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Katia Girma
Mars à juin 1999, Éthiopie. Voyage d'étude mais pas seulement
page 3/4

3) Préparatifs en vue du mariage. -- Cacher sa bajoue de brouteuse… -- Le frère d'Alemtsay et Israël. -- L'habäsha kamiz. -- Le mels et le qelqel impossibles entre Paris et Addis-Abeba. -- Visite au professeur Schneider. -- Problèmes avec le papa de Workitchu.

3 mai 1999 (25 miazia 1991). -- Visite au consulat et chez le médecin de la communauté française (basé au lycée Guebré-Mariam), pour cause de mariage imminent. Je ne savais même pas ce qu’était un certificat prénuptial, moi. D’ailleurs, je ne le sais toujours pas précisément, puisque tous les examens ne sont pas passables à Addis.
Après un saut à la municipalité, où nous trouvons de grands panneaux explicatifs des pièces à fournir, nous partons nous promener.

Un peu par hasard, nous arrivons au bar de la Tour Eiffel. Grand bien nous en a pris. Un couple vient d’ouvrir ce bar-restaurant. Le monsieur est Français et la dame Éthiopienne. Ils nous accueillent avec une grande gentillesse et nous servent malgré l’heure décalée (17h00). Le lieu est agréable. La cuisine (éthiopienne) est de qualité et pas chère comparée aux restaurants du quartier (Bolé Road, plutôt huppé). Moment très agréable mais aussi utile, jeunes mariés eux-mêmes, le couple nous explique par le menu les démarches à entreprendre. Vive la Tour Eiffel !

4 mai 1999 (26 miazia 1991). -- Nous voici à la clinique. J’apprécie de voir l’infirmier sortir les seringues d’une boîte où elles sont conditionnées séparément, faire la prise de sang et jeter la seringue après usage. Mais, pour une famille moyenne, le prix des examens est encore prohibitif…
Nous passons au ministère des Affaires étrangères, pour faire viser le certificat de célibat établi par le consulat. Cette petite manipulation coûte 300 birr. Le lendemain étant férié, on me dit de repasser jeudi 6 pour récupérer mon document.
Séance photos. C’est la première fois que je fais faire des photos d’identité par un être humain, je ne connais que les “photomatons”. Je suis mal à l’aise, le monsieur a du mal à se caler, le résultat n’est pas brillant.

5 mai 1999 (27 miazia 1991). -- 48ème anniversaire de la libération d’Addis-Abeba. Vive l’Empereur !
Je passe la fin d’après-midi chez des amis, à brouter (mâcher) du tchat (1) et à déguster du tabac à la pomme au narguilé. Je rentre chez moi la joue gonflée comme une bajoue de hamster. Comme ce n’est pas respectable pour une fille, je me mets un foulard sur la tête, dans la pénombre ça passe. Quand j’arrive à la maison dans cet accoutrement, on comprend tout de suite. Les gens, qu’ils en usent ou pas, sont tolérants avec le tchat. Ils conviennent qu’à la longue c’est très mauvais, mais ne rejettent pas la compagnie de quelqu’un sous prétexte qu’il “broute”. Le problème, tout le monde est d’accord, c’est qu’après avoir brouté, en général, on boit…

6 mai 1999 (29 miazia 1991). -- Ce midi, j’ai rendez-vous avec Ato Fujimoto qui, souvenez-vous, avait dû différer son voyage chez les Gamo/Goffa pour raisons de santé (2). Il me dit qu’il compte partir dans trois jours. Nous parlons beaucoup mais il me questionne plus qu’autre chose et, finalement, c’est lui qui tire le plus de notre déjeûner. Je suis très heureuse de l’avoir revu.

Les papiers sont tous donnés à la municipalité et le mariage est prévu pour le 11 mai (veille de sortie du n°11 de mon journal préféré). On a choisi la formule “urgent”, ça coûte un peu plus cher mais on est pressés.

9 mai 1999 (1er genbot 1991). -- J’ai rendez-vous avec Yohannes, le frère de petits amis de ma famille en France, Alemtsay et Israël, élèves au lycée ; je les ai vus avant Pâques et, invitée chez eux, j’ai cru mourir d’avoir trop mangé ; c’était délicieux mais je ne suis pas vorace. Il est impossible d’opposer un refus à des amis habesha (éthiopiens) quand ils ont décidé que vous devez manger et qu’ils sont aussi gentils que la famille de nos petits amis.
Yohannes, lui, n’est pas francophone. Il m’explique que c’est parce qu’il a eu l’âge d’entrer à l’école à une période critique pendant laquelle il était question que le lycée ferme. Doutant qu’il puisse y suivre une scolarité complète, ses parents l’ont inscrit dans un autre établissement. Il m’avait dit qu’il me chercherait des documents sur l’argot et il l’a fait !

En fin de journée, je vais chez mon amie Enanu (3) qui cherche une robe à me prêter pour mon mariage. Je ne veux pas de crinoline, elle cherche une habäsha kamiz (robe éthiopienne). Elle me dit de revenir demain, qu’elle doit téléphoner à des copines pour chercher quelque chose à ma taille (elle est grande, Enanu).

11 mai 1999 (3 genbot 1991). -- Mariage. À l’Ambassador mänafäsha (parc). Comme ma famille n’est pas là, un mariage dans les règles est impossible. Comment effectuer les visites que se rendent les deux familles, le mels et le qelqel (4) entre Paris et Addis-Abeba ? Donc, ce sera l’échange des alliances et les signatures. Il y a un azmari qui fait très bien son travail. Il se moque de nous tant qu’il peut, au son de son massinqo. Je n’ai pas d’humour, ça se voit sur les photos. Pour le déjeûner, mon mari et moi avons invité quelques proches, une bonne trentaine de convives, presque personne quoi… C’est bien peu et nous savons que nous passerons beaucoup de temps à nous excuser quand nous rencontrerons les absents : « Comment ça, vous vous êtes mariés sans m’inviter ? » Une fois les telleq saw (“grandes personnes”) parties, nous sortons un matelas, nous côtisons et allons chercher deux grosses bottes de tchat pour une après-midi détente bien méritée.

13 mai 1999 (5 genbot 1991). -- Nous allons à l’immigration pour récupérer le passeport de mon mari. Nous voyons Mahmoud Ahmed, il doit commencer sa tournée en France dans peu de temps. Je l’ai rencontré à Paris l’année dernière et il m’avait promis une interview. Pourtant, grand merci à ma timidité maladive, je n’ose même pas aller lui présenter mes respects et mon mari se moque de moi : « Vas-y ! Vas-y ! », « Non, je peux pas ! » [Bravo la journaliste !, ndlr]

14 mai 1999 (6 genbot 1991). -- Connaissez-vous le Fish house à Merkato ? C’est un restaurant de poisson, face à la mosquée, à côté de la Yemen communauty school. Gé-nial ! Toutes les recettes habituelles figurent à la carte accompagnées de poisson. Tout est disponible (à part le goulash, plat fantôme que nous ne réussirons pas à goûter) et c’est très bon. En plus, le service est nickel-chrome, comme dirait mon petit frère.

Cette après-midi, rendez-vous avec Enanu. Je dois aller la voir jouer au Hager feker theater à 16 heures. J’arrive un peu tard, la salle est déjà archi-pleine. Je reste debout et vois la pièce, fascinée. C’est une comédie ayant le sida pour thème. J’aime beaucoup le jeu d’Enanu, elle est aussi belle que drôle. J’apprécie aussi beaucoup le personnage du vagabond-philosophe ; il a des dreadlocks et parle juste… Merci Enanu, c’était une grande joie.

15 mai 1999 (7 genbot 1991). -- Cinéma à l’Ambassador. Pour moi, c’est la première fois. Les films à l’affiche sont des productions américaines “violentes et abétissantes” comme on dit par chez nous, du genre que je n’irai pas voir à Paris. Ici, à 4 birr la séance (3,50 F), je m’amuse bien. Le cinéma en lui-même est magnifique. Il ressemble comme un frère à celui de ma ville, Ivry-sur-Seine. En sortant, je suis toute perdue de constater que je suis à Addis-Abeba. Étrange sensation…

16 mai 1999 (8 genbot 1991). -- Visite au professeur Schneider. Historien, érudit en amharique, le professeur travaille depuis longtemps ici. Même s’il est retraité, ses collègues de l’université d’Addis-Abbeba aiment venir souvent s’entretenir avec lui. Il m’accorde un peu de son temps, égrenant ses souvenirs de plus de trente ans de séjour en Éthiopie, fumant Nyala sur Nyala (5), il se gausse des pronostics médicaux, du haut de ses quatre-vingts et quelques années. Inoubliable.

Le soir, je vais au souk et demande à Workitchu (6) où en sont ses études. Au début, son papa était très réticent et même en colère après moi (« de quoi elle se mêle la ferendj ? »). Ne comprenant pas ce phénomène parce que je pensais bien faire, j’ai demandé. On m’a expliqué que, comme je le savais déjà, le petit passait toute la sainte journée et même plus dans son souk. S’il apprend à lire et à écrire, il ne se contentera plus de cette vie ; son papa en a peur et il me voit par conséquent comme un élément perturbateur. Je cherche l’angle d’attaque et le trouve : je lui dit que j’ai beaucoup d’amis musulmans en France, car ils y sont relativement nombreux ; quand j’ajoute que j’aime la musique (religieuse) qu’il écoute, c’est gagné. Et sans mentir en plus ! Il faut dire qu’avec les boulangers, ils sont les seuls musulmans du quartier.


(1) Alcaloïde prisé dans la corne de l’Afrique. Procure une euphorie légère, coupe la faim et la fatigue. Dangereux pour les dents et le système nerveux. Crée une dépendance psychologique.
(2) Cf. “20 avril”, LNA n°12, juil/août 1999.
(3) Actrice de la pièce Leiris à Gondar, écrite et mise en scène par Geneviève Rosset, cf “Autour des enfants cachés d’Ewan”, LNA n° 8, 12/11/98.
(4) Cf “Feuilleton 1”, LNA n° 11, 12/5/99.
(5) Cigarettes fabriquées en Éthiopie.
(6) Le petit marchand, cf “Feuilleton 1”.


Katia Girma, amarophone et japonophone, est membre du comité de rédaction des Nouvelles d'Addis et cofondatrice du journal.

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