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[Claude Simon
Voyage tant attendu, pour ramener à Liège une princesse amhara

page 4/9]


Jeudi 27 juillet

Le ciel est toujours couvert et sombre, et la pluie ne tarde pas à tomber sur la région d’Addis. Cette pluie va ruisseler sur les trottoirs boueux, les filets vont se réunir pour former une curieuse rivière, l’Awash, qui, en partant vers l’est, va se perdre dans le désert et finalement former un lac à la frontière djiboutienne. Cette pluie ne verra jamais la mer.

Avant de quitter l’hôtel, je fais encore quelques observations sur la manière de préparer le béton. Avant mon arrivée, les composants ont été déposés directement sur le sol. J’assiste au mélange. Un ouvrier tient une pelle retournée, qui est tirée d’un côté à l’autre du tas par un deuxième, à l’aide d’un fer à béton courbé aux extrémités. Et en déplaçant aussi souvent que possible le point de tire, le tas finit par être assez bien mélangé. La pelle permet de charger des brancards, afin de hisser à deux l’équivalent d’un grand seau au niveau de l’étage. Là, ils remplissent un seau qui est donné à un troisième perché sur une échelle, et qui vide ce béton dans le coffrage pour faire un pilier, qui sera décoffré dans trois jours. Je remarque aussi que les fers sont coupés à la scie à métaux, et sans étau. Que de peine pour un travail tellement mécanisé dans les pays évolués.

Le taxi coûte vingt birrs à l’heure, l’essence 3,8 birrs le litre. Comme beaucoup de taxis d’Addis-Abeba, celui d’Asnake est vieux, épuisé et pourri. C’est une vénérable Fiat née dans les années soixante, ayant connu une adolescence difficile aux Pays-Bas, dont elle conserve encore la plaque d’immatriculation jaune et noire, et repeinte au pinceau en bleu clair pour lui donner les signes de la déformation professionnelle, qui ahane dans les côtes par manque de compression, s’arrête au milieu de la chaussée sous la pluie battante suite à un allumage défectueux, mais il faut dire aussi que le carburateur n’est certainement pas corrigé pour une altitude de 2.400 mètres. Notre chauffeur a l’habitude de faire tourner l’engin à très bas régime -- le carburant est cher -- et le moteur a son habitude aussi : caler au démarrage. Quant à la qualité du carburant, il est raisonnable d’avoir des doutes. Sur le tableau de bord, un tissu de velours cramoisi, à franges, des images pieuses, des monnaies de tous pays. Le plastique collé un peu partout sur le vaigrage se décolle et se déchire. Ce qui est vraiment dérangeant, c’est, à l’intérieur, la puanteur d’échappement qui finit par donner mal à la tête, et même des nausées.

Mais aujourd’hui est un grand jour, car Selunawit, alias Seluna, alias Luna va revenir avec nous ! Conscient de l’importance du jour, le soleil a troué les nuages, et les activités dans la cour de l’amba peuvent se dérouler joyeusement. Elfenesh et autres nounous passent leurs journées à laver à la main vêtements et couches d’enfants. Le linge passe d’un bassin à l’autre, d’une main à l’autre, d’un rire à l’autre, laver, rincer, tordre, rincer et tordre et encore et encore, et finit par jouir d’un premier séchage au soleil, en vrac sur une toile cirée étendue dans la cour. Ensuite, tout passe dans une manne portée sous les cordes à linge. Là, les enfants prennent une part active dans les tâches de la communauté. Leur travail consiste à défroisser chaque pièce et la donner, dans le bon sens, à la nounou qui la pose sur les cordes, sans pinces, au point le plus bas. Avec le manche du balai, une autre nounou pousse le linge plus haut, vers les extrémités de la corde. La cour resplendit alors du linge multicolore qui sèche, sur les cordes et sur les sièges qui ont été sortis, et, comme c’est la saison des pluies, il y en a également partout à l’intérieur, même par dessus les portes. Les nounous s’arrêtent parfois pour organiser des jeux, des rondes, avec les enfants, et les faire chanter. Les tout petits rampent, et sont parfois placés debout devant un tabouret pour les aider à commencer leur marche dans la vie heureuse. Seluna a apporté un jeu puzzle (6) en bois avec des nounours et les pièces s’en vont au gré de toutes les petites mains. Son amie Bertukwen est triste, morose, et a le cœur plein de blues. Je vais la chercher et la prends sur un genou. Puis c’est un petit tout rachitique, genre oiseau tombé du nid, que je peux cajoler. Et une tournante se fait, tout l’orphelinat sera passé sur mes genoux. Parmi les jeux spontanés : la bataille de mains, mon bob. Puis c’est le repas des grands, dans le petit préau, assis sur des cartons. Seluna repart avec nous dans le taxi d’Asnake qui nous a attendus.

Sur le chemin du retour vers l’hôtel, nous nous gorgeons les yeux des tas d’images que les photos ne sont pas capables de montrer, et que, de toute façon, nous ne pouvons "prendre". Des vaches maigres, accompagnées d’un berger très digne enveloppé d’une épaisse couverture, portant un long bâton sur lequel une petite traverse permet de s’appuyer. Sur ce qui sert de trottoir, une femme coud avec une machine à manivelle. Il y a des petits commerces partout. Pour Seluna, tout est nouveau, puisque elle n’est pas sortie de l’orphelinat depuis son entrée à l’amba, en mars. Mais quelle a été sa vie avant ?

A l’hôtel, nous connaissions l’accueil fait à Amanuel, le garçon costaud, mais maintenant c’est aussi celui de Seluna, plus faible en apparence. En apparence, je dis bien. Les Éthiopiens apprécient l’adoption des enfants par des ferendji. Ils sont souvent tellement bien disposés, aimables et bienveillants, au point de rencontrer couramment des hommes marchant main dans la main. Nous commandons des spaghettis, et Luna prend sa part, qu’elle mange avec les doigts, comme l’injera. Un serveur emmène Aman aux cuisines pour lui montrer les secrets de la préparation des repas, très grande faveur qui lui fait un ami de plus. Bien entendu, y ayant pénétré une fois, il va vouloir s’y rendre selon son bon plaisir, mais la porte est un va-et-vient et cela va lui faire une bosse au front, et une expérience de plus.
Puis nous devons gravir les étages,
vingt marches pour arriver un premier,
puis vingt autres pour atteindre le deuxième,
et encore vingt pour parvenir péniblement au troisième,
et les vingt dernières, les plus épuisantes, pour arrêter l’ascension au quatrième.
Et ces efforts sont pénibles, à 2.400 m d’altitude.

Les enfants vont faire la sieste avec Gigi, qui a bien besoin de récupérer, ayant dû beaucoup peiner pour achever ses travaux de graphisme avant le départ. Pendant ce temps, Paul et moi allons avec Asnake chez Lufthansa, Churchill road, pour confirmation des billets de retour. C’est vraiment au centre d’Addis, et cela grouille de monde comme une plaie béante, large ouverte. L’Éthiopie saignante est terriblement infectée. Partout mendient des loqueteux, des éclopés, des corps tordus. Des visages d’enfants avec une expression profonde de douleur, arborant les yeux de la résignation ou de la désespérance. Contre la vitre, de grands yeux mouillés, tendres comme ceux d’un chien, et les lèvres qui murmurent « Mister, mister… » Beaucoup grimacent, et peu arrivent à produire un sourire. Ils demandent la pitié, ils ont faim, ils sont malades, ils sont condamnés à mort. Que vais-je faire d’eux ?

Nous parcourons dans ce taxi pourri et léthargique les rues goudronnées, mais comme la saison des pluies, la vraie, celle qui dure trois mois, de juillet en septembre, a transformé les trottoirs en poto-poto, la chaussée est envahie par les piétons. La pluie arrose les plateaux d’Éthiopie, et s’écoule en grande partie vers le Nil Bleu, mais l’Éthiopie n’en profitera pas. Une autre fraction s’en va vers l’Awash, qui s’éloigne vers Djibouti. Quant aux pluies de février, elles ont boudé cette année, le niveau du barrage est bas, et il manque cruellement d’électricité dans la capitale. D’où les régulières coupures de courant. Heureusement, l’hôtel est alors alimenté par un groupe électrogène.

À l’Office du tourisme, nous pouvons acheter des t-shirts aux motifs et décors Éthiopiens -- figures de Lalibela et chutes du Nil bleu --, des livres, (7) des cartes postales. L’avenue comporte huit bandes dans chaque sens ! Quelle dérision ! Pourquoi ? L’œuvre d’un des derniers mégalomanes qui se sont succédés à la tête de l’Éthiopie ? Cela n’empêche pas d’y rencontrer une multitude de gens aux vêtements sales, usés jusqu’à la corde, déchirés. Et puis, dans les îlots des carrefours ou adossés à des palissades, des structures courbes de deux mètres cubes environ, faites de branches et de vieux plastiques, avec un orifice par lequel un homme peut passer en rampant. C’est là que je touche l’ignoble et la pauvreté moderne formant ses fleurs immondes. Est-ce là la "Nouvelle fleur" ? Il y a de quoi être gêné d’être humain. Tous ces enfants n’ont pas la chance d’être orphelins et adoptables. Un enfant en guenilles avec deux jambes coupées et les moignons protégés par un simple assemblage de bouts de cuir, se traîne sur deux béquilles taillées dans des branches d’eucalyptus ; il sourit pour demander, d’un geste de la main, à manger. Addis suppure. Un peu partout, des petits troupeaux de moutons ou de chèvres, qui n’ont que la terre à manger, argile brune et grasse. Et dans le ciel funèbre chargé de sombres nuages, les aigles planent et surveillent cet appétissant charnier.

Retour au Holiday. Gigi n’a pas fermé les yeux une minute. Bien au contraire, elle a dû les ouvrir tout grands puisque les enfants n’ont pas dormi. Quel capharnaüm dans la chambre ! Seluna sort du placard tous les vêtements et toutes les chaussures pour les essayer. Pas un sac ne lui échappe, dans cette caverne d’Ali Baba. Quelle coquette ! Comme c’est agréable de la voir ainsi ravie, nous chanter de nombreux commentaires en amharique, et l’entendre rire de joie en s’examinant dans le grand miroir. J’offre à Amanuel un troupeau de requins en plastique, achetés à Liège, qui feront bon ménage avec ses dinosaures -- Claudy, tu joues ? --, et à Luna une poupée aux cheveux noirs et assez sombre de peau, amenée de Liège aussi. Elle ne va pas la quitter, et s’en occupe comme d’un bébé, en lui enlevant la culotte, la robe, la rhabiller, lui faire des tresses, très sérieusement. Bien entendu, Papy doit aider à déshabiller. Seluna est heureuse. Seluna adore chanter. Seluna adore danser. Le lit bien trop petit d’Amanuel a été retiré, et le sol de la chambre s’est encombré d’un matelas supplémentaire, pour les deux enfants.

Comme il y a un bar à l’extérieur de l’hôtel, nous y allons prendre l’apéro avec les dinosaures et les poissons, et même un chat, un vrai, pas en plastique, dans une autre ambiance. Claudy, tu joues ? Pour le souper à l’hôtel je choisis une perche du Nil et Seluna se goinfre de pain puis de spaghetti, qu’elle enfourne à nouveau avec les doigts, c’est tellement plus facile quand on est habitué à l’injera. Aman veut souvent montrer comme il aime sa petite sœur, mais il ne connaît pas sa force, et il lui donne des bisous d’affamé.

Une jolie éthiopienne -- et il y en a tant ! -- a attendu que nous ayons terminé le repas et vient nous visiter, car elle se trouve sans nouvelles du père de son enfant, dont l’adresse est à Zaventem. Mais comme il travaille à la construction de routes à Dubaï et en Afrique du Sud, nous ne voyons vraiment pas ce qu’elle veut nous demander. Nous la reverrons si Dieu le veut. (8)

Et les deux petits ont fini par s’endormir profondément dans les bras de ababa et amama. Porter un enfant au quatrième étage sans ascenseur à 2.400 mètres, ouf, c’est dur ! Je dépose Luna, Paul installe Aman sur le matelas. Ils dorment à poings fermés. Rude journée pour eux et pour nous. L’amour, c’est fatigant.


(6) En fait, c'est un petit cadeau d'adieu qu'elle a reçu.
(7) Yemane Deneke : In the mirror of love & Jane Graham : One hop too far.
(8) Finalement, il n'a pas voulu.

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© Les nouvelles d'Addis (LNA) 1997-2005.http://www.lesnouvelles.orgLes Nouvelles d'Addis,
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