lesnouvelles.org
Boutique des Nouvelles

Lecture thématique
Choix de la rédaction
Nouvelles d'Afrique
I
Sommaire
I
Liens
I
Recherche
I
I
Liste de diffusion
I
Boutique
I
Espace partenaires
I
Sondage
I
Ajouter à vos favoris
S'abonner aux Nouvelles d'Addis
Qui nous sommes
Nous écrire
 

Magazine
[Claude Simon
Voyage tant attendu, pour ramener à Liège une princesse amhara

page 7/9]


Dimanche 30 juillet

En me levant, je sens bien que les douleurs musculaires dans les côtes ne sont pas totalement éradiquées, mais mon mal est pratiquement terminé. Par contre, c’est à présent Aman qui a la chiasse. Comme il était question d’aller à Entoto, je propose de rester avec lui, mais Paul préfère garder lui-même Aman sur le petit pot. C’est au tour du gamin de prendre les mêmes médicaments que moi, mais les doses sont adaptées à son âge. Nous irons donc à trois : Gigi, Luna et moi.

Asnake vient nous chercher avec une autre voiture, plus récente, parce que, dit-il, les pentes sont fortes sur cette route. Au moins, dans celle-ci, il n’y a aucune odeur d’échappement. Avant Entoto apparaît, en bas d’une descente, une nuée de personnes, hommes, femmes, couverts de shamas blancs, c’est jour (ou heure) de marché. Il y en a tant à perte de vue que je me demande si nous n’allons pas devoir faire demi-tour. Au bord de la route, des petits commerces en plein air, couvrant un demi mètre carré de sol, ou encore moins, permettent la survie en vendant d’infimes productions locales obtenues à grand-peine : fagots de branches d’eucalyptus encore feuillues arrachées à la forêt, petits tas du charbon de bois qui en résulte, quelques fins sacs en plastique, ceux-là mêmes dont on fait une consommation exagérée dans nos supermarchés, ou quelques fruits et légumes patiemment cultivés. Pour toutes ces petites marchandises tellement nécessaires, il y a beaucoup de vendeurs, mais aussi bien peu d’acheteurs. Les birrs ne changent pas facilement de mains. Asnake se fraye un chemin, à coups d’avertisseur. La route grimpe ensuite -- mais cela n’est pas l’épouvante -- tracée en lacets à travers la forêt d’eucalyptus vers l’Ethiopian Orthodox Tewahedo Church (10) et le Entoto St. Mary Emperor Menelik & Emperess Taitu’s Memorial Museum. L’impressionnante forêt humide et moussue, parsemée de lichens, creusée de profonds ravins est très clairsemée en bien des endroits, en d’autres subsistent les troncs élancés et glabres, garnis au sommet d’un plumeau inaccessible de feuilles couleur vieux vert. Les coupes les plus commodes ne sont plus à faire, il faut bien fabriquer le charbon de bois si l’on veut cuisiner sans devoir acheter à la station le kérosène tellement coûteux. Mais il se passe des années entre l’état de jeune pousse et celui d’arbre adulte. Le vieil arbre aime voir grandir les jeunes pousses, mais ici, les hommes coupent ce qui est jeune et prometteur, pour les besoins immédiats, et il ne reste que les grands troncs glabres et tordus des vieux eucalyptus. Sur la route, nous croisons des ânes surchargés de bois de chauffage, des vieilles femmes qui ont sans doute dans les trente ou quarante ans, les pieds nus et en haillons, courbées sous le poids d’énormes fagots ou de gigantesques jarres d’eau ficelées sur leur dos voûté. Nulle charrette d’aucune sorte. (11) Quel animal pourrait la tirer ? Un homme ?

Au sommet de la colline d’Entoto, à trois mille mètres d’altitude, nous allons visiter le musée où sont exposés des objets précieux ayant appartenu à l’empereur Menelik II et l’impératrice Taitu, ainsi que de riches objets du culte, croix processionnelles, missels très anciens, cannes à prière qui aident à rester debout pendant des heures. Le gardien vendeur des tickets nous accompagne, et nous donne en anglais quantité d’explications intéressantes, mais n’arrive pas à accrocher la curiosité de Seluna, plutôt attirée par les biscuits au chocolat. Le tour de l’église Ledeta Mariam -- dans laquelle nous ne pouvons entrer -- nous offre un splendide panorama d’Addis, et nous y rencontrons, outre de jeunes mendiants qui s’envolent lorsque le gardien approche, un prêtre en longue robe orangée, très digne et amical. Un peu de rêverie ne fait pas de tort, sous les grands eucalyptus dansant au vent léger traîné par les nuages. Mais de courte durée.

Au moment de quitter surgit un cortège amenant au sanctuaire, sur des brancards, un enfant mort. Des gens suivent en courant, les hommes portant des rondins qui vont servir sans doute à supporter le brancard. Pas de pleurs. Pas de cris. Pas de gémissements. La vie est rude en ce pays. La mort aussi.

Avant de démarrer, et comme, avec le paiement des tickets d’entrée, il est venu en retour de nombreux petites billets verts veloutés aux senteurs de watt, il est possible de distribuer les birrs aux plus pitoyables des mendiants. Mais comment en juger ? Ne le sont-ils pas tous ? Mendie-t-on par plaisir ? En France, en Belgique, il y a aussi bon nombre de mendiants, qui reçoivent de l’État-providence le minimum vital, y compris les soins de santé gratuits, et mendient pour la bière et le pinard. Je l’ai pratiqué à Saint-Tropez, pour et avec un copain réunionnais SDF, un noir que nous appelions Blanblanc. Cela n’est pas désagréable du tout, nous étions assis sur notre cul devant le Monoprix et les bobonnes donnaient facilement des ronds puisque Saint-Tropez est une région du monde où les mendiants sont vraiment une toute petite minorité dans un océan de richesses excessives et superflues. Mais elles se méfiaient, les yeux injectés de rouge de Blanblanc le trahissaient, et elles donnaient parfois une pizza ! Blanblanc faisait semblant d’apprécier, mais c’est moi qui la mangeais. Lui, il avait surtout soif. Ici, sur les hauteurs d’Entoto, comme à Addis, c’est vraiment le contraire et l’inverse : comment une toute petite minorité peut-elle donner de quoi vivre à tant de miséreux et de crève-la-faim ?

Des jeunes filles, voyant dans le taxi Luna, éthiopienne, avec un couple blanc -- là, je suis rajeuni -- disent qu’elles aussi voudraient pouvoir partir avec nous.

Au village, au pied de la colline, nous nous arrêtons dans une des nombreuses boutiques pour acheter des shamas tissés à la main -- deux grands et deux petits -- et un kofidia aux couleurs éthiopiennes pour Aman. Durant les choix et essayages, Seluna est impassible et n’a vraiment pas l’air intéressée.

On est pudique, en Éthiopie. Je vois au mur de la boutique une petite photo publicitaire découpée dans un magazine, une dame présentant un soutien-gorge passé par dessus une robe qui la couvre du menton aux pieds !

La technique évolue ici aussi : la vendeuse de la boutique utilise un téléphone portable.
Retour à l’hôtel. Paul a eu du boulot ! Le pauvre Amanuel est resté sur le petit pot toute la matinée. Il va mieux maintenant et il ne s’est pas plaint, n’a pas pleuré, c’est un fameux petit bonhomme !

Maintenant, Luna montre sa joie pour les shamas -- elle s’était vraiment retenue dans le magasin -- et Aman est heureux pour le bonnet, qui lui va bien, et lui donne vraiment le look rasta.

Après tout ce ramdam, nous mangeons tard, et lorsque Rishan vient nous chercher vers 15h30 nous sommes toujours à table. Vu l’état d’Aman il ne nous est pas possible d’aller chez elle pour la cérémonie du café. Ce que Rishan comprend bien, mais elle est quand même un peu dépitée, puisqu’elle nous explique que, avec le café, elle avait fait venir toutes sortes de plats pour nous faire honneur, mais que ce n’est rien, nous sommes libres de faire comme nous le sentons, et c’est reporté. Mais le temps passe, et les jours diminuent. Ah ! Toujours devoir choisir, c’est-à-dire refuser !

Paul a trouvé dans un magasin du quartier des Pampers pour Aman, ce qui sera une sécurité pour les déplacements. Pauvre petit, qui est fagoté comme un bébé et ne se plaint toujours pas.

Asnake nous emmène au zoo, sous une pluie battante ; ce déluge transforme les rues en torrents et la voiture en profite pour tomber en panne. Le trajet se termine cahin-caha dans l’enceinte du zoo, et nous attendons la fin de l’averse. Ce jardin zoologique n’est pas vraiment Vincennes. A part quelques grosses tortues indigènes placides, ce sont les lions -- ambassawoch -- qui font l’affiche. Le brave Asnake se dévoue pour porter Amanuel tout endormi. Et c’est le rugissement d’un lion qui le réveille ! Le plus amusant, c’est de voir l’air apeuré et même paniqué des enfants lors de la prise de photos assez près de la cage des fauves. Encore une fois, nous sommes les seuls Européens, et ne sommes pas du tout remarqués, mais alors pas du tout...

Et le soir nous trouve au Blue Tops à déguster une énorme et délicieuse pizza longue d’au moins 1,5 mètre.

C’est Paul qui porte Aman pour monter les 80 marches de l’hôtel Holiday, tandis que je me charge de la petite Luna. Au troisième étage, Aman se met à vomir par deux fois sur Paul, et c’est dans ma chambre que la soirée se termine ainsi en beauté. Dans le cabinet de toilette, Gigi s’affaire au grand nettoyage de Paul et Aman, sous la douche. Aman n’a même pas pleuré et recommence déjà à faire le sauvage, au point qu’il renverse la chaise sur la tête de Luna qui se met à hurler comme la Castafiore. C’est bien sûr à ce moment précis que le téléphone se met à sonner : il semble bien s’agir d’un rendez-vous pour demain à 14h00 avec on ne sait pas qui. Mais cela ressemble bien à une visite de la bibliothèque. Wait and see. Les vêtements sont mis à sécher sur mon balcon, mais c’est une grande illusion, car après quarante-huit heures le résultat sera à peu près nul.

L’Éthiopie reçoit bien entendu ETV, mais avec CNN on a l’Amérique partout. Le modèle américain est ainsi omniprésent, en concurrence avec BBC World. Quant à MTV, elle montre Britney Spears et autres nanas aussi appétissantes que peu vêtues. J’y vois même aussi une pub pour des filles qui n’ont rien à cacher, et auxquelles on peut téléphoner -- dans un émirat. Quelle remarquable évolution !


(10) C'est ici que se fête chaque année en mai Ginbot Lideta, la naissance de Sainte Marie, et Filseta, en août durant 16 jours.
(11) Réflexion identique de Evelyn Waugh, Hiver africain, 1931.

I 1 I 2 I 3 I 4 I 5 I 6 I 7 I 8 I 9 I

Lire aussi
[retour en haut de page]


© Les nouvelles d'Addis (LNA) 1997-2005.http://www.lesnouvelles.orgLes Nouvelles d'Addis,
le seul journal d'informations générales exclusivement dédié à l'Éthiopie et à la corne de l'Afrique.
Bimestriel. Publié en français. Politique, économie, culture, société, communauté.