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Katia Girma
Mars à juin 1999, Éthiopie. Voyage d'étude mais pas seulement
page 2/4

2) Ato Fujimoto, anthropologue japonais. -- À Shashemené. -- Trois hôtels. -- Six jeunes nanas au bunna biét. -- Le prix des choses. -- 90 km en 6 heures.

20 avril 1999 (11 miazia 1991). -- J’avais rendez-vous avec Ato Fujimoto, anthropologue japonais, de l’équipe du professeur Fukui, responsable du Congrès des études éthiopiennes de Kyoto. Finalement, nous ne nous sommes vus qu’en fin d’après-midi, parce qu’il était malade. Il a passé presque toute la journée à l’hôpital. Le pauvre a attrapé une fièvre thyphoïde. Ça reporte son voyage “sur le terrain”.
Notre discussion fut très intéressante. Il dit que le nombre de personnes travaillant sur l’Éthiopie augmente et qu’on leur donne plus de moyens qu’avant. Les bourses d’études au Japon sont souvent des prêts, remboursables une fois entré dans la vie active. Ce système a l’air de changer. Tout au moins, les bourses sont-elles des dons lorsque la personne a le statut de chercheur.
Ato Fujimoto parle un peu l’amharique et couramment la langue des Goffa. Chapeau !

Demain, départ pour Shashemené. Je suis heureuse à la perspective de revoir mes amis et aussi à l’idée d’aller à la campagne. L’air addissien n’est pas aussi saturé que celui de Paris, mais on n’en est pas très loin. Un mois semble être le maximum que je puisse supporter.

21 avril 1999 (12 miazia 1991). -- Nous avons “décollé” de la maison assez tôt. Notre car est parti de Legahera (gare routière) à 8h45. Au poil pour arriver à Shashemené avant la nuit.
Le voyage a été long mais j’ai connu pire, bien pire. Il y a même, entre Akaki et Modjo, quelques kilomètres de route toute neuve. Le rêve ! Mais ce n’est qu’une petite portion, le reste est encore en chantier. D’ici un an ou deux, ça sera vraiment bien, pour les gens et les véhicules, qui vieillissent trop vite ici…

22 avril 1999 (13 miazia 1991). -- Shashemené. Après quatre ans et demi sans venir, je vois que les lieux ont un peu changé. Mes amis jamaïco-éthiopiens ont avancé, chacun à son rythme. Les maisons se sont agrandies. L’un a l’électricité, alors qu’il ne l’avait pas ; l’autre a construit des dépendances et installé une petite scierie.
Je suis arrivée sans prévenir. Pour ne pas être envahissants, nous sommes allés à l’hôtel. Ça change ! J’entends la ville la nuit. Dans le Jamaïcan Sefer (1), la nuit, c’est noir, calme, silencieux. Ici, j’entends un mélange de reggae (en bas) et de masinqo (2) (en face).

En partant d’Addis, j’ai remarqué que la tendance à bourrer les véhicules avait un peu diminué. Il y eut juste une polémique sur le nombre de personnes assises au fond. Le vendeur de tickets voulait absolument en mettre sept, mais les six types installés trouvaient qu’ils étaient assez serrés comme ça. Autrement, c’était règlementaire, deux personnes d’un côté du bus et trois de l’autre.
Ici, par contre, système sardines… Je préfère prendre les garri, petit attelage tiré par un cheval, prévu pour trois personnes.
À partir de 19 heures, il n’y a plus de taxis. Problème pour moi, qui retourne en ville après cette heure-là.

26 avril 1999 (17 miazia 1991). -- Tentative ratée de faire du change. Il y a deux banques. La Wegagen, privée et la Commercial Bank of Ethiopia. La première ne change que les dollars, la seconde ferme de 11 à 13 heures.

Shashamené est en développement. Une grande rue, asphaltée depuis longtemps et, des deux côtés, les quartiers où vivent les gens. Ici, on voit encore beaucoup de verdure.
Cette année, il n’a pas plu. Sauf vendredi, big averse et tonnerre à l’appui. C’était bien mais ça ne suffit pas. Samedi, il a plu à Awasa et dimanche, à Arba-Mench. Si seulement il pouvait pleuvoir partout à la fois ! On dit que si la petite saison des pluies passe comme ça, il y aura la famine dans le sud ["on dit" avait raison, ndlr, les peuples savent plus de choses que les organisations internationales]. Même ici, c’est tout sec. Ce pays, que je connais si vert, vire au gris et marron.

Nous sommes toujours à l’hôtel, c’est le troisième depuis notre arrivée. Le premier était assez typique. Une enfilade de chambres avec le minimum, un lit deux places et une petite commode. Pour 8 birr la nuit, c’était bien. Sauf que, pour chasser les insectes, ils mettent du gaz par terre. Ça pue tant que c’en est inconcevable. J’ai cru mourir asphyxiée durant la nuit. Finalement, on est partis le matin. De toute façon, le “chiotte” était immonde. Pourtant, Dieu sait que je ne fais pas la difficile. Pour la douche, il fallait ajouter 2 birr par utilisation.
Le lendemain, nous sommes allés dans un truc mieux, mais sans douche. Dommage, la chambre était sympa, au premier étage, vaste et meublée (table basse, fauteuil, armoire, table de nuit). La chambre était à 12 birr. On a préféré chercher un autre endroit.
Nous avons trouvé un petit hôtel, récemment ouvert, au nom bucolique de “Le voyage de la lune”. Ils ont des chambres avec douche et toilettes pour 12 birr. C’est bien. Le seul problème pour moi, la revendicative, c’est que six jeunes nanas travaillent dans le bunna biét (3) dont dépend l’hôtel. Je n’aime pas voir ces mômes dans le sex-business. Enfin, au moins, elles utilisent des capotes et elles parlent argot… Le soir, on les entend s’engueuler comme des chiffonnières pour savoir qui ira avec tel client, habitué de la maison. Dur !

27 avril 1999 (18 miazia 1991). -- Aujourd’hui, Wondo Guennet. L’endroit a bien changé. Il y a quelques nouvelles constructions et le business s’est développé. On paye 3,5 birr par personne pour entrer à la piscine. Pour le coup, peut-être parce que je suis d’humeur morose, je n’ai pas envie de faire trempette. Afework, mon balebiét (4), est bien, c’est le principal.

Sur le chemin pour venir, on a rencontré Tesfaye, 11 ans, qui revenait de l’école. Il m’explique que les gens du coin se baignent gratuitement en fin de journée. Je discute aussi avec le maître nageur. Ils me réconcilient avec la vie et je vais nager. Cette piscine à 40° est la seule que j’aime, définitivement. Pour rentrer à Shashamené, on fait du stop. À l’arrière d’un pick-up, on se fait arrêter par un policier en civil qui, compréhensif, ne nous met pas d’amende (55 birr par personne).

29 avril 1999 (20 miazia 1991). -- Marché à Shashemené. Pas de pluie, peu de fruits, tout est cher. Les kopis (fruits de la passion) ont doublé, 0,10 birr pièce. Les petites bananes sont à 0,05 ou 0,10 ; les ananas coûtent entre 1,5 et 2,5, les avocats entre 10 et 25. Le bidon d’huile d’importation a augmenté de 13 birr en une semaine. Il coûtait 32 la semaine dernière, 55 aujourd’hui. Pénurie proche ?
Au café, le thé aux épices vaut entre 0,40 et 0,50 ; le lait chaud et mousseux 0,80 ; le petit gâteau sec ou genre "au yaourt" entre 1 et 1,50 ; les œufs brouillés 3 ; le plat de viande entre 5 et 8 ; l’eau gazeuse Ambo et les sodas sont à 2 birr. Au souq, le rouleau de papier toilette est à 3 birr, le kilo de sucre à 4,50, même prix qu’à Addis-Abeba.

Aujourd’hui, il a pas mal plu. Ce n’est que la deuxième fois depuis longtemps. Les gens sont très inquiets… Il faudrait encore deux ou trois grosses averses. Normalement c’est la saison des pommes de terre et le maïs devrait être haut. Il n’y a presque pas de patates et pas de maïs du tout, sauf aux alentours des sources de Wondo Gennet.

30 avril 1999 (21 miazia 1991)
Retour mouvementé jusqu’à Addis. Onze heures pour faire 250 km. Je ne voulais pas aller à la gare routière, où c’est toujours un peu la cohue, alors on a attendu sur le bord de la route qu’un car veuille bien nous prendre. Au bout d’une heure sans résultat, un car presque vide s’est arrêté. Le chauffeur pensait sans doute faire le plein en route parce qu’il y a effectivement beaucoup de gens qui font déjà une longue route à pied pour atteindre l’asphalte. Quand ils arrivent enfin à la route, ils se reposent en attendant de trouver une place dans un véhicule qui passe. Bref, tout était parfait pour moi. 10h30, j’étais dans un car qui semblait rouler vite, et je pensais donc arriver vers 17h00 à Addis-Abeba.
Au bout d’une demi-heure, les deux pneus avant se sont dégonflés. Arrêt, gonflage, attente… On repart. Une demi-heure plus tard, re-pfuitt. Un seul pneu cette fois. On regonfle et on repart. On arrive à Néguélé, premier bourg après Shashemené. Arrêt à la station “Fätan Gomista” (pneu en vitesse), on répare, on attend, on repart. Philosophe, je sais parfois l’être, j’ai lu et parlé avec mes compagnons d’infortune.
Bon, on est reparti. L’enjeu de notre équipée était d’atteindre Zwaï, à 90 km de Shashemené. Après encore un dégonflage des pneus arrière (2 sur 4, le chauffeur ne s’est pas arrêté, tout juste un peu ralenti), on est arrivé. Donc, 90 km = 6 heures, cherchez l’erreur. À Zwaï, ils nous ont envoyé manger pendant qu’ils réparaient. Il était 16h00. Vers 16h30, ils nous ont remboursé le trajet final (160 km), 10 birr (sur les 16 prévus pour la totalité). Grâce à un type, une fille (ma copine depuis 16h00) et moi avons réussi à monter dans un car. Grâce donc à ce placeur occasionnel, le chauffeur qui avait l’air d’être un type très bien, a eu pitié de nous. Ils nous a placées sur le moteur (malgré la coutume qui veut qu’on n’installe ni les femmes ni les prêtres devant).
C’était long (5h) mais on n’était pas mal. Il faut dire que le capot du moteur était transformé en couchette. Pour le zebegna (gardien) du car, me suis-je dit, je ne sais pas si c’est exact. Je suis rentrée à la maison à 21h30. C’est très tard et personne n’y croyait plus. Ils se disaient que j’avais prolongé mon séjour et que, comme d’habitude, je n’avais pas appelé.


(1) Quartier jamaïcain.
(2) Instrument traditionnel à une corde.
(3) Bar à “filles”.
(4) Époux ; propriétaire de la maison, patron.


Katia Girma, amarophone et japonophone, est membre du comité de rédaction des Nouvelles d'Addis et cofondatrice du journal.

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