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[Claude Simon
Voyage tant attendu, pour ramener à Liège une princesse amhara

page 6/9]


Samedi 29 juillet

C’est avec un léger mal de tête et l’estomac pincé que je me suis levé, avec en prime des douleurs intercostales. Tout ceci ressemble bien à un empoisonnement. La cause ne serait-elle pas l’échappement du taxi qui aboutit en partie dans l’habitacle ? J’ai connu de semblables symptômes en Turquie, il y a longtemps, sur une barque de pêche, et là aussi j’inhalais les poisons de l’échappement.

Le vocabulaire amharique vient doucement, par les bons soins de Seluna, mais aussi de toutes les personnes fréquentées. Sukware, ababa, wetet, mafania, eskilto... Entendre parler les Amharas, surtout les femmes, quel bonheur ! Les phrases presque chantées, « Ces formules interrogatives qui chantent, légères et pointues, dans la bouche des femmes. » (Guillebaud et Depardon : La Porte des larmes).

Gigi a voulu acheter de ces grandes bougies utilisées pour les fêtes religieuses, que l’on nomme chibbos, et c’est de l’intérieur du taxi que le choix s’est fait, conseillée par Asnake qui les a examinées une par une.

Nous sommes invités cet après-midi à un mariage, invités par Rishan, qui est venue nous chercher. (9) La voiture s’est arrêtée dans un quartier un peu moins pauvre que les autres, mais néanmoins, le lieu de la fête se trouvait au fond d’une ruelle dans laquelle traînaient des enfants en haillons. Et sur le bord de la chaussée une épave de voiture, complètement désossée, les ouvertures fermées à l’aide de plastiques, est ainsi devenue un logement assez grand et étanche. Nous pénétrons par une grande porte en fer dans le parc où se trouve une maison convenable. La fête se fait à l’extérieur, le terrain irrégulier est fait de terre et cailloux. Tables et chaises sont installés sous de grandes bâches. En entrant, nous rencontrons d’abord les mariés, sur des trônes dorés, vêtus de vêtements somptueux garnis de broderies d’or. Des dizaines de ballons gonflés, des bleus et des blancs font un joli décor. Beaucoup de personnes, bien entendu, déjà installées et la musique est résolument éthiopienne. Dans le fond, garni de banderoles de papier hygiénique, le buffet vraiment très beau, joliment coloré, et appétissant, sauf peut-être les quartiers de bœuf cru à la graisse jaune. Dès notre entrée, nous sommes reçus par Rishan, et les enfants sont emportés par des femmes qui vont s’en occuper. Ainsi, nous pouvons pleinement profiter de la fête. Après les présentations, nous sommes installés à la table d’honneur avec la famille, et nous commençons par les boissons. Le tedj est tentant, le vin est absent, ce qui est étonnant, mais je suis prudent, étant donné ma maladie de hier, et me contente de Coca et de Mirinda. Nous nous rendons au buffet et l’injera est inévitable. Mais ce n’est pas en Belgique que nous pourrons trouver de la farine de teff pour en préparer. Suivent de nombreux plats très variés, mais je m’en sers de toutes petites portions. Les enfants sont rassemblés sous les arbres, et mangent en tenant leur assiette, car il n’y a pas de table pour eux. Mais avec l’injera cela ne fait aucun problème. Une caméra vidéo n’arrête pas de tourner, sous la lumière d’un halogène porté par un assistant. Curieusement, le seul photographe est Paul, et les demandes sont importantes. Bien entendu la pluie est venue, et le sol a alors commencé à se détremper à cause du ruissellement, mais aussi les trous et déchirures du toit de toile. Il a même fallu emballer tous les plats du buffet. La musique a commencé à agir un peu, et ce sont des femmes qui ont montré les premiers signes d’influence du rythme, mais en restant assises. Puis c’est le voisin de Paul qui avait quand même assez bien apprécié le tedj qui nous a montré ce que nous avons appelé la danse de l’oiseau. L’essentiel des mouvements sont produits par la tête et les épaules, la tête faisant de grands oui et rentrant entre les épaules. C’est lui aussi qui a appris à Paul comment manger le bœuf cru, après l’avoir découpé d’un mouvement de bas en haut.

Le moment de quitter est venu, nous préférons ne pas trop nous faire remarquer, nous sommes les seuls ferendji de l’assemblée. Et c’est quelqu’un de la famille qui nous reconduit au Holiday. Ouf ! Je crains toujours ces grands rassemblements de foule idiote, avec amusement obligatoire, musique techno hurlante à 120 décibels que nous sommes obligés de supporter en Europe occidentale, mais aujourd’hui mes craintes étaient vaines, musique et ambiance se situent à un niveau bienfaisant pour l’âme humaine. Je craignais aussi un mauvais tour de la part de mon tube digestif, mais il ne m’a fait aucun problème.

Au retour, je propose d’organiser une plaine de jeux dans ma chambre, car les enfants ont bien besoin de se défouler. Avec mes lits jumeaux transformés en trempolines, ils peuvent s’amuser à sauter, faire des cumulets et des culbutes. Luna essaye de tirer la culotte d’Aman. Puis elle fait des imitations d’Aman qui pleure. Quand ils grimpent sur mon ventre et jouent à galoper comme des cow-boys, je reconnais que la situation est moins gaie. Mais Luna a vite repéré le placard, elle veut tout sortir, tout déballer, tout essayer. Et tout lui va très bien !


(9) Dont les beaux-parents habitent en Belgique, à Courtrai. C'est son frère qui se marie.

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