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[Claude Simon
Voyage tant attendu, pour ramener à Liège une princesse amhara page 4/9]
Le ciel est toujours couvert et sombre, et la pluie ne tarde pas à tomber sur la région dAddis. Cette pluie va ruisseler sur les trottoirs boueux, les filets vont se réunir pour former une curieuse rivière, lAwash, qui, en partant vers lest, va se perdre dans le désert et finalement former un lac à la frontière djiboutienne. Cette pluie ne verra jamais la mer. Avant de quitter lhôtel, je fais encore quelques observations sur la manière de préparer le béton. Avant mon arrivée, les composants ont été déposés directement sur le sol. Jassiste au mélange. Un ouvrier tient une pelle retournée, qui est tirée dun côté à lautre du tas par un deuxième, à laide dun fer à béton courbé aux extrémités. Et en déplaçant aussi souvent que possible le point de tire, le tas finit par être assez bien mélangé. La pelle permet de charger des brancards, afin de hisser à deux léquivalent dun grand seau au niveau de létage. Là, ils remplissent un seau qui est donné à un troisième perché sur une échelle, et qui vide ce béton dans le coffrage pour faire un pilier, qui sera décoffré dans trois jours. Je remarque aussi que les fers sont coupés à la scie à métaux, et sans étau. Que de peine pour un travail tellement mécanisé dans les pays évolués. Le taxi coûte vingt birrs à lheure, lessence 3,8 birrs le litre. Comme beaucoup de taxis dAddis-Abeba, celui dAsnake est vieux, épuisé et pourri. Cest une vénérable Fiat née dans les années soixante, ayant connu une adolescence difficile aux Pays-Bas, dont elle conserve encore la plaque dimmatriculation jaune et noire, et repeinte au pinceau en bleu clair pour lui donner les signes de la déformation professionnelle, qui ahane dans les côtes par manque de compression, sarrête au milieu de la chaussée sous la pluie battante suite à un allumage défectueux, mais il faut dire aussi que le carburateur nest certainement pas corrigé pour une altitude de 2.400 mètres. Notre chauffeur a lhabitude de faire tourner lengin à très bas régime -- le carburant est cher -- et le moteur a son habitude aussi : caler au démarrage. Quant à la qualité du carburant, il est raisonnable davoir des doutes. Sur le tableau de bord, un tissu de velours cramoisi, à franges, des images pieuses, des monnaies de tous pays. Le plastique collé un peu partout sur le vaigrage se décolle et se déchire. Ce qui est vraiment dérangeant, cest, à lintérieur, la puanteur déchappement qui finit par donner mal à la tête, et même des nausées. Mais aujourdhui est un grand jour, car Selunawit, alias Seluna, alias Luna va revenir avec nous ! Conscient de limportance du jour, le soleil a troué les nuages, et les activités dans la cour de lamba peuvent se dérouler joyeusement. Elfenesh et autres nounous passent leurs journées à laver à la main vêtements et couches denfants. Le linge passe dun bassin à lautre, dune main à lautre, dun rire à lautre, laver, rincer, tordre, rincer et tordre et encore et encore, et finit par jouir dun premier séchage au soleil, en vrac sur une toile cirée étendue dans la cour. Ensuite, tout passe dans une manne portée sous les cordes à linge. Là, les enfants prennent une part active dans les tâches de la communauté. Leur travail consiste à défroisser chaque pièce et la donner, dans le bon sens, à la nounou qui la pose sur les cordes, sans pinces, au point le plus bas. Avec le manche du balai, une autre nounou pousse le linge plus haut, vers les extrémités de la corde. La cour resplendit alors du linge multicolore qui sèche, sur les cordes et sur les sièges qui ont été sortis, et, comme cest la saison des pluies, il y en a également partout à lintérieur, même par dessus les portes. Les nounous sarrêtent parfois pour organiser des jeux, des rondes, avec les enfants, et les faire chanter. Les tout petits rampent, et sont parfois placés debout devant un tabouret pour les aider à commencer leur marche dans la vie heureuse. Seluna a apporté un jeu puzzle (6) en bois avec des nounours et les pièces sen vont au gré de toutes les petites mains. Son amie Bertukwen est triste, morose, et a le cur plein de blues. Je vais la chercher et la prends sur un genou. Puis cest un petit tout rachitique, genre oiseau tombé du nid, que je peux cajoler. Et une tournante se fait, tout lorphelinat sera passé sur mes genoux. Parmi les jeux spontanés : la bataille de mains, mon bob. Puis cest le repas des grands, dans le petit préau, assis sur des cartons. Seluna repart avec nous dans le taxi dAsnake qui nous a attendus. Sur le chemin du retour vers lhôtel, nous nous gorgeons les yeux des tas dimages que les photos ne sont pas capables de montrer, et que, de toute façon, nous ne pouvons "prendre". Des vaches maigres, accompagnées dun berger très digne enveloppé dune épaisse couverture, portant un long bâton sur lequel une petite traverse permet de sappuyer. Sur ce qui sert de trottoir, une femme coud avec une machine à manivelle. Il y a des petits commerces partout. Pour Seluna, tout est nouveau, puisque elle nest pas sortie de lorphelinat depuis son entrée à lamba, en mars. Mais quelle a été sa vie avant ? A lhôtel, nous connaissions laccueil fait à Amanuel, le garçon costaud, mais maintenant cest aussi celui de Seluna, plus faible en apparence. En apparence, je dis bien. Les Éthiopiens apprécient ladoption des enfants par des ferendji. Ils sont souvent tellement bien disposés, aimables et bienveillants, au point de rencontrer couramment des hommes marchant main dans la main. Nous commandons des spaghettis, et Luna prend sa part, quelle mange avec les doigts, comme linjera. Un serveur emmène Aman aux cuisines pour lui montrer les secrets de la préparation des repas, très grande faveur qui lui fait un ami de plus. Bien entendu, y ayant pénétré une fois, il va vouloir sy rendre selon son bon plaisir, mais la porte est un va-et-vient et cela va lui faire une bosse au front, et une expérience de plus. Les enfants vont faire la sieste avec Gigi, qui a bien besoin de récupérer, ayant dû beaucoup peiner pour achever ses travaux de graphisme avant le départ. Pendant ce temps, Paul et moi allons avec Asnake chez Lufthansa, Churchill road, pour confirmation des billets de retour. Cest vraiment au centre dAddis, et cela grouille de monde comme une plaie béante, large ouverte. LÉthiopie saignante est terriblement infectée. Partout mendient des loqueteux, des éclopés, des corps tordus. Des visages denfants avec une expression profonde de douleur, arborant les yeux de la résignation ou de la désespérance. Contre la vitre, de grands yeux mouillés, tendres comme ceux dun chien, et les lèvres qui murmurent « Mister, mister » Beaucoup grimacent, et peu arrivent à produire un sourire. Ils demandent la pitié, ils ont faim, ils sont malades, ils sont condamnés à mort. Que vais-je faire deux ? Nous parcourons dans ce taxi pourri et léthargique les rues goudronnées, mais comme la saison des pluies, la vraie, celle qui dure trois mois, de juillet en septembre, a transformé les trottoirs en poto-poto, la chaussée est envahie par les piétons. La pluie arrose les plateaux dÉthiopie, et sécoule en grande partie vers le Nil Bleu, mais lÉthiopie nen profitera pas. Une autre fraction sen va vers lAwash, qui séloigne vers Djibouti. Quant aux pluies de février, elles ont boudé cette année, le niveau du barrage est bas, et il manque cruellement délectricité dans la capitale. Doù les régulières coupures de courant. Heureusement, lhôtel est alors alimenté par un groupe électrogène. À lOffice du tourisme, nous pouvons acheter des t-shirts aux motifs et décors Éthiopiens -- figures de Lalibela et chutes du Nil bleu --, des livres, (7) des cartes postales. Lavenue comporte huit bandes dans chaque sens ! Quelle dérision ! Pourquoi ? Luvre dun des derniers mégalomanes qui se sont succédés à la tête de lÉthiopie ? Cela nempêche pas dy rencontrer une multitude de gens aux vêtements sales, usés jusquà la corde, déchirés. Et puis, dans les îlots des carrefours ou adossés à des palissades, des structures courbes de deux mètres cubes environ, faites de branches et de vieux plastiques, avec un orifice par lequel un homme peut passer en rampant. Cest là que je touche lignoble et la pauvreté moderne formant ses fleurs immondes. Est-ce là la "Nouvelle fleur" ? Il y a de quoi être gêné dêtre humain. Tous ces enfants nont pas la chance dêtre orphelins et adoptables. Un enfant en guenilles avec deux jambes coupées et les moignons protégés par un simple assemblage de bouts de cuir, se traîne sur deux béquilles taillées dans des branches deucalyptus ; il sourit pour demander, dun geste de la main, à manger. Addis suppure. Un peu partout, des petits troupeaux de moutons ou de chèvres, qui nont que la terre à manger, argile brune et grasse. Et dans le ciel funèbre chargé de sombres nuages, les aigles planent et surveillent cet appétissant charnier. Retour au Holiday. Gigi na pas fermé les yeux une minute. Bien au contraire, elle a dû les ouvrir tout grands puisque les enfants nont pas dormi. Quel capharnaüm dans la chambre ! Seluna sort du placard tous les vêtements et toutes les chaussures pour les essayer. Pas un sac ne lui échappe, dans cette caverne dAli Baba. Quelle coquette ! Comme cest agréable de la voir ainsi ravie, nous chanter de nombreux commentaires en amharique, et lentendre rire de joie en sexaminant dans le grand miroir. Joffre à Amanuel un troupeau de requins en plastique, achetés à Liège, qui feront bon ménage avec ses dinosaures -- Claudy, tu joues ? --, et à Luna une poupée aux cheveux noirs et assez sombre de peau, amenée de Liège aussi. Elle ne va pas la quitter, et sen occupe comme dun bébé, en lui enlevant la culotte, la robe, la rhabiller, lui faire des tresses, très sérieusement. Bien entendu, Papy doit aider à déshabiller. Seluna est heureuse. Seluna adore chanter. Seluna adore danser. Le lit bien trop petit dAmanuel a été retiré, et le sol de la chambre sest encombré dun matelas supplémentaire, pour les deux enfants. Comme il y a un bar à lextérieur de lhôtel, nous y allons prendre lapéro avec les dinosaures et les poissons, et même un chat, un vrai, pas en plastique, dans une autre ambiance. Claudy, tu joues ? Pour le souper à lhôtel je choisis une perche du Nil et Seluna se goinfre de pain puis de spaghetti, quelle enfourne à nouveau avec les doigts, cest tellement plus facile quand on est habitué à linjera. Aman veut souvent montrer comme il aime sa petite sur, mais il ne connaît pas sa force, et il lui donne des bisous daffamé. Une jolie éthiopienne -- et il y en a tant ! -- a attendu que nous ayons terminé le repas et vient nous visiter, car elle se trouve sans nouvelles du père de son enfant, dont ladresse est à Zaventem. Mais comme il travaille à la construction de routes à Dubaï et en Afrique du Sud, nous ne voyons vraiment pas ce quelle veut nous demander. Nous la reverrons si Dieu le veut. (8) Et les deux petits ont fini par sendormir profondément dans les bras de ababa et amama. Porter un enfant au quatrième étage sans ascenseur à 2.400 mètres, ouf, cest dur ! Je dépose Luna, Paul installe Aman sur le matelas. Ils dorment à poings fermés. Rude journée pour eux et pour nous. Lamour, cest fatigant.
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© Les nouvelles d'Addis (LNA) 1997-2005. http://www.lesnouvelles.org Les Nouvelles d'Addis, le seul journal d'informations générales exclusivement dédié à l'Éthiopie et à la corne de l'Afrique. Bimestriel. Publié en français. Politique, économie, culture, société, communauté. |