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[Claude Simon
Voyage tant attendu, pour ramener à Liège une princesse amhara

page 2/9]


Mardi 25 juillet

[Programme du jour : LUFTHANSA Airbus A320 Brussels 0700 -- Frankfurt 0810 -- LUFTHANSA Airbus A340 Frankfurt 1020 -- Le Caire -- Addis Ababa 2020.]

Dring ! Get up ! Il est 4 heures de la nuit, Gigi et Paul viennent me chercher en Berlingo. À l’arrière, Amanuel, très vaillant, pousse de puissants cris de joie comme on en sait émettre à trois ans et demi, même en ayant peu dormi. C’est pour lui aussi un jour merveilleux, puisque, enfin, nous allons chercher sa petite sœur promise depuis si longtemps ! Le coffre, pourtant énorme, est bourré, et j’en ajoute encore. Assis sur la banquette arrière, entre Amanuel et la place encore vide de ma petite-fille qui nous attend en Afrique, et que nous nommons toujours Selamawit, je rêve à ce pays lointain dont je connais si peu de choses. Et nous la sentons en nous, cette petite, nous avons scruté les photos reçues de l’orphelinat, nous nous en sommes imprégnés, nous retenons de ces images une petite fille de trois ans presque, très sévère, et dont les rares sourires ont d’autant plus de chaleur. Il pleut sur l’autoroute presque déserte et désolée, et seuls bougent les reflets irréguliers des lampes au sodium dans les flaques d’eau piquetées de gouttes. Nous laissons la voiture en B 103 au parking longue durée, sous la garde de l’hippocampe géant, repère remarquable... quand on le connaît et qu’on a le nez dessus.

Le hall de l’aéroport national connaît l’affluence des grands jours, tous les échantillons de l’humanité s’y sont donné rendez-vous. Légère attente avant le pesage, car nous attendons encore deux colis ajoutés par des amis de Bruxelles, ce qui en fait treize dans la soute, auxquels il convient d’ajouter les bagages à main et... Amanuel. Inutile de le porter, il va bien tout seul, et même plus loin que voulu. Pourtant, avec une poignée dans le dos, la surveillance serait facilitée.

Vol sans histoire jusqu’à Francfort, et le transit de l’Airbus 320 au 340 s’effectue relax sous la pluie battante. C’est alors le grand envol vers Addis-Abeba, monotone comme il se doit, si bien que Aman a bien dormi, Gigi un peu et Paul deux peu. Moi ? Comme Gigi.

Durant l’escale du Caire, nous sommes remarqués par un Français occupé à l’ambassade de France à Addis. Après une très intéressante conversation, il nous confie ses coordonnées, mais nous n’aurons malheureusement pas la possibilité de le revoir durant le séjour. Il nous présente un ami Médecin sans frontières, canadien, qui a adopté une Éthiopienne, une Kenyane, et une Érythréenne. Lui viendra nous voir à l’hôtel, à Addis.

Au dîner, Gigi a reçu un blanc de poulet... noir à l’intérieur. Partout où elle coupe, c’est noir. L’hôtesse s’excuse et lui donne un autre plat, meilleur. Mais c’est pareil. Le problème vient de son couteau -- marabouté ? -- qui noircit le poulet. À tous les coups, ça marche. Mais avec mon couteau, il ne se passe rien ! Ce petit incident rompt un peu la monotonie du voyage. Mais il faut bien dire que le film qui passe sur la télé est stupide, mais alors bête à pleurer ! Qui peut aimer avaler une telle connerie ?

En arrivant à Addis, l’ambiance est tellement gaie, la sympathie si grande vis-à-vis des voisins -- et peut-être y a-t-il aussi dans l’air un peu d’énervement -- que le voyage se termine par une bataille de coussins, ce qui n’est pas pour déplaire à Amanuel. Que de grands gosses : un médecin, un attaché d’ambassade, des profs... quel chahut !

L’atterrissage à Addis-Abeba se fait rapide, puisque nous ne descendons pas en dessous de 2.400 mètres. Mais aussi assez brutal, comme au Caire.

Dans les couloirs de l’aéroport, premières impressions de richesse. Dallage de marbre blanc, mais que de meubles ébréchés, à la peinture écaillée, dont la quincaillerie défaillante a été remplacée par "presque la même", des affiches à moitié décollées pendent tristement, et les plantes semblent bien fatiguées dans leur pot. Pour les formalités, on prend le temps, car pour chaque passager il y a beaucoup à vérifier dans divers cahiers manuscrits, le problème étant que nous sommes dans les derniers de la file. Une seule valise est ouverte, mais pas inspectée, car la préposée a envie d’en finir. En fin de compte, il y a des avantages à se trouver dans les derniers. Quant au tableau des vols, il en indique deux : notre jet, qui retourne à Frankfurt, et un second pour Nairobi. C’est peu ! Nous voyons l’utilisation de la main d’œuvre : plusieurs femmes nettoient de façon parallèle avec de simples fauberts.

Comme nous sommes dans les derniers, je dis à Paul que nous prendrons sur le tourniquet les bagages qui restent. Mais le quartier est très honnête, il n’y a pas eu de problème. Excepté avec les caddies dont les roues ne comprennent que l’amharique, et confondent tourner et aller tout droit. Celui de Paul est même franchement rebelle à toute manœuvre, et se fait copieusement insulter en français sans que cela change quoi que ce soit à son comportement. Comme quoi il y a aussi des avantages à se trouver dans les premiers.

A peine sortis de l’aéroport, l’univers africain commence à se dévoiler : il y a du monde partout. Nous sommes bientôt aperçus par Asafach, directrice de l’amba, venue en compagnie de son mari nous chercher avec son 4x4 japonais. (1) Mais comment tout peut-il y tenir ? Nous roulons lentement dans la nuit noire, (2) l’éclairage public est quasi inexistant, le ciel couvert ressemble bien à un ciel de saison des pluies, pas de Croix du sud, pas de Polaris, et il fait frais, 18°. Dans la lueur jaunâtre des phares apparaissent brièvement des ombres mouvantes assez colorées agitant largement les bras : des putes. Nous voyons beaucoup de monde, beaucoup d’enfants, et la voiture roule à gauche, à vingt ou trente à l’heure . Sur le toit de l’hôtel Holiday, la grande enseigne lumineuse rouge et verte est aussi incompréhensible et hermétique en caractères latins qu’en amharique, tant elle est déglinguée. Asafach stoppe dans la cour de l’hôtel, tout est alors déchargé, et ce ne sont pas les porteurs qui manquent pour monter sacs et valises. Heureusement, car nos chambres se situent aux troisième et quatrième étages, sans ascenseur. Et nous sommes à 2.400 mètres d’altitude... Peut-être n’aurais-je pas dû donner, hier matin, du sang à la Croix Rouge.

Un fantôme d’immeuble en construction est vaguement visible dans la lumière irréelle d’un halogène inondant de sa lumière froide la cour derrière l’hôtel. Les échafaudages ondulés sont construits en branches d’eucalyptus, ainsi que le plan incliné qui mène à l’étage. J’aurai l’occasion, dans les jours suivants, de voir de plus près les techniques étranges utilisées dans ce bâtiment. Comme par exemple souder à l’arc sans masque ou une quelconque protection !

Dans ma chambre, assez modeste, je suis ébloui par les lits jumeaux recouverts -- comme les oreillers -- d’un brillant satin rose fleuri. Sur la table de nuit, une télé convenable, qui peut m’approvisionner en ETV, CNN, BBC World, et MTV. Ici, la langue anglaise, ou plutôt américaine, est reine. Un téléphone, un cabinet de toilette avec WC, douche et lavabo. Un placard garni de quelques cintres fossiles. Table et chaise. De loin, c’est honnête, mais... le bouton de la chasse d’eau est inopérant, il faut lever le couvercle du réservoir ; le miroir du lavabo est tourné vers l’est, la tablette vers l’ouest ; la petite poubelle en plastique maintient la porte ouverte ; la lampe de chevet ne fonctionne pas, la chaise a été réparée plutôt mal que bien, puisque ses parallèles se rejoignent bien avant l’infini, et le mur ne porte pas le moindre cadre. Il ne faut surtout observer aucun détail ! Ni pour la menuiserie, ni pour l’électricité, ni pour la peinture. Cependant l’eau est bien chaude et tout est propre, excepté la moquette rouge qui porte les cicatrices et tatouages des précédents pensionnaires. Mais il semble bien que l’hôtel ne dispose pas d’aspirateur.

Au bar, les larges fauteuils nous accueillent, et nous nous laissons séduire par une bière très fraîche. Ensuite nous faisons confiance au vin d’Awash, lourd et épais, pour nous griser et oublier la fatigue qui ne fait que commencer.

Avant de m’endormir, je note dans mon carnet le fil conducteur de la journée et les repères vécus. Cela, je vais le faire dorénavant au moins une fois par jour. Il va y avoir tant et tant de moments de vie à ne pas oublier.

« Aller en piquant des détails et s’en souvenir le soir en accouchant d’une journée exceptionnelle. » (Guillebaud et Depardon : La Porte des larmes)

Je fais sur les fesses un demi-tour et zappe la télé bizarrement placée sur la table de nuit. Je tombe sur CNN qui m’apprend le crash du Concorde, à Roissy. Une boule de feu ! Une horreur de 113 morts ! Un voyage en avion laisse toujours penser que l’accident est possible. En train, jamais. En voiture, bien plus constamment meurtrière, jamais. Et cette idée d’un accident d’avion, tomber de dix mille mètres, est rendue supportable par la pensée de mes bras autour d’Amanuel ou de Gigi, pour les protéger et les rassurer, ben oui, je veux bien mourir avec eux.

Je m’endors, bercé par les jappements plaintifs des chiens de garde, qui, de cour en cour, transpercent la nuit opaque en se répondant. Mais, de jour en soir, les nouvelles ne changent pas : aujourd’hui, pas de Canigou.

[Les statistiques des Nations unies classent l’Éthiopie au dernier rang des pays les plus pauvres de la planète. Revenu annuel de cent vingt dollars. Espérance de vie quarante-cinq ans. Budget santé, un dollar par an et par habitant. Nous sommes venus chez les plus pauvres d’entre les pauvres.]


(1) Les japonais se sont taillé la part du lion dans la vente des véhicules utilitaires en Éthiopie.
(2) Rouler dans la bande de gauche et dépasser par la droite semblent vraiment habituels. Mais il faut dire que le Kenya n'est pas loin, Et puis il y a tant de piétons sur la bande de droite, les trottoirs étant devenus des bourbiers, suite aux pluies.

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