès que l’on quitte l’aéroport on sent que la ville a changé, comme une plante que l’on retrouve avec de nouvelles feuilles après une absence. Cette agglomération qui était déjà un chaos urbain, a accéléré sa croissance car une folie de changement a saisi la capitale éthiopienne depuis 2005. Et pas seulement dans le quartier de Bolé, mais dans pratiquement tous les quartiers. Un peu partout ce ne sont que chantiers de voirie et de construction. Là où deux véhicules seulement pouvaient se croiser et où les piétons privés de trottoir évitaient les voitures en montant sur un talus herbeux au risque de glisser dans une rigole puante, on trouve à présent de véritables routes à deux voies séparées. Malheur aux petites maisons en torchis qui ont dû céder la place. Parfois un hôtel qui disposait d’un jardin de façade ou un commerce devant lequel il y avait un parking, se trouve maintenant au ras de la circulation.

J’ai vu aussi des maisons en dur dont une partie seulement a été détruite comme si un couteau avait coupé une tranche de cake. Le trou béant a été fermé par des contreplaqués ou par des mœllons et lorsqu’une cloison intérieure est devenue le mur extérieur le papier peint pend lamentablement à moins qu’un panneau publicitaire n’ait caché la balafre.

Le nombre de propriétaires expropriés en totalité ou partiellement est certainement important car aux travaux de voirie s’ajoutent les nombreux programmes d’habitat lancés par la municipalité depuis 2004. Cependant tous ces ensembles n’ont pas chassés les anciens occupants car les terrains étaient parfois disponibles et dans le cas contraire les anciens occupants devaient en principe bénéficier d’une priorité de relogement. On peut quand même se demander quelles indemnités ont été offertes aux expropriés, en particulier les victimes d’une urbanisation un peu folle en ce qui concerne les nouveaux centres commerciaux à plusieurs niveaux et les immeuble de bureau en construction ou en cours de finition.

Autres questions : d’où viennent les financements des nombreux immeubles de bureau et comment seront-ils rentabilisés ? Près de l’hôtel Ghion, une tour habillée de verre est terminée mais elle est vide alors que sa construction a démarré il y a plus de huit ans. Elle était destinée au groupe Midroc, dirigé par l’homme d’affaires multicarte Al-Amoudi. Son groupe, principal investisseur du pays, semble financièrement en mesure de garder ce mini gratte-ciel en réserve car l’idée serait d’attirer la Banque africaine de développement (BAD) à Addis-Abeba. Cette organisation ne se plairait plus à Abidjan. En cas de réussite, ce serait un atout de plus pour la capitale diplomatique du continent.

Le Millenium éthiopien a certainement joué un rôle dans cette croissance frénétique qui a un côté ostentatoire lorsque des investisseurs privés rivalisent pour édifier des bâtiments clinquants aux formes compliquées et un côté brutal, sans respect pour le passé de la ville, lorsque des responsables municipaux envisagent de faire passer une avenue là où se trouve la gare, témoin des années 20, ou bien laissent installer d’immenses panneaux publicitaires devant le palais du ras-Birru qui domine Meskel square. Cacher un des rares bâtiments anciens qui est aussi le musée de la ville d’Addis-Abeba, il fallait le faire ! Certains technocrates d’ici n’apprécient peut-être que le neuf et se croient modernes, mais ils ne sont guère différents des vieux moines éthiopiens qui préfèrent la copie la plus récente d’un texte sacré et négligent les vénérables manuscrits en leur possession.

Le boom immobilier a certes entraîné la création de milliers d’emplois directs (2) mais il reste beaucoup à faire pour occuper le plus grand nombre. Le dynamisme du bâtiment contribue toutefois à l’inflation car le ciment et d’autres matériaux sont maintenant en quantité insuffisante et leur prix a grimpé. Comme ont grimpé les prix en général. La croissance économique est réelle. Le gouvernement a pu annoncer un taux de 10 % depuis trois ans ou quatre ans mais il a aussi admis une inflation de 16 %. Selon certains on serait plus près de 25 %. Et cela affecte le plus grand nombre des citadins qui voient le coût de la nourriture augmenter sans oublier les prix des carburants qui sont paraît-il subventionnés pour éviter d’accroître encore plus le coût de la vie.

Or les salaires restent à un niveau très faible puisque la main d’œuvre peu qualifiée abonde. Une femme éthiopienne qui travaille comme cuisinière dans un hôpital, m’a affirmé que son salaire est le même qu’il y a vingt ans lorsqu’elle a été embauchée.

Les difficultés de la vie quotidienne ne semblent pas abattre les habitants de cette ville si active. La circulation est intense, les nombreux taxis et minibus bleu et blanc privés compensent le nombre insuffisant de bus publics, musique et chansons s’échappent des échoppes et des débits de boisson.

Les cafétérias à l’italienne, au décor moderne, sont à la fois des pâtisseries et des snacks et elles existent dans tous les quartiers. Jeunes et plus âgés y consomment des macciatos et des capuccinos en discutant. Dans ces lieux on ne voit plus guère de vêtements traditionnels. Les jeunes femmes se veulent élégantes, parfois un peu voyantes, et on croise de jeunes musulmanes avec un foulard qui cache leurs cheveux alors que leur jean est très serré et que leurs épaules sont découvertes.

Addis-Abeba était resté jusqu’à ces dernières années semblable à peu de choses près à la ville que le régime de Hayle Sellassié avait légué. Pendant les dix-sept ans du derg presque rien n’avait été construit. Et après 1991 le maire nommé par le gouvernement de Mélès Zénawi a fait perdre douze ans à la ville par son manque de travail et d’efficacité. Malgré un nouveau maire dynamique nommé en novembre 2002, le parti gouvernemental devait subir une défaite électorale cinglante à Addis-Abeba en mai 2005. Comme l’opposition a refusé de siéger et de gérer la ville, le gouvernement en a profité pour donner des moyens à l’administration provisoire (3). Il n’a peut-être pas regagné totalement la faveur de tous les habitants. Mais au moins les opposants les plus réalistes sont obligés d’admettre que la capitale du pays se développe. – RW


(1) En peu de temps le téléphone mobile a vraiment rendu la vie plus facile à beaucoup d’habitants.
(2) Plus de 90.000 dans tous le pays car on construit aussi dans les autres villes éthiopiennes.
(3) Mise en place fin 2005 après le refus de l’opposition de siéger au parlement et de prendre en charge la municipalité. Elle devait laisser la place à un maire élu après les élections partielles d’avril dernier.
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