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[Claude Simon
Voyage tant attendu, pour ramener à Liège une princesse amhara

page 9/9]


Mardi 1er août

J’abandonne ma chambre pour midi, alors je boucle mes valises, ou plutôt mes sacs, ce qui n’est pas vraiment facile puisque je dois en consacrer un aux poteries et leur faire un emballage antichoc assez savant. Je les monte d’un étage, et encombre ainsi un peu plus la chambre dans laquelle il est urgent que Gigi mette de l’ordre. Je vais garder les enfants dans le bar de l’hôtel, mais dois rapidement renoncer, vu la volonté farouche de Luna pour rejoindre Gigi.

Nous allons effectuer les derniers achats à l’office du tourisme -- quelques livres -- et au moment où Asnake vire pour monter sur le "trottoir", la portière arrière gauche s’ouvre brusquement, Amanuel est éjecté dans la boue et traîné sur deux mètres. Gigi se trouvait juste à côté et s’est précipitée vers lui, tandis que je tenais Luna pour éviter une autre catastrophe et, à l’avant, Paul ne pouvait se douter de ce qui se passait à l’arrière. Bien entendu, un attroupement s’est de suite formé, mais par chance Amanuel était indemne. Il n’a pas dit un mot. Il n’a pas crié. Il n’a pas pleuré. (15) Ce n’est pas un si minuscule incident qui va l’impressionner. Il m’étonnera toujours. Il lui reste juste une petite égratignure à l’abdomen, et une expérience de plus.

Nous devions justement aller dîner avec Asnake au Buffet de la gare, qui est un restaurant réputé à Addis. La gare elle-même a toute une histoire, qui se voit d’emblée à l’inscription en français qui garnit le fronton : Chemin de fer de Djibouti à Addis-Abeba. La ligne a été construite par les Français, passant par Awash et Dire Daoua. Cette ligne de chemin de fer est la seule et unique voie permettant d’importer ou exporter, le seul lien avec le reste du monde, si l’on ne tient pas compte de l’aéroport d’Addis. Questions : importer quoi, et d’où, exporter quoi, vers où ? Oh ! J’oubliais un aéroport militaire permettant l’importation d’armes, on m’en a parlé mais j’ai oublié où il se trouve. Encore une idée folle qui passe dans ma tête : ces haricots verts frais éthiopiens bien rangés dans leurs cagettes en PET, comment ont-ils abouti dans un supermarché de Liège ? Un envoi exceptionnel, le Kenya est beaucoup mieux représenté pour ce genre d’exportation. Il est quand même difficile d’avaler que l’Éthiopie exporte de la nourriture à destination des pays riches. Mais comme je ne connais rien à l’économie mondiale, ta gueule et tais-toi. Stop now.

A Addis-Abeba, je n’ai jamais, je le jure, jamais vu de lunettes solaires. Pas une seule paire. Pourquoi ? Vous en parlez entre vous, vous tâchez de pénétrer ma pensée. Pourquoi, dites-moi ? Et lorsque le soleil presque équatorial montrait le bout de son nez, elles m’étaient nécessaires, mes pupilles se faisaient toutes petites, mes cils brouillaient ma vue, et je les gardais dans leur étui, mes lunettes, je préférais avoir mal aux yeux, le soir, dans le douloureux secret de mes rétines.

Et nous avons très bien mangé au Buffet de la gare. Pourtant, suite à l’incident du taxi, ma fille était toute crottée, ainsi que mon petit-fils.

Après-midi nous sommes invités à la cérémonie du café chez Rishan, mais nous ne savons pas où elle habite. Pourtant notre mémoire est bonne, puisque nous retournons facilement à l’endroit où le mariage a été fêté. Un beau quartier où les enfants courent cependant pieds nus sur la terre battue ou dans la boue selon la saison. Nous sommes reçus par un homme qui ne comprend rien du tout, puisqu’il parle oromo. Notre dernière chance est de téléphoner à Rishan, et c’est Asnake qui le fait. D’une cabine ? Mais non, il n’y en a pas, mais on trouve un téléphone dans n’importe quelle petite boutique montée de restes de toutes sortes qui feraient honter Monsieur Bricolage. Après bien des allées et venues et un chassé-croisé avec elle et aussi son frère, nous finissons par être enfin rassemblés au bon endroit, le domicile de Rishan. Le café est préparé de la manière traditionnelle, le medadja, pour torréfier le buna, la jabana, le rekebot, portant les tasses et le sucre.

Par devant, une lumineuse garniture florale de flamboyant et, parsemées sur le sol entre le coin café et nous, des herbes qui doivent apaiser les esprits. Le café nous est offert avec du dabbo, mais aussi du maïs grillé au délicieux goût de châtaigne, des pâtisseries, et il nous est bien entendu proposé aussi de l’injera. Tout cela après un bon repas au "Buffet de la gare" qui a brisé notre appétit. Une surprise : un prêtre en longue robe brune, au visage buriné par le soleil d’Éthiopie ruisselant sur les mauvais chemins d’Axoum et du lac Tana, qui me pose une croix de bois sur le front, puis que j’embrasse, mais je ne connais rien à ces rites, et il n’insiste pas avec Gigi et Paul. Pourtant, ce prêtre est connu, disons, de la famille, car il a servi de guide à l’ami André lors d’un de ses voyages à Lalibela. André a aussi épousé une Éthiopienne, la sœur de Rishan, qui s’appelle Almaz. En résumé, car c’est toute une merveilleuse histoire. D’ailleurs, « Almaz signifie "diamant" ».

Comme nous devons rapporter du café, Paul et Asnake s’en occupent. C’est du café vert de Harrar : du vrai tsher-tsher.

Puis nous retournons au Holiday pour les derniers préparatifs avant le départ, notamment donner à Asnake deux dinosaures pour garnir son taxi, et lui confier deux enveloppes à poster, destinées à Amanuel et Selunawit, portant des timbres réalisés par leur papy.

Pour aller à l’aéroport, nous nous répartissons dans le 4x4 d’Asafach et le taxi d’Asnake, qui va crever un pneu en sortant de l’hôtel, mais la roue sera remplacée aussi rapidement qu’aux Vingt-quatre heures du Mans. Au passage, nous apercevons un tronçon du périphérique chinois dont la construction subit un retard énorme. Une folie de plus ? Cette autoroute en béton massif, posée sur des piliers de béton, sera certainement bien utile... pour donner un toit à une foule de malheureux. Nous avons six bagages, dont un à donner en arrivant à Zaventem. (16) Avant le départ, les contrôles sont multiples, les passeports sont vus cinq fois, mais pas vraiment regardés, au point d’attribuer à Amanuel le passeport de Luna... Au contrôle RX, mon sac de poteries est tout bonnement retourné.

« Les formalités de douane sont à la fois un peu vraies et complètement fausses. » (Guillebaud et Depardon : La Porte des larmes)

Nous rencontrons un jeune ingénieur belge preneur de son qui travaille au Sheraton d’Addis, et retourne malade. Il nous relate longuement ses conditions de vie, à l’hôtel et dans le ghetto entouré de barbelés et encadré de miradors où il a son appartement, les soins qui lui ont été donnés dans un hôpital privé afin de réduire ses pierres au rein, et comment il a été mal soigné -- Baxter mal placé, morphine, aiguilles de réemploi. De là son rapatriement par Mondial Assistance. C’est un très chic type qui veut être utile.

[Au programme : LUFTHANSA Airbus A340 Addis-Ababa 2250 -- Le Caire -- Frankfurt 0655 le 2 août.]

Paul s’est installé près d’un hublot, et, au centre : moi, Gigi, Seluna, Aman. Mais, une fois la ceinture capelée, Seluna devient enragée, elle hurle, trépigne et se débat, c’est un combat de quarante-cinq minutes que Gigi doit ainsi assumer. Sitôt libérée, il a suffi de deux secondes pour que Luna s’endorme. Mais il aurait fallu normalement lui laisser la ceinture jusqu’en Égypte, à cause des turbulences. Finalement, les enfants vont dormir profondément jusqu’à Francfort. Le souper servi à 23h30 me semble extraordinaire : rôti, viande fumée, crudités, et du melon !

A Francfort -- « Claudy tu joues ? » -- l’attente doit se supporter de 7h00 à 13h00 « Claudy tu joues ? » Mais l’avion de Bruxelles a du retard -- « Claudy tu joues ? » -- et c’est enfin à 14h00 que nous décollons. Luna a bien accepté le bouclage de la ceinture. Je fais le trajet avec mon petit-fils Amanuel, nous jouons en regardant ensemble le paysage. C’est tellement bon d’être grand-père !

L’arrivée à Zaventem est grandiose, accueillis par Rita, Chantal, Sarah. Nous revenons de loin. La Berlingo nous semble une Rolls et la vie continue, mais pas vraiment comme avant.
Je suis maintenant rentré d’une semaine qui a duré 6 mois.

Wede desë ihëdallehu ! I will go to Desie !

– CS, octobre 2000


(15) Il n'a pleuré qu'après coup, sans doute en voyant nos visages affolés.
(16) Nous apprendrons plus tard qu'il contient quinze kilos d'injera.

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© Les nouvelles d'Addis (LNA) 1997-2005.http://www.lesnouvelles.orgLes Nouvelles d'Addis,
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