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[Claude Simon
Voyage tant attendu, pour ramener à Liège une princesse amhara page 5/9]
Les nuages gris ne cacheront pas la misère dAddis-Abeba. Ils ne font que laccentuer, puisquils apportent le froid et la pluie, qui favorisent les maladies du système respiratoire. La misère est moins dure au soleil que dans le poto-poto où tout devient humide, froid et sale. Seluna a passé sa première nuit Mahoux sur le matelas avec Aman. Mais elle sest rapidement retrouvée par terre. À peine levée, elle a commencé à déshabiller et rhabiller sa poupée. Quant à Aman, il ne se lasse pas du mélange de dinosaures et de requins. Les requins sont dailleurs ses poissons préférés. Claudy, tu joues avec moi ? Aujourdhui, nous faisons du tourisme et allons au musée voir des restes de lÉthiopie ancienne, et notamment ceux de Lucy. Les photos sont interdites, si bien que Gigi doit faire un croquis pour se rappeler plus tard les formes dune chaise. Ce musée contient aussi bien des restes du temps de la splendeur du Roi des rois. Les voyages précédents, qui ont toujours été des aventures, nous sont restés collés au cur comme à la peau. Au point que les mots sortent parfois involontairement de la bouche en dautres langues. Hvala liepo. Sis arkadas. Kako ste drugarica ? E troppo caro. Guten Abend... Lamharique va y ajouter une couche. À lamba surgit un quatuor de danois assez grotesques, deux femmes, un homme et un enfant, qui se comportent comme en pays conquis, samusent bruyamment, non pas avec les enfants, mais avec les babioles quils ont apportées. Des ballons à gonfler qui pètent, des bonbons salés, que plusieurs petits viennent, dégoûtés, cracher dans ma main. Il leur apprend à appuyer sur le bouton qui déclenche un gros flash éblouissant, et le bonhomme est content car les enfants le prennent pour un magicien, ou du moins un grand chef blanc dont le pouvoir est énorme. Cest du moins ce quil aime à montrer. Et ils crient très fort pour tout, pour rien, pour nimporte quoi, et même me semble-t-il quand ils ne disent rien. Quel contraste flagrant de voir le sourire charmant de Luna portant son enfant -- sa petite poupée -- dans le dos, emballée dans un foulard. A midi, nous allons dans un restaurant très pittoresque, tables basses, senteurs de parfums brûlés, et bourré de petits coins, mais bondé. Asnake nous emmène alors dans un autre, situé dans une cave, très beau aussi, mais vide ! Beau décor, nous sommes installés sur des banquettes, et entourés de rideaux et tentures. On se croirait dans un campement de nomades en plein désert. Un plat dinjera avec diverses sauces et luf dur traditionnel est posé sur un guéridon dosier qui fait office de table, Aman et Luna jouent avec les dinosaures et les poissons. Du tedj, lhydromel éthiopien, nous est servi, jen goûte un peu, cest excellent, mais comme je me sens malade, étourdi, nauséeux, la tête me tourne un peu, je complète avec du Coca Cola. Et, subitement, je dois mexcuser, et me dirige à grandes enjambées vers les toilettes -- dont létat est déplorable -- et là, je vide complètement mes tripes, mon intestin se retourne comme une chaussette. Voilà pourquoi je ne me sentais pas bien. En supplément gratuit, je sens monter lenvie de vomir. Je retourne vers les toilettes, et jarrive à temps. Beurp ! Mon tube digestif sest vidé aussi par le haut. Après ce festin quelque peu raté pour moi, cest le retour au Holiday. Je sens bien que mon dérangement nest pas terminé, le taxi ne va pas assez vite à mon gré, les virages sont trop nombreux, et les arrêts éprouvants. En arrivant, je passe devant la réception comme si javais le diable aux trousses, je me précipite aux toilettes, tout remonte, et je remplis presque un lavabo. Serait-ce la tourista ? Je me réfugie au lit avec Immodium et Ercefuryl pour lintestin, et Motilium pour les nausées. Comme aliments, jabsorbe juste ce que je supporte bien et me fait envie : pain et Coca, inventé il y a longtemps par un pharmacien. Paul est allé courser, a acheté de belles cartes routières dÉthiopie, et ma également rapporté quelques cartes postales, notamment avec de jolis visages féminins. Est-ce leffet de ces jolies femmes, mais le soir je me porte mieux. Je pète et je rote, ce qui est bon signe. Gigi est venue pleurer chez moi, elle a peur de ne pas être une bonne maman, de ne pas pouvoir donner aux deux enfants le même amour. Je la comprends très bien, elle est très fatiguée, les nerfs à fleur de peau, Luna a son caractère, bien plus difficile que celui dAmanuel, et toute la journée il faut se débrouiller en anglais et chercher les mots en anglais, et leur english approximatif nest pas le même que le nôtre. Toute lattente de ce moment la taraudée, la fatigue sest accumulée, sest gonflée, le ballon éclate et le torrent de ses pleurs va emporter toutes ses idées noires comme fétus de paille. Elle est vraiment solide, ma grande fille, jai confiance en elle et aimerais tellement lui communiquer mon optimisme. Je continue le livre de Bruno Bettelheim Le cur conscient. Dans les camps allemands, lors de la dernière guerre, à Addis-Abeba, actuellement, que de ressemblances ! Et repassent dans ma mémoire une foule dimages recueillies durant la journée : des pauvres, des mutilés en pagaille, qui courent dune voiture à lautre pour demander des birrs ou faire de la main sur la bouche le signe "manger". Au bord de la rue, les résignés atteints parfois de lèpre, éléphantiasis ou blessures de guerre attendent la venue improbable dun moins pauvre qui aura pitié deux. [LÉthiopie consacre aux soins de santé, par an et par habitant : UN DOLLAR ! Ma-t-on trompé en me laffirmant ? Avec ce que jai vu dans les rues, avec ce que jai observé dans les pharmacies, avec ce que jai entendu dun belge rapatrié par Mondial Assistance, je crois que cest épouvantablement vrai.] |
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© Les nouvelles d'Addis (LNA) 1997-2005. http://www.lesnouvelles.org Les Nouvelles d'Addis, le seul journal d'informations générales exclusivement dédié à l'Éthiopie et à la corne de l'Afrique. Bimestriel. Publié en français. Politique, économie, culture, société, communauté. |