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[Claude Simon
Voyage tant attendu, pour ramener à Liège une princesse amhara

page 5/9]


Vendredi 28 juillet

Les nuages gris ne cacheront pas la misère d’Addis-Abeba. Ils ne font que l’accentuer, puisqu’ils apportent le froid et la pluie, qui favorisent les maladies du système respiratoire. La misère est moins dure au soleil que dans le poto-poto où tout devient humide, froid et sale. Seluna a passé sa première nuit Mahoux sur le matelas avec Aman. Mais elle s’est rapidement retrouvée par terre. À peine levée, elle a commencé à déshabiller et rhabiller sa poupée. Quant à Aman, il ne se lasse pas du mélange de dinosaures et de requins. Les requins sont d’ailleurs ses poissons préférés. Claudy, tu joues avec moi ?

Aujourd’hui, nous faisons du tourisme et allons au musée voir des restes de l’Éthiopie ancienne, et notamment ceux de Lucy. Les photos sont interdites, si bien que Gigi doit faire un croquis pour se rappeler plus tard les formes d’une chaise. Ce musée contient aussi bien des restes du temps de la splendeur du Roi des rois.

Les voyages précédents, qui ont toujours été des aventures, nous sont restés collés au cœur comme à la peau. Au point que les mots sortent parfois involontairement de la bouche en d’autres langues. Hvala liepo. Sis arkadas. Kako ste drugarica ? E troppo caro. Guten Abend... L’amharique va y ajouter une couche.

À l’amba surgit un quatuor de danois assez grotesques, deux femmes, un homme et un enfant, qui se comportent comme en pays conquis, s’amusent bruyamment, non pas avec les enfants, mais avec les babioles qu’ils ont apportées. Des ballons à gonfler qui pètent, des bonbons salés, que plusieurs petits viennent, dégoûtés, cracher dans ma main. Il leur apprend à appuyer sur le bouton qui déclenche un gros flash éblouissant, et le bonhomme est content car les enfants le prennent pour un magicien, ou du moins un grand chef blanc dont le pouvoir est énorme. C’est du moins ce qu’il aime à montrer. Et ils crient très fort pour tout, pour rien, pour n’importe quoi, et même me semble-t-il quand ils ne disent rien. Quel contraste flagrant de voir le sourire charmant de Luna portant son enfant -- sa petite poupée -- dans le dos, emballée dans un foulard.

A midi, nous allons dans un restaurant très pittoresque, tables basses, senteurs de parfums brûlés, et bourré de petits coins, mais bondé. Asnake nous emmène alors dans un autre, situé dans une cave, très beau aussi, mais vide ! Beau décor, nous sommes installés sur des banquettes, et entourés de rideaux et tentures. On se croirait dans un campement de nomades en plein désert. Un plat d’injera avec diverses sauces et l’œuf dur traditionnel est posé sur un guéridon d’osier qui fait office de table, Aman et Luna jouent avec les dinosaures et les poissons. Du tedj, l’hydromel éthiopien, nous est servi, j’en goûte un peu, c’est excellent, mais comme je me sens malade, étourdi, nauséeux, la tête me tourne un peu, je complète avec du Coca Cola. Et, subitement, je dois m’excuser, et me dirige à grandes enjambées vers les toilettes -- dont l’état est déplorable -- et là, je vide complètement mes tripes, mon intestin se retourne comme une chaussette. Voilà pourquoi je ne me sentais pas bien. En supplément gratuit, je sens monter l’envie de vomir. Je retourne vers les toilettes, et j’arrive à temps. Beurp ! Mon tube digestif s’est vidé aussi par le haut.

Après ce festin quelque peu raté pour moi, c’est le retour au Holiday. Je sens bien que mon dérangement n’est pas terminé, le taxi ne va pas assez vite à mon gré, les virages sont trop nombreux, et les arrêts éprouvants. En arrivant, je passe devant la réception comme si j’avais le diable aux trousses, je me précipite aux toilettes, tout remonte, et je remplis presque un lavabo. Serait-ce la tourista ? Je me réfugie au lit avec Immodium et Ercefuryl pour l’intestin, et Motilium pour les nausées. Comme aliments, j’absorbe juste ce que je supporte bien et me fait envie : pain et Coca, inventé il y a longtemps par un pharmacien. Paul est allé courser, a acheté de belles cartes routières d’Éthiopie, et m’a également rapporté quelques cartes postales, notamment avec de jolis visages féminins. Est-ce l’effet de ces jolies femmes, mais le soir je me porte mieux. Je pète et je rote, ce qui est bon signe.

Gigi est venue pleurer chez moi, elle a peur de ne pas être une bonne maman, de ne pas pouvoir donner aux deux enfants le même amour. Je la comprends très bien, elle est très fatiguée, les nerfs à fleur de peau, Luna a son caractère, bien plus difficile que celui d’Amanuel, et toute la journée il faut se débrouiller en anglais et chercher les mots en anglais, et leur english approximatif n’est pas le même que le nôtre. Toute l’attente de ce moment l’a taraudée, la fatigue s’est accumulée, s’est gonflée, le ballon éclate et le torrent de ses pleurs va emporter toutes ses idées noires comme fétus de paille. Elle est vraiment solide, ma grande fille, j’ai confiance en elle et aimerais tellement lui communiquer mon optimisme.

Je continue le livre de Bruno Bettelheim Le cœur conscient. Dans les camps allemands, lors de la dernière guerre, à Addis-Abeba, actuellement, que de ressemblances ! Et repassent dans ma mémoire une foule d’images recueillies durant la journée : des pauvres, des mutilés en pagaille, qui courent d’une voiture à l’autre pour demander des birrs ou faire de la main sur la bouche le signe "manger". Au bord de la rue, les résignés atteints parfois de lèpre, éléphantiasis ou blessures de guerre attendent la venue improbable d’un moins pauvre qui aura pitié d’eux.

[L’Éthiopie consacre aux soins de santé, par an et par habitant : UN DOLLAR ! M’a-t-on trompé en me l’affirmant ? Avec ce que j’ai vu dans les rues, avec ce que j’ai observé dans les pharmacies, avec ce que j’ai entendu d’un belge rapatrié par Mondial Assistance, je crois que c’est épouvantablement vrai.]

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© Les nouvelles d'Addis (LNA) 1997-2005.http://www.lesnouvelles.orgLes Nouvelles d'Addis,
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