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Récit de voyage

Juillet 2000, Addis-Abeba

Voyage tant attendu, pour ramener à Liège une princesse amhara. Je pars pour une semaine qui va durer six mois.

 


CLAUDE SIMON

 
Le contexte. Claude Simon, grand-père, s’est rendu à Addis-Abeba en juillet 2000 pour aller avec les siens, recueillir la « petite sœur promise depuis si longtemps ». Comme beaucoup de familles adoptantes, notre voyageur sera marqué à vif par la découverte de la capitale, ses beautés et ses douleurs, l’orphelinat, les premiers instants magiques et terribles de la rencontre du "nouvel enfant", les gestes initiaux pour tenter la relation et entreprendre l’intégration.

Des extraits de son journal de voyage ont été publiés dans Les nouvelles d'Addis n°20, novembre-décembre 2000 ; voici la version intégrale. Nous avons conservé la graphie de l'auteur concernant la transcription des mots amhariques et des noms éthiopiens.

Les thèmes. Ce journal, traité dans le plus pur style du journal de voyage, consigne les émerveillements, doutes, coups de gueule du voyageur découvrant un pays pauvre et fascinant. Ne surtout pas chercher là une analyse socio-politique ou autre : entrer dans le parcours du narrateur, comme lui en Éthiopie, sans apriori.

Addis-Abeba (la ville, les gens, le travail, les choses) ; des gens font du béton ; un taxi déglingué ; émotions à l'orphelinat ; rencontre du nouvel enfant ; un mariage éthiopien ; un peu de "vacances". – AL


[Claude Simon
Voyage tant attendu, pour ramener à Liège une princesse amhara

page 1/9]

En introduction, un extrait d’une lettre du 2 février 2000

Je viens de voir à la FNAC Toulon une exposition de photos sur le thème Afrique, avec notamment des clichés du Tchad, du Kenya, d’Érythrée, du Rwanda, mais aussi d’Éthiopie. Je n’en croyais pas mes yeux, et chaque photo je l’ai scrutée au millimètre pour en retirer toute la mœlle, m’en imprégner en pensant à cette petite fille qui va faire son bonheur dans un pays ami. Je pleure en écrivant ces phrases. Et c’est bon. Mais bon Dieu de bonsoir, n’est-ce pas le problème le plus important et le plus cuisant dans notre monde que celui des enfants ? Pour nous, adultes et rabougris, l’idéal n’est-il pas de redevenir tout simplement des enfants ? En dehors de l’enfance, il n’y a point de salut, et on a beau s’introspecter, s’analyser, se donner une conscience bonne, soi-même, nous entendrons toujours les cris de l’enfant qui a faim, les cris de l’enfant qu’on brutalise, qu’on martyrise, l’enfant qui souffre, l’enfant qu’on prostitue pour le plaisir immonde de cafards bien nantis, l’enfant qui a froid, l’enfant sans parents, sans amour, sans tendresse, l’enfant qui cherche une mère, un père, une vie, oui, l’enfant qui saigne, l’enfant qui meurt de vouloir la vie, qui appelle, qui crie, qui n’en peut plus de supporter sa vie. Et cet enfant tout nouveau, tout beau, éclatant du désir de vivre, je l’ai vu, je l’ai senti, il a frotté son âme à la mienne, il m’a appelé, interpellé, et c’est le chant le plus doux et le plus tendre, le plus humain et le plus sauvage que j’aie jamais entendu. Il a pour nom Amanuel. Il a été sauvé du désastre, lui. Et les autres débris d’enfants, qui meurent de tristesse, d’incompréhension, et du déséquilibre de notre monde croulant, qu’en avons-nous fait ? Rien. Un trou. Une balafre sur un arbre. Un néant tout noir. Ils sont morts pour que nous soyons heureux de vivre. Alors, réjouissons-nous de notre bonheur insolent dans lequel nous sommes si malheureux. Mangeons jusqu’à plus faim, et que ces enfants ne le sachent surtout pas. Cueillons les maladies qui seront soignées dans des institutions aseptisées, et pourtant, pour ces petits bouts, hygiénique n’est pas périodique mais étonnant, rare, incroyable même, et révoltant.

Dieu me pardonne d’être sorti des sons usuels de l’estime et du vouloir-bien-être, mais mon cœur a saigné, et il le fera encore. Alors, ne me pardonne pas, et écoute avec moi tous les cris qui peuplent cette terre ! Tu n’es rien, je ne suis rien, tant que ce monde peut encore rire de ceux qui ont faim. De ceux qui sont méprisés, malmenés, reniés, ensevelis sans un mot de tendresse. Et si tu les vois, ces verrues du monde, ne détourne pas ton regard mais aiguise-le, car quand cet humain, femme, homme, ou enfant, et surtout enfant, viendra nous demander des comptes, nous devrons nous faire tout petits, minuscules devant leur grandeur. Je n’oublierai jamais cet extrait de la Bible : Ton nom est « ce que tu as été dans l’épreuve ». Mais quelle épreuve ? C’est bien entendu un bon point si nous arrivons à nous dépatouiller de nos épreuves à nous, et sans faire chier le monde. Nous devons nous armer pour résister à toutes sortes d’agressions. Et les épreuves des autres ? Et les épreuves de tous les innocents ? Cela me donne envie d’aller chercher à Addis ou au Tigray des enfants que nous pourrons mazouter, et que je pourrai faire passer pour des oiseaux migrateurs sur les plages de Bretagne. Notre terre n’est-elle pas la leur ? Julos Beaucarne, de Tourine-la-Grosse, Brabant, Wallonie, Belgique, disait « Mon terroir c’est les galaxies ». Eux aussi. Mais ce ne sont pas les œillères d’un Haile Selassie, ou les idées soi-disant progressistes d’un Mengistu ou d’un Zenawi qui vont donner à ces enfants une vie dans laquelle leur descendance se réjouira de vivre en un pays de miel. Nous. Il n’y a que nous. Il n’y a que ceux qui croient qui pourront témoigner.

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