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[Claude Simon
Voyage tant attendu, pour ramener à Liège une princesse amhara

page 8/9]


Lundi 31 juillet

Amanuel se sent bien et tient la forme, comme à l’accoutumée. Il ne porte plus de Pampers, qui d’ailleurs n’ont pas servi, c’était une simple précaution.

Ce matin, à l’ambassade de Belgique nous avons reçu tous les documents nécessaires à Luna : certificat de naissance, jugement, passeport, etc. Nous sommes reçus par la chancelière, très aimable, mais qui est fatiguée d’Addis. Dans la salle d’attente, beaucoup de documentation concernant les universités belges, des firmes importantes, des annonces de salons et expositions, et, sur la couverture du livre des exportations de Belgique, je suis frappé par une publicité de la firme Marc Gérard. (12) Dans le jardin, un chien bien gentil joue avec Aman, mais Luna le craint et a vraiment l’air effrayée en le voyant. Elle s’écrie « ambassa » ! Une grosse tortue placide et fainéante sert de tondeuse à gazon.

Nous allons faire nos adieux à l’amba. Les enfants aiment que je les fasse sauter haut en l’air, mais se retirent d’eux-mêmes pour que les autres puissent avoir ce plaisir, puis amènent même les petits. Asafach complète le carnet jaune de Luna, en indiquant les dates de vaccination d’après notre calendrier. (13)

Après-midi consacrée aux achats, visite au shop Haïle Selassie absolument fabuleux. Tout y est beau, même les vendeuses sont de superbes chapeaux blancs. Nous avons vu tant de jolies femmes dont il suffit de croiser le regard pour être séduit, non, pas jolies, superbes, minces, se tenant bien droites, le teint d’un beau brun doré. Et particulièrement, celle de l’hôtel Holiday, qui portait un bob blanc tout simple, l’expression est restée : chapeau blanc. La beauté des femmes est éblouissante, plus encore qu’on n’oserait l’imaginer dans le rêve le plus pur. Dans ce shop, nous nous laissons tenter par les chasse-mouches en queue de girafe (?), une croix d’argent, des colliers en argent, des peintures sur peau, des croix de bronze, etc. Tout est beau, tentant et les prix ne posent aucun problème. Luna a de la suite dans les idées : Gigi lui achète un collier, mais elle lui montre du doigt son oreille ; elle aura aussi les boucles. Pour plusieurs objets, il faut un certificat de non-authenticité, de non-antiquité. C’est pourtant évident, mais la coutume le veut ainsi. Aux Green-shops nous n’achetons rien. Mais un vendeur ambulant nous accroche dans le taxi en essayant de nous fourguer un dictionnaire Amharic for foreigners pour soixante-dix birrs. Je ne lui aurais pas consacré plus de vingt, mais Asnake le marchande à trente. (14) Demain, nous trouverons ce livre pour vingt et un birrs à l’Office du tourisme. Churchill road, nous allons acheter des services à café en poterie noire, avec Asnake pour évaluer la qualité de la marchandise et s’accorder sur les prix. Dès que nous sortons du taxi, nous sommes enveloppés par une multitude de mendiants, quatre-vingt-dix pour-cent d’enfants. A voir l’air suppliant des handicapés se traînant, il est difficile d’avoir l’air détaché. Naître et puis mourir. La vie est-elle un entracte ? Quel acharnement à vivre ! Quel acharnement à comprendre pourquoi et comment. Et pourtant la vie est une merveille dans sa continuité.

Gigi voulait acheter de très grands paniers en vannerie, et c’est à l’association Gemini que nous allons. Là sont recueillis des jumeaux et leur mère, et ils produisent différents artisanats. Les "bâtiments" sont en fait des conteneurs.

A l’hôtel, nous recevons la visite du MSF rencontré au Caire. Son apparence respire le bonheur de ceux qui se donnent à de bonnes causes, et qui, tout en vivant de façon précaire, rayonnent de la joie intérieure qui vainc tous les obstacles. Il est canadien et a adopté une Éthiopienne, une Kenyane, mais a un problème avec la dernière, Érythréenne, qui est séropositive. Si par malheur elle a vraiment le SIDA, elle ne peut être adoptée au Canada, à moins de pouvoir consacrer vingt mille dollars canadiens par an pour assurer les soins de santé.

Luna entend prononcer le mot Desse et chante Desse Wollo… Elle a accumulé des tas de souvenirs durant sa vie à Desse, et connaît donc un brin de géographie. Nous verrons plus tard que ses souvenirs sont très vastes, et son savoir-faire étonnant. Tout cela ne doit pas se perdre, et, à Liège, nous allons faire tout ce qui est possible afin d’enregistrer ses dires et ses chansons. Mais attendons...


(12) Une importante visserie dans laquelle je me fournis habituellement, près de Liège.
(13) Suite à des divergences quant à la date de naissance de Jésus, le calendrier éthiopien a un retard de sept ans et 9 mois sur le nôtre. De plus, l'année est divisée en treize mois, douze de trente jours, et un de cinq ou six.
(14) « Un dictionnaire amharique qui a pour destin d'apaiser ma crainte d'être ignorant. » (Guillebaud et Depardon : La Porte des larmes)

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