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SOMALIE : APRÈS L'INTERVENTION ÉTHIOPIENNE

Débandade éthiopienne
et montée des intégristes

KARIEH YOUSSOUF (*)
spécialiste de la corne de l’Afrique
Angers, 12 avril 2009

(Libres propos publiés par Les nouvelles d'Addis
et n'engageant pas nécessairement la rédaction du journal)

               

Depuis la malheureuse intervention de ses troupes en Somalie en décembre 2006, l’Éthiopie affiche un forfait pour affirmer son désengagement de ce pays. Le retrait effectif des troupes éthiopiennes semble répondre à plusieurs facteurs, qui tous obligent Addis-Abeba à agir ainsi.

D’abord, alors qu’elle pensait venir à bout rapidement (1) des Islamistes intégristes de la Somalie, l’Éthiopie rencontre sur les terrains une résistance farouche de la part des Somaliens dont l’unité se fait contre ce qu’ils appellent « le camp d’occupants » en l’occurrence leurs « ennemis héréditaires ». L’interventionnisme éthiopien a été d’une ampleur telle qu’il a d’un seul coup relégué au second plan les forts clivages, combien énormes, des populations pour ne cristalliser autour de lui qu’un seul bloc. Il est largement admis par tous que les troupes d’Addis-Abeba ont essuyé des lourdes pertes, difficiles à chiffrer puisque non-publiables (2), de la part de Somalis.
Ensuite, cet engagement militaire n’entraîne guère l’approbation de la Communauté internationale comme l’aurait souhaité l’Éthiopie. Bien au contraire, ses larges causalités en termes de vie humaine avec ses centaines de milliers de morts, de déplacés et de refugiés… pour ne parler que de cela suscitent la désapprobation au sein de l’opinion internationale dont une partie n’a cessé de dénoncer régulièrement les forfaits.

L’accord qui vient d’être conclu à Djibouti entre les Gouvernement fédéral transitoire (GFT) et la résistance (les résidus des Tribunaux islamiques) au début de cette année est une panacée pour la crise de la Somalie qui, pour la énième fois s’est concrétisée par des échecs successifs depuis la dislocation de l’État Somalien en 1991. En effet, d’après des efforts répétitifs consentis par le gouvernement djiboutien, en parfaite symbiose cette fois-ci avec les Nations-Unies, cet accord a l’apparence, tout au moins, de mettre un terme à cette crise. D’abord, celui-ci, issu d’un long processus de tractation entre les différents belligérants de la Somalie, qui ne voulaient en aucun cas se rencontrer, règle pour la 1ère fois un point de discorde et de taille dans la crise somalienne celui de l’évacuation des troupes éthiopiennes.

Cet accord donne déjà des résultats récurrents qui doivent être portés à son crédit. Le retrait des troupes éthiopiennes devient effectif en ce début de 2009 et se fait au vu et au su de tout le monde. Ensuite, le processus d’incorporation des opposants islamistes – du moins leur aile modérée – dans les structures du GTF est également entériné avec le doublement de son parlement déjà pléthorique (550 au lieu de 275). Finalement, l’engagement de la communauté internationale se fait cette fois-ci de façon plus affirmée qu’il ne l’a été dans la crise depuis le début (3)

Avec toutes ces avancées, l’accord de Djibouti semble faire face à des nombreuses turpitudes qui pourraient le conduire dans les cycles d’impasses dans lesquelles se sont fourvoyés ceux qui l’ont précédé. En quoi en conséquence, cette Conférence de réconciliation introduit-elle une nouveauté par rapport à celles antérieurement consacrées à la crise ? Ou bien porte-t-elle les ingrédients de sa future dislocation ?
Nous analyserons dans cet article les nouvelles parties en présence dans cette ère de post-interventionisme éthiopien tout en ayant en filigrane la diminution ou, au contraire, l’accroissement des interférences extérieures. Nous évaluerons également les chances que porte l’accord de Djibouti en vue de la stabilisation de la Somalie.

L’émergence d’un islamisme modéré
Pour la première fois dans l’histoire de ce pays déchiré, l’on assiste à l’apparition sur la scène politique d’un courant islamique qui prône pour ce pays l’imposition de la Charia. Les « barbus » qui, jusque là étaient considérés comme des paria, sont non seulement légitimés aux yeux de la communauté internationale mais se voient aussi attribuer la direction de l’État avec l’élection comme président de Cheikh Sharif Ahmed par un Parlement largement à leur dévotion. L’accord de Djibouti tout en entérinant le maintien de structures étatiques obsolètes mais reconnues pour ce pays a mis les bouchées doubles.

– L’affaiblissement de la position éthiopienne
La trop grande prépondérance d’Addis-Abeba sur la Somalie, depuis 1991, se voit amoindrir à Djibouti et prendre un tour contraire à l’orientation de ses « intérêts » : l’élection à la tête du Gouvernement transitoire fédéral (TFG), par des Islamistes contre lesquels cette dernière a dû justifier, il y a deux ans, son intervention massive en Somalie constitue un revers pour l’Éthiopie.
Non seulement l’Éthiopie demeure acculée au retrait de ses troupes mais perd également l’influence sur le « gouvernement » issu de Djibouti. Mais la question est de savoir jusqu’où celle-ci pourrait tolérer un État islamiste à ses côtés ?

– La fin de la confusion entre terrorisme et Islam
L’accord de Djibouti démontre, s’il en est, qu’il est possible d’envisager pour la Somalie un État avec des Islamistes sans qu’il faille les taxer d’intégristes ou de radicaux. Il est admis implicitement qu’on est loin de faire l’amalgame entre le terrorisme et l’Islam, religion par essence libertaire et respectueuse des Droits humains. Dans ce processus de l’avènement des islamistes à la tête d’un pays inséré dans la stratégie globale de lutte contre le terrorisme international, s’ouvre une ère nouvelle où tout reste théoriquement possible, y compris l’instauration de la paix en Somalie et l’entente régionale.
Un puzzle vient d’être sauté : la question de guerre de culte ne constitue plus un paramètre dans les rapports entre les états. Le retour au contexte d’antan, celui où la coexistence pacifique entre le Christianisme et l’Islam prévalait en corne de l’Afrique y affirme son retour. Avec cette fois-ci l’aval de la Communauté internationale (4).

En effet, depuis le XVIème siècle, les populations de la Corne étaient réputées pour avoir instauré une certaine cohabitation pacifique entre les religions, particulièrement entre le Christianisme et l’Islam et ceci quelle que soit la nature des régimes -coloniaux, impériaux ou post-indépendantistes- qui se sont succédés. Bien qu’elles aient connu, tout au long des cinquante dernières années, des bouleversements et des affrontements d’ordres ethniques ou nationaux, l’on a néanmoins toujours maintenu une ligne de refus des sirènes des va-t-en-guerre des extrémistes de tous bords (5).

Si cet accord ferme aujourd’hui cette petite parenthèse de confrontation entre Islam et le Christianisme dans la longue histoire de leur cohabitation, il n’en demeure moins que le nouveau Chef de l’État de la Somalie, Cheikh Sharif Cheikh Ahmed et son gouvernement ont devant eux plusieurs écueils de taille auxquels ils doivent faire face. La stabilisation de ce pays, longtemps déchiré par le chaos et les guerres civiles, reste soumise à la façon dont cette nouvelle structure aura à surmonter ces obstacles.

La puissance des intégristes
Cheikh Sharif aura à affronter en premier lieu les Islamistes radicaux, dits Al-Shababs qui contrôlent six régions sur douze du Sud de la Somalie. Ceux-ci, noyaux durs de la Résistance contre les troupes éthiopiennes, ne veulent pas lâcher prise. Capitalisant le retrait des troupes éthiopiennes comme une victoire leur revenant de plein droit à eux seuls, ils appliquent déjà dans les territoires sous leur contrôle la Charia dans sa version la plus rétrograde : interdiction aux filles d’aller à l’école, de regarder la TV ou de visionner des films dans les lieux publics, la dilapidation et la flagellation, etc.

Face aux surenchères et autres rhétoriques incendiaires tenues par Al- Chababs, Cheikh Sharif oppose une tactique radicalement différente. Le fait de clamer partout son intention d’avoir un dialogue avec toutes les parties y compris sur la question épineuse de la Charia semble porter des fruits surtout à Mogadiscio où leur influence se rétrécit (6). Dans la cité où le nouveau gouvernement voudrait s’implanter, le Président islamiste dispose d’un crédit de confiance chez ses habitants. S’il y réussit, ce sera un succès d’une importance capitale puisque l’on verra depuis vingt ans des structures étatiques fonctionner dans la capitale de la Somalie disparue.

Conscients de l’enjeu que cela représente, les extrémistes de tous bords livrent une bataille décisive contre l’établissement à Mogadiscio de l’équipe de Cheikh Sharif, leur ancien ami devenu aujourd’hui l’ennemi à abattre (7). L’essentiel de la confrontation entre les Islamistes se jouera en premier lieu autour de Mogadiscio. Pour les Islamistes modérés, la légitimité de leur gouvernement passe par le contrôle de la Cité. Sinon, ils seront contraints à gérer un gouvernement en exil, voire leur disparition à terme comme cela a été le cas des structures qui les ont précédés.

Pour Al-Shababs et autres groupuscules, perdre toute influence sur la ville équivaudrait aussi à ne plus tenir en main le contrôle actuel des régions qui finiront par s’écrouler comme des châteaux de cartes, dans la mesure où l’installation du TFG dans la capitale devra accroître le soutien de la Communauté internationale à leurs « ennemis »

À Mogadiscio se joue aujourd’hui l’avenir et la survie politique des uns et des autres. Bien qu’il dispose d’atouts (8), il est difficile de prédire l’issue du bras de fer de Cheikh Sharif contre ses anciens amis.

La réticence du Puntland
Depuis la défection de l’ancien Président du TFG, Abdullahi Youssouf, issu du même sous-clan des Mijourtine (Clan de Darod), les habitants de cette région semi-autonome n’ont cessé de manifester appréhension et crainte face à une structure dominée par le clan des Hawiye dont ils craignent de la part des membres de celui-ci un esprit de revanche. D’autre part, l’attachement des populations des Mijourtines à l’organisation fédérale de la nouvelle Somalie paraît s’éclipser au profit de la conception du nouveau Chef de l’État pour un État unitaire. En réalité, les Mijourtines sont devant le fait de perdre vraisemblablement une situation de rente politique dont ils ont profité pendant des décennies dans la traditionnelle lutte inter-clanique de prise de pouvoir en Somalie.

La désignation comme Premier ministre d’un de leurs, en la personne de M. Omar Abdourachid Shermarke, fils de l’ancien Président assassiné en octobre 1969, n’altère en rien l’opposition persistante du Puntland à l’égard du gouvernement de Cheikh Sharif (9).

Tout compte fait, il n’est pas impensable de voir cette province, jusque là autonome mais faisant partie de la Somalie, se mouvoir à brève échéance vers un État séparatiste. Ceci constituera sans doute un défi de plus pour le nouveau Chef de l’État dans sa tentative de reconstituer l’unité de l’ancienne Somalie disparue à partir de ses ruines.

Le cas du Somaliland
Un autre dilemme reste celui de cette entité, le Somaliland, qui depuis mai 1991, s’est proclamée une République à part. Quoique non reconnue par aucun État de la Communauté internationale, cette entité s’est différenciée de la Somalie du chaos par sa stabilité, sa paix et son long processus démocratique qui lui permet de tenir régulièrement des élections libres et transparentes pour ses différents organes. Le Somaliland, par contraste aux déchirements de la Somalie, est demeuré singulièrement tout au long de dix huit dernières années, un ilot et un havre de paix au sein des pays de la Corne.

Malgré ses atouts indéniables, le Somaliland souffre d’une part d’un isolement diplomatique sur le plan international et, de l’autre, subit vis-à-vis de ses frères du sud une incompréhension et le refus de le reconnaître comme un État distinct (10). Dans leur quête de reconnaissance, les Somalilandais développent une nouvelle conception de la place des Somalis dans la corne de l’Afrique : des états différenciés permettraient à ceux-ci non seulement de vivre en paix avec eux-mêmes et les voisins tout en mettant fin à « l’irrédentisme somali », source de l’instabilité des cinquante dernières années pour la région.

Si le nouveau chef de l’État s’est gardé depuis de ne pas divulguer d’animosité quelconque à l’égard de cette entité, beaucoup d’observateurs de la scène politique pensent qu’il existe pour la 1ère fois une opportunité où l’on pourrait voir s’enclencher à cout terme une négociation entre Mogadiscio et Hargeisa. Sans tabler sur le résultat de ces pourparlers virtuels, l’avenir du nouveau TFG est également tributaire de la manière dont il aura à gérer le dossier du Somaliland.

La mainmise des états étrangers
En dehors des difficultés ci-dessus décrites le gouvernement de Cheikh Sharif devra trouver un modus vivendi avec les états intéressés par la question somalienne dont la dimension a toujours pesé sur avenir. En premier lieu, il devra composer avec l’Éthiopie qui se voit privée de la grande mainmise qu’elle a dû imposer, par factions armées interposées, sur la Somalie. Le gouvernement de cette nouvelle Somalie aura à apaiser les inquiétudes de l’Éthiopie vis-à-vis de l’installation à son flanc Est d’un état religieux contraire à son orientation.
Tout dépendra de la manière dont l’Éthiopie saura trouver un point d’entente, compatible avec ses intérêts, avec ce nouveau gouvernement. L’influence des autres pays demeure de moindre importance (11) sur l’évolution politique du pays.

L’arrivée d’une nouvelle administration américaine avec Obama à sa tête pourrait augurer pour la Somalie d’une nouvelle ère dans laquelle les interférences étrangères sur la Somalie sauront s’amenuiser.

Tout compte fait, la nouvelle administration de la Somalie, quoique identique aux précédentes, dispose d’atouts indéniables qu’elle devra faire fructifier pour perdurer. Sa concentration sur la capitale doit être effective sans se soucier de la situation des autres régions et encore moins d’Al-Shababs. Seul le contrôle, à court terme de l’ancienne capitale de l’État disparu pourrait lui ouvrir la voie vers la stabilisation d’une Somalie unie ou rénovée sur d’autres formes. Le salut de Cheikh Sharif ne tient qu’à cela, sinon il connaitra le sort de ses prédécesseurs depuis bientôt vingt ans. – KY

              


(*) Djiboutien vivant en France, Youssouf Karieh est chercheur à l’université d’Angers.

-


(1) En décembre 2006, quelques jours après que ses troupes interviennent en Somalie, le Premier ministre affirme en finir au bout de deux ou trois semaines.

(2) Le gouvernement d’Addis-Abeba, soutenu par l’administration Bush, utilisa dans ce conflit la pratique du “black out” sur l’information qui consiste à ne pas divulguer ses pertes.

(3) L’insécurité de plus en plus croissante que fait peser le phénomène de piraterie sur le commerce international dans les côtes somaliennes pourrait justifier l’intérêt des occidentaux pour ce pays.

(4) Les Tribunaux islamiques de Mogadiscio étaient victimes d’un isolement diplomatique en 2006 malgré leur contrôle effectif sur une partie importante du pays.

(5) Pour plus de détails, voir l’article « La Crise Somalienne… » du même auteur : http://www.lesnouvelles.org/P10_magazine/16_analyse04/16167_YK-somalie.html

(6) Depuis le début des pourparlers qu’il a initiés à Djibouti avec le TFG en 2008, Cheikh Sharif réussit à créer une forte base de soutien à Mogadiscio où il s’est rendu à plusieurs reprises. La création des forces locales de maintien de la paix susceptibles de remplacer à terme celles de l’Amisom est mise sur pied. Ainsi le leitmotiv des extrémistes contre la présence des soldats étrangers n’a plus raison d’être.

(7) À la veille de l’arrivée du nouvel appareil de l’État (le Président, le Premier ministre ainsi que le Parlement) les extrémistes -Al Chabas et leurs alliés- livrent les 25 et 26 février 2009 des attentats-suicides et des combats meurtriers contre les soldats de l’Amisom et ceux du TFG.
(8) L’appui d’un collectif des Ulémas somalis et étrangers d’une part, et celui de notables du clan Hawiye de l’autre, constituent en soi les éléments pouvant contribuer à son projet de chute dans la cité.

(9) Les Mijourtines paraissent accorder peu de crédit au nouveau Premier Ministre, M.Shermarke, à cause de son jeune âge, sa vie passée pour l’essentiel en exil, etc. Autant de faits qu’ils estiment susceptibles de le rendre moins rompu aux arcanes de la vie politique des deux dernières décades.

(10) Partisans de l’union avec la Somalie italienne en 1960, les habitants de l’ex-British Somaliland ont du mal à trouver, depuis la débâcle de la Somalie en 1991, des interlocuteurs avec qui discuter de l’issue de leur séparation.

(11) Dans une déclaration à la presse en février 2009 le Premier ministre Meles Zenawi, affirme que l’Éthiopie ne tolérerait jamais des Islamistes à ses frontières de la Somalie. Le fait de s’arroger « un droit d’ingérence » pourrait alimenter la rhétorique des intégristes.


AUTRES ANALYSES DE KARIEH YOUSSOUF

(1/1) Le bourbier somalien et sa dimension internationale

(1/2) La biographie du président Abdillahi Youssouf et les protagonistes de l'élection

(2/2) Positions des pays de l'Igad et de la communauté internationale

(1/3) Esquisse d’une sociologie des clans somalis – Les termes, la situation, la structure

(2/3) Esquisse d’une sociologie des clans somalis – Conditions de l'ethnicité

(3/3) Esquisse d’une sociologie des clans somalis – Les relations matrimoniales dans les enjeux spatiaux et politiques

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