SOMALIE / GOLFE DADEN / PIRATERIE MARITIME /
Comment les pirates somaliens peuvent-ils repérer leurs proies avec autant de facilité ?
CF2R et Les nouvelles dAddis (*)
ALAIN CHARRET
29 janvier 2008
Après la recrudescence des actes de piraterie maritime au large des côtes somaliennes et devant lapparente incapacité de la force maritime multinationale à lutter efficacement contre ces pirates, on est en droit de sinterroger. Dautant que ces bandits des mers ne semblent pas rencontrer de difficultés pour repérer leurs cibles potentielles. Il nen faut pas plus pour que certains adeptes de la théorie du complot accusent les États-Unis, et leurs fidèles alliés israéliens, de collusion avec lesdits pirates (1).
Sil est vrai que Washington soutient plus ou moins ouvertement certains chefs de guerre somaliens qui sopposent à la mouvance islamiste qui, elle, condamne les actes de piraterie maritime, les Américains nont pas vraiment intérêt à entretenir linsécurité dans le golfe dAden.
Certains experts attribuent ces succès à un vaste réseau de renseignement uvrant dans les principaux ports du Moyen-Orient et dAfrique orientale. Si cette thèse nest pas à écarter totalement, une telle infrastructure nécessiterait cependant un certain nombre de moyens humains, mais aussi logistiques et de communications qui passeraient difficilement inaperçus aux yeux des services de renseignement occidentaux.
La solution pourrait se trouver ailleurs et notamment dans lexploitation des données dun système dédié à la sécurité maritime dénommé AIS.
Automatic Identification System ou système didentification automatique, est un système VHF (2) déchange de données entre navires et stations de contrôle de la navigation. Il permet ainsi de connaître le statut, lidentité, la route et la position des navires se trouvant dans la zone de navigation. Ces données sont émises automatiquement plusieurs fois par minute.
Depuis juillet 2007 tous les navires dune jauge supérieure à 300 tonneaux et effectuant des voyages internationaux, ainsi que ceux transportant des passagers, doivent en être équipés. Les données ainsi transmises sont aussi nombreuses que variées.
On y trouve :
- Numéro MMSI (Maritime Mobile Service Identity) : identifiant unique du navire
- Statuts de navigation : amarré, au mouillage, faisant route au moteur, à capacité de manuvre restreinte, échoué, en pêche, faisant route à la voile
- Route sur le fond
- Vitesse sur le fond, entre 0 et 102 nuds par pas de 0,1 nud
- Vitesse de changement de cap
- Position en latitude et longitude
- Cap vrai
- Heure UTC (3).
De plus, toutes les six minutes les informations suivantes sont transmises :
- Numéro dappel sélectif
- Nom du navire
- Type de bâtiment ou de cargaison
- Dimensions du navire
- Position de l'antenne GPS (4) sur le bateauType dinstrument de positionnement satellitaire : GPS ou DGPS (5)
- Tirant deau
- Destination du navire
- ETA : estimation de lheure darrivée à destination
- Nombre dhommes déquipage.
Toutes ces données sont à la portée, bien entendu, de tous les services découtes officiels mais également des « amateurs » un tant soit peu éclairés. Il suffit dun récepteur couvrant la bande VHF marine, dun ordinateur portable et dun logiciel spécifique que lon peut se procurer sur Internet pour quelques dizaines deuros [voir document A]. Ce qui déjà pourrait laisser supposer une collaboration entre les pirates et un État à même de disposer de ces données, ou encore la présence parmi les pirates de « radioamateurs » au fait des nouvelles technologies
Si ces options sont plausibles, il y a encore beaucoup plus simple. En effet, un terminal autonome à peine plus volumineux quun téléphone satellitaire, est commercialisé librement à destination des plaisanciers [voir document B]. Pour quelques centaines deuros et en le couplant à un GPS, nimporte quel plaisancier, ou pirate potentiel, peut visualiser sur son écran les navires se trouvant dans un rayon dune cinquantaine de milles. Il suffit ainsi aux pirates en question de positionner leur flotte de manière à couvrir les routes habituelles du trafic maritime et de choisir leur proie en fonction du nom du navire, de sa cargaison ou encore de sa destination
Quand on sait que parmi ces fameux pirates se trouvent danciens marins somaliens et autres pêcheurs professionnels, il ne serait pas du tout surprenant quils aient eu connaissance de lexistence de ces appareils. Dautant que les experts confirment lusage intensif de téléphones satellitaires et de GPS. Ceci expliquerait limpuissance apparente des navires de guerre à repérer les pirates qui eux, gageons-le, nutilisent sûrement pas ce système.
La solution serait de déconnecter le module AIS des navires entrant dans les zones à risques telles que le golfe dAden. En prenant bien garde de désactiver complètement le système car une option existe bien dans le menu de ces appareils daide à la navigation. Mais si elle éteint le moniteur et ne permet plus la visualisation de la zone de navigation, lémission nest pas stoppée pour autant, et cela pour des raisons de sécurité, notamment lanticollision. Il faudrait donc effectuer une sensibilisation précise des intéressés afin de diminuer au maximum les risques dinterceptions par des malveillants.
Quelques « prises de choix »
à mettre à lactif des pirates somaliens
Le 4 avril 2008 les pirates somaliens semparent du Ponant, un trois mats de luxe qui revient des Seychelles et qui fait route vers la Méditerranée. Appartenant à un armateur français, le navire na pas de passager à bord, mais une trentaine de membres déquipage dont 22 Français.
Le 11 avril de la même année des commandos marine de larmée française libèrent les otages, récupèrent une partie de la rançon et capturent plusieurs des pirates.
Le 25 septembre 2008 cest le Faina, un cargo ukrainien battant pavillon du Belize, qui est arraisonné au large des côtes somaliennes. Ce fait pourrait passer inaperçu au milieu de la centaine dautres cas de piraterie recensés dans cette zone au cours de lannée. Cependant sa cargaison est loin dêtre banale puisquelle comprend notamment 33 chars de fabrication soviétique de type T-72, mais également divers types de munitions. Une cargaison qui suscite la polémique puisque, si elle est officiellement destinée à larmée kenyane, le véritable destinataire serait le Sud Soudan toujours sous le coup dun embargo onusien.
Au 21 janvier 2009, léquipage, le cargo et sa précieuse cargaison, se trouvaient toujours aux mains des pirates.
Le Sirius Star, ce super pétrolier appartenant à une filiale maritime de la compagnie nationale séoudienne ARAMCO et transportant 300.000 tonnes de pétrole, a été arraisonné le 15 novembre 2008. Il a pu reprendre sa route le 9 janvier 2009 après le discret paiement dune rançon dont le montant na pas été rendu public. AC
(*) Cet article est paru conjointement sur le site internet du CF2R, www.cf2r.org et sur www.lesnouvelles.org
(1) Les nouvelles dAddis n°65, page 4, « Les forces US luttent-elles contre les pirates somaliens ? »
(2) Very High Frequency.
(3) Universal Time Coordinated.
(4) Global Positioning System.
(5) Differential Global Positioning System.
Alain Charret est membre du comité de rédaction du journal Les nouvelles dAddis et chercheur associé au Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R).
Dernier ouvrage paru (roman) : Nom de code Jamila, Éditions du polar, 2008. |