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[Claude Simon
Voyage tant attendu, pour ramener à Liège une princesse amhara

page 3/9]


Mercredi 26 juillet

La nuit fut donc assez courte -- une de plus --, et c’est Paul qui vient m’éveiller à 7h30. Mais je sens toujours l’effet des boissons de hier soir, la bière tentante à laquelle, quoique belge, je ne suis pas habitué, mais aussi le massif vin rouge d’Awash formé et mûri par treize mois de soleil, dit-on.

Mes sens commencent immédiatement à percevoir le monde inconnu qui s’expose à moi. D’abord l’odorat. Comme ma fenêtre reste ouverte nuit et jour, je suis directement assailli par la senteur envoûtante d’Addis-Abeba, l’odeur d’eucalyptus brûlé. De ma chambre, j’ai vue sur une mer d’habitations aux murs construits avec un mélange de paille hachée et de boue séchée, et couvertes de tôle ondulée, disséminées parmi les bananiers, les acacias et les eucalyptus géants. Un peu partout dépassent des tours plus ou moins bien bricolées portant des réservoirs à eau. En cette saison des pluies, une rue, de terre et cailloux, devient vite un bourbier pour les piétons. Et mes oreilles pétillent du martèlement continu de la pluie sur la tôle ondulée, accompagné de quelques coups de marteau venant du chantier en activité derrière l’hôtel.

Le petit déjeuner reviendra chaque jour comme une litanie, annoncé par le menu inlassablement le même, avec toujours le jus d’oranges, les œufs que nous pouvons demander scrambled ou fried, sur une ou deux faces, avec ou sans bacon, le café, léger, avec ou sans sucre, et la confiture liquide au goût de citron, diamètre mesuré sur l’assiette 5 cm et épaisseur 3 mm. Ce qui fait presque 6 ml. Et quelques noquettes de beurre.

Sur le chantier, un camion a amené des parpaings bien rangés, et le déchargement des blocs est effectué sous la pluie par six ouvriers, et un chef, que je peux reconnaître à la cravate et aux mains en poches. Les blocs, assez friables, sont saisis un par un, et cassent parfois rien qu’à les empoigner. Pas de vêtements de travail, j’aperçois même un manœuvre portant un complet veston beige, des chaussures légères, et un sachet plastique sur la tête. Un autre est coiffé d’un képi militaire, sans doute un cher souvenir d’un séjour sur le front érythréen ou somali. Il y a sur le camion environ l’équivalent de douze palettes, et le déchargement va durer de neuf à quinze heures.

Vers 10h30, Asafach vient nous chercher avec son 4x4 pour nous conduire à l’orphelinat. C’est maintenant que je vais vraiment voir le visage habituel d’Addis-Abeba. Les avenues et les rues regorgent partout d’une humanité dans un état déplorable, cela grouille de mendiants, d’éclopés, d’estropiés et invalides de tous genres, petits vendeurs de rues, shœshiners, magasins minuscules faits de tôles rouillées et de n’importe quoi, et tout cela sur le trottoir boueux, mais aussi sur la chaussée réduite à bien peu de chose. Ajoutons des troupeaux de vaches, ou de moutons, et parfois des ânes, qui bloquent parfois la circulation des taxis bleus particuliers ou collectifs, et les quelques voitures. Il est rarissime de rencontrer une voiture neuve, et alors c’est généralement une grosse Mercedes. Un tel luxe je le ressens comme une provocation. Et le fait de venir d’un pays riche où tout s’achète et dans lequel tout un chacun se sent heureux d’être mécontent de son sort ou du gouvernement ou du climat, ou encore mais aussi, cela me serre le cœur et un malaise s’insinue sournoisement en moi. Ne vit-elle pas ici et maintenant, l’humanité pauvre, l’humanité minable, l’humanité abandonnée, l’humanité indigente, dénuée de tout, qui ne possède rien, et qui survit pourtant ? Je me force à observer des scènes de rues, des détails des personnes, des bâtiments, et je me rends compte que cette attention soutenue m’empêche de ressentir au plus profond de moi. Et si je laisse le flot de leur misère s’imprégner en moi, ce tatouage va m’empêcher de tout retenir.

Il me semble bien impossible de traverser Addis-Abeba à pied, tant il y a du monde qui souffre, qui mendie. Nous quittons la chaussée asphaltée, et, en première, par une rue boueuse, caillouteuse et à travers de grandes flaques d’eau brune, nous arrivons bientôt à l’amba.

L’amba, c’est l’orphelinat. Ce nom peut signifier refuge, forteresse, mais aussi, en montagne, plateau. Ici, c’est un refuge pour les petits enfants, mais aussi une forteresse, avec ses hauts murs et la porte d’acier. Asafach donne un coup d’avertisseur, et une nounou vient ouvrir le grand portail. La mekeena s’arrête dans la petite cour cimentée, le portail se referme à grand bruit, les enfants ont aperçu un minuscule coin de liberté, un infime coin de liberté qui leur est promis pour bientôt, quand ils pourront découvrir leur nouvelle maman et leur nouveau papa, (3) s’ils peuvent faire le chemin jusqu’à Addis.

Amanuel, qui a quitté l’amba il y a plus de deux ans -- il avait 17 mois -- est immédiatement reconnu et accueilli par toutes les nounous qui ne cessent de crier son nom. Aman ! Izzeeh ! Ici ! Amanuel ! Desta ! Joie ! C’est la fête, les rires, les cœurs débordants d’éclats de joie fusant en tous sens.

Mais, dans le couloir sombre, la petite sœur Seluna (4) attend, son impatience parfaitement dissimulée, son inquiétude exacerbée par les questions sans réponses qu’elle se pose depuis bien des jours, assise sur un petit tabouret, l’air sévère et fermé, et dans la pièce du fond, sont groupés une quinzaine d’enfants qui, visiblement, ont reçu la consigne de ne pas en dépasser le seuil.

... Luna attend, assise sur un petit tabouret…

Gigi est la première à l’aborder, presque sur la pointe des pieds, puis Paul -- d’abord amama et ababa -- et papy reste en arrière. Pas de photos dans l’immédiat, afin de ne pas cacher nos visages et ne pas l’effaroucher, mais un contact progressif. Il en a fallu du temps et une longue conversation avec les mains, les lèvres, les expressions du visage, pour approcher les affleurements de la sensibilité de ce petit bout de femme. Quant à la nôtre, elle est mise à rude épreuve, mais ce n’est tout de même pas le moment de pleurer ! S’en approcher et prononcer toutes paroles incompréhensibles pour elle, mais qui devraient la toucher par leurs intonations, ce n’est pas évident. Mais elle s’installe bientôt sur les genoux de sa nouvelle maman, blottie, mais nous poignardant toujours de la profondeur de ses yeux inquiets, le visage fermé, seulement éclairé par le petit lapin rose qu’elle a reçu d’Amanuel (5) et tient dans une main, tandis que, de l’autre, elle serre deux timbres que je lui ai donnés, l’un avec la photo d’Amanuel, l’autre avec la sienne. Il a bien du mal à sortir, ce petit sourire accroché aux larmes de son enfance !

Aman fait une distribution de petites autos, et le centre du monde s’élargit, Puis ce sont les jeux avec les enfants, sans matériel, et nous exprimons notre désir de rencontre avec les gestes que tous les enfants comprennent instinctivement, se tenir par les mains, les frapper, les expressions du visage, sourires et grimaces, les intonations de la voix, les cris, et aussi les chants. Et le contact peau à peau n’est pas le moins important. On se frotte, on se donne des bisous, les enfants aiment caresser ma barbe blanche, qui les impressionne beaucoup.

Sur les genoux de Gigi, Seluna verse une grosse larme toute chaude, qu’elle a essayé vainement de retenir. Pourquoi ? Je ne peux que supposer : elle quitte une endroit où elle est bien, elle quitte des amies, elle ne comprend pas la langue.

Dans le couloir, la nounou cuisinière a préparé les instruments pour la cérémonie du café, le buna, suivant un rituel immuable : à même le sol, le réchaud à charbon de bois, le medadja, une cafetière en terre cuite noire, la jabana, un petit meuble rectangulaire, le rekebot, portant les tasses et le sucre. D’abord la torréfaction des grains, passés ensuite dans l’assemblée, afin d’en humer et apprécier la saveur. Les grains fumants sont longuement pilés, concassés, écrasés dans un mortier. La phase finale est le mélange de l’eau et du café dans la jabana, mais une petite fille m’a quelque peu distrait et je n’ai pu observer les détails de ces ultimes opérations. Au moment de servir, il est proposé avec ou sans sucre. Mais avec du pain blanc, le dabbo. La cérémonie du café, c’est un arrêt dans les occupations, une détente, et une marque d’estime.

Nous retrouvons Amanuel et Luna avec les autres enfants dans la chambre du fond. Là, deux lits doubles en fer, et les enfants peuvent jouer dans l’espace qui les sépare. Assis sur le bord du matelas, nous faisons tous les quatre les sots avec les enfants. Jeux de mains, jeux de bouches, bruits toujours amusants, et, tous, nous rions aux éclats. Comment oublier ces visages aux yeux profonds éternellement bons, demandeurs de vie. Sourires d’enfants. Rires d’enfants. Tendresse d’enfants, qui prennent possession des genoux. Ils nous apprennent des mots en amharique. Les parties du corps, surtout. Quant à moi, je leur apprends le mot bisou, sami.

Parmi les quinze "grands" se distinguent par leurs multiples tresses Hanna et Bertukwen, les meilleures amies de Seluna, qui vont bientôt venir en Belgique. Depuis la tonte intégrale lors de leur entrée à l’amba, leurs cheveux ont bien repoussé, et les tresses un peu fatiguées d’attendre le peigne et les mains expertes de maman se rebiffent en tous sens.

Aman retrouve les vélos trotteurs, les mêmes qu’à son école de Liège ! Déchaîné, il dégage un maximum d’énergie. Le voilà le vrai lion !

Dans les bagages destinés à l’amba, nous attendait un vélo d’enfant qu’il a fallu assembler. Mais trouver les bons tournevis est un réel problème. Les objets les plus simples, les plus usuels, les plus insignifiants chez nous sont ici des trésors.

Nous assistons émus au dîner des enfants, assis par terre dans le couloir, l’assiette d’injera entre les jambes, et ils mangent avec les doigts. Les nounous aident les plus petits, les plus faibles. L’assiette creuse est recouverte généreusement d’injera be watt, c’est-à-dire mouillé d’une louche de sauce très pimentée. Nous les laissons et expliquons, ou plutôt faisons expliquer à Selunawit que nous reviendrons l’après-midi, après sa sieste.

En route pour l’hôtel Holiday, où nous mangeons rapidement des spaghettis (sp. Bolognaise et sp. Méditerranée, les plus lents) avant de remonter dans les chambres. Là, pas de chauffage, et il fait frais, 15°. Le chauffage central n’existe pas, même dans les grands restaurants.

Le taxi nous reconduit à l’amba et nous attend. Nous retrouvons Luna et tous nos amis les enfants, enchantés de nous revoir, et avec qui nous formons encore des jeux. Parmi tous ces enfants recueillis, pleins de l’amour la tendresse et la flamme que leur donnent les nounous, je sens flotter de floconneux nuages de bonheur, et je m’y laisse couler. Si nous avions connu la langue amharique, nous ne serions pas devenus aussi primitifs dans nos comportements, mais plus intellectuels, moins humains. Hulet et hulet ne font plus vraiment harat. Nous sommes heureux et fiers de nous percevoir tels des animaux : renifler l’air, flairer la peau sombre couleur café, humer les cheveux crépus, sentir la peau satinée dans les mains, émettre des bruits de bouche, de nez, sentir les poils, les matières. Et les regards ! Nous avons retrouvé Luna très rieuse, qui serre toujours en ses mains ses trésors à elle, le lapin rose, les petites photos, une auto. Nous formons un incroyable mélange avec les enfants, la gaieté, la joie de vivre font que les chants s’amorcent d’eux-mêmes et se métamorphosent en chorale. C’est le grand amour avec Hannah et Bertukwen, les grandes amies de Luna. Seluna connaît sa place, près de nous, et même si d’autres enfants ont nos faveurs, Gigi est sa maman et Paul son papa. Aman aime lui faire plaisir, il est même assez prévenant, et lui rend le lapin rose que tenait un enfant. Avec une fille sur chaque genou, ma barbe n’a jamais été autant caressée ! Bertukwen se colle de plus en plus à moi, et passe un bras autour de mon cou. Odeur humaine de cheveux. Bonheur comme aux premiers temps du monde.

C’est maintenant le repas du soir. La pâtée de porridge salé est donnée aux enfants, tous autour de la nounou, qui leur présente la becquée avec une cuiller. Seluna a laissé tomber un morceau, que je ramasse et mange. Le succès est évident. Un gamin aux lèvres minces mais un cœur grand, énorme, m’embrasse la main. C’est bien triste de se quitter, mais la nounou a bien expliqué que nous reviendrons demain. Puis le taxi nous ramène au Holiday, avant de nous conduire dans un bon restaurant : le Blue Tops.

À l’entrée du parc précédant deux restaurants, un gardien sympa, avec uniforme et képi, portant le bâton traditionnel est muni d’un détecteur de métaux avec lequel il amuse Amanuel. Nous choisissons le restaurant, le vrai, l’autre faisant plutôt snack. Les clients sont tous Amharas, sauf nous, et le menu nettement italien. Amanuel a apporté ses dinosaures, qui le suivent partout -- Claudy, tu joues ? Nous avons choisi des entrées, des plats, deux bouteilles de vin, cognac, etc. et cela a fait une note de 300 birrs.

A la fin du repas s’est produite une scène mémorable : une tentative de séduction d’Amanuel pour une fillette jolie comme un cœur. Les approches, en montrant ses dinosaures de plastique, un peu plus près mais pas trop, les visages épanouis des enfants, puis plus sérieux, un vrai théâtre. Et la pièce jouée ce soir a accueilli beaucoup de spectateurs, notamment parmi le personnel. Les sens sont comblés, le cœur est plein, et l’esprit on s’en fout.

C’est en rejoignant le taxi, juste devant le restaurant, que le contraste fait mal : des nuées d’enfants en maraude, courant en tous sens, chassés par les deux gardes armés de bâtons. Comme partout. Comment justifier raisonnablement qu’ils ont faim, alors que nous sortons repus et plus, ayant dépensé 60 heures de travail d’un ouvrier.

La soirée se termine au bar du Holiday, avec à la télé les Nile Girls, groupe de jeunes filles de 14 à 18 ans, qui dansent dans une ambiance plutôt Afrique centrale.

[Gigi me donne deux bonnes adresses :
-- Sourires d’enfants : 9, rue de la Reffe, 4920, REMOUCHAMPS. 068-2012069-25
-- Les Nouvelles d’Addis : 24, le Moulin du Pont, 77320 St-Remy-de-la-Vanne (Tf 01 64 04 47 12) (abonnement 180 FRF/an).
]

Est-il bien vrai que, hier matin, nous étions à Liège ? Est-il bien vrai ?


(3) Ici, tous les enfants sont orphelins de père et de mère et vont être adoptés par des parents belges ou norvégiens.
(4) Le scoop : la petite était, en avril, appelée Selunawit
, mais, en Belgique, des Éthiopiens ont affirmé que ce prénom n'existait pas, mais bien Selamawit. Gigi et Paul l'appelaient déjà Luna, et j'avais produit des timbres à son nom ! Et maintenant, Asafach nous affirme que le prénom est bien Selunawit ! Quoi qu'il en soit, ici, à Addis, beaucoup l'appellent Selam. Mais lorsque nous expliquons que le diminutif est Luna, qui signifie Moon, c'est la joie.
(5) Deux mois plus tôt, Amanuel l'avait spontanément choisi : « Pour ma petite sœur !
 ». C'est lui qui a donné la pièce au marchand.

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