AFRIQUE / VENTE À LA DÉCOUPE /
Les nouveaux investisseurs se tournent vers la terre africaine. La moralisation du capitalisme sannonce mal
COLETTE DELSOL
Les nouvelles dAddis
1er février 2009
Un financier new-yorkais, Philippe Heilberg, président de Jarch Capital, vient dacquérir 400.000 hectares de terres au Sud-Soudan. Pour sa part, la Corée du Sud sest adjugé 1,3 million dhectares à Madagascar, pour une location dun siècle. Peut-on parler de vente à la découpe de lAfrique ? Quid de la moralisation du capitalisme ?
Philippe Heilberg qui sest associé avec la famille Matip qui contrôle le sud du Soudan par le biais de lArmée populaire de libération du Soudan, estime que le Sud-Soudan sera bientôt indépendant et il veut être parmi les premiers à y investir. Selon lui, dautres pays africains comme le Nigéria et lÉthiopie devraient aussi éclater. Avis aux amateurs, il y a peut-être de bonnes affaires à négocier
Dautant que les investisseurs qui développent des projets liés à la production agricole peuvent bénéficier daides internationales. Après la crise mondiale, grandement imputable aux financiers qui en ont tiré grand profit, voilà que laide internationale au développement, essentiellement constituée de fonds publics, irait dans les poches de ces mêmes financiers. On a parlé de moraliser le capitalisme, les chemins qui mènent à cette moralisation semblent bien tortueux. Ne serait-il pas plus simple de soutenir massivement les paysans africains plutôt que de les transformer en salariés (esclaves ?) de multinationales financières et les déposséder de leurs terres ?
Après la Seconde Guerre mondiale, lagriculture européenne française en particulier a connu une croissance spectaculaire et la modernisation des modes de production na pas cessé depuis. Ce qui a permis de faire de la France un pays autosuffisant en matière alimentaire et un des plus grands exportateurs de produits agroalimentaires. Et ce résultat a été obtenu sans expulser des paysans de leurs terres et sans les vendre (louer) à des investisseurs lambda. Pourquoi ce qui a été possible en Europe ne le serait-il pas en Afrique ?
Les réserves de pétrole samenuisant, les spéculateurs se tourneraient-ils vers lor vert ? Cest sans doute lun des enjeux du futur proche avec celui de leau ; les émeutes de la faim en 2008 en ont été un signe. Mais plutôt que de confier leurs terres à des intérêts étrangers, les États africains (indépendants ou pas encore) seraient bien avisés de voir plus loin que le très court terme et prendre conscience quils détiennent une carte quils pourraient jouer en temps utile. Sous des effets dannonce très généreux (lutte contre la pénurie alimentaire en Afrique), les investisseurs visent dabord à faire de largent. Il leur sera dautant plus aisé de faire plier les cours des matières agricoles à leurs intérêts quand ils détiendront dimmenses surfaces agricoles sur le continent noir ou ailleurs. Quant aux retombées pour les pays africains et leurs paysans, elles seront celles quon voudra bien leur reconnaître. Lhistoire, coloniale en particulier, a démontré que les intérêts des uns sont rarement compatibles avec ceux des autres. LAfrique peut être autosuffisante en matière agricole et exportatrice. Cela passe par une meilleure gouvernance, par une révolution verte, par des investissements appropriés, probablement pas par une vente à la découpe de ses meilleures terres agricoles à des spéculateurs étrangers. CD / LNA |