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Récit de voyage
Sur la route du mont Sion Addis Abeba et Shashämäne, 7-29 avril 2001
Me voilà en Éthiopie, le matin du 7 avril 2001, pour trois semaines. Lobjectif de ce séjour est de préparer le terrain et les contacts pour un autre voyage, plus tard, qui devrait être plus long. Cest seulement la deuxième fois que je viens, et jai déjà limpression dêtre chez moi, de rentrer à la maison. Les inconvénients de la première fois, altitude, estomac en boule, regard stupéfait me semblent loin. Je retrouve avec joie la maison familiale où vivent maintenant Masrasha, Anne, Wagayo et Mitu. Et voilà une après-midi qui passe, entre visiteurs, amis et nouvelles des uns et des autres. Le lendemain, dimanche, je retrouve à la Parisienne les meilleurs croissants dAddis mes frères et surs Rastafari qui sont venus sinstaller en Éthiopie il y a quelques mois. Ils me font découvrir le quartier où ils habitent, derrière Olympia : les ruelles tortueuses amènent vers des petites pièces aux murs en torchis. Il fait déjà chaud, lombre et quelques versets nous font du bien. Je commence à saisir les derniers événements et discussions qui les animent, et nous restons un long moment à partager les événements de leur quotidien. Ils ont le projet de mettre en place une école de langues étrangères et de musique, et ils mettent à plat leur budget et leur programme. Cest avec un immense plaisir que je renoue avec linjera. Deux jours après mon arrivée, je me sens déjà comblée ! Le lundi matin je prends la route de luniversité, vers siddist kilo, pour commencer mon exploration de la grande bibliothèque de lInstitut détudes éthiopiennes (IES). Je croise A. Zakaria qui me surprend : à peine je prononce le mot "rasta", il répond, irrité : « Ils sont fous ! Avec ces histoires de ganja, cest ça que tu devrais rechercher ! » Bon il men faudra plus pour me ralentir, et je repars me plonger dans les bibliographies de lIES. Je passe dans laprès-midi un long moment avec Ras Kwintseb, qui vit depuis quelques années en Éthiopie, et qui me parle de sa vision du rapatriement, de ses efforts pour sintégrer, de la musique quil continue à jouer et à enseigner, et des difficultés rencontrées pour sinstaller ici. En marchant à travers la ville je suis surprise de voir des jeunes qui se sont mis bénévolement au travail, sur linitiative dun artiste, pour embellir les squares, les bas côtés, les trottoirs. Partout on voit fleurir et prendre des couleurs des endroits qui étaient poussiéreux et sales. Le 10 avril je repars pour luniversité, mais des étudiants ont pris dassaut lenceinte de siddist kilo et, en masse, scandent des choses que bien entendu, je ne comprends pas, ce qui mempêche de savoir la nature même de toute cette agitation. Il y a des militaires un peu partout dehors, qui ne sont pas armés, mais il y a foule. Jessaie de rentrer dans luniversité, mais les militaires qui filtrent lentrée me font attendre puis me demandent mon passeport, que je nai pas. Et puis avec tout ça, là, je nai même plus envie dy aller dans cette université. Le lendemain matin pourtant, jy repars. Sur la route je vois des manifestants, et ma première pensée est positive : au moins ces gens ont le droit de manifester. Japprends par la suite que ce sont des Siltés, un groupe denviron 20.000 personnes qui demandent leur indépendance. Je passe ma journée à potasser des livres assez intéressants en bibliothèque, mais le soir, une fois rentrée, japprends que des coups de feu ont été tirés à arat kilo, et que des étudiants seraient morts. Cétait en fait lentrée en force de militaires armés dans les dortoirs de luniversité. La tension monte à Addis-Abeba, et le jeudi 12 avril les étudiants sont en grève de la faim à la faculté de Sciences. LIES est désertique, seuls quelques jeunes, le bras en écharpe ou des bandages autour de la tête déambulent dans les jardins de lancien palais de Haile Selassie Ier. Partagée entre linquiétude et la révolte inutile je pars pour le CFEE (1) et je passe un long moment avec Berhanou Abebe, toujours très fin et de très bon conseil. Le lendemain, je refais mon sac et alors que la nuit est encore noire délicieux moment de laube je pars prendre un bus pour Shashämäne, direction plein sud.
La nouvelle route est lisse et très agréable, les discussions vont bon train dans le bus, le paysage est beau et nous somme en quelques heures à Shashämäne. Des étudiants, pendant le voyage, me racontent les tensions entre les associations détudiants et ladministration sur la gestion du campus, ils ont lair déçus mais pas découragés. Sous le soleil de midi je saute du bus au « jamaïcan sïfïr », le quartier jamaïcain, et je vais toquer à la porte de Sister Mebrat, qui, toujours aussi généreuse, me donne à boire, me nourrit et moffre un peu dombre. Je vais saluer les uns et les autres, Brother Trika, Bro Joseph et la famille Lee. Je file après à lhôtel du check-point pour trouver une chambre où déposer mes affaires et me laver un peu. Cest plutôt très sale et cest la guerre avec les cafards pour quils me laissent prendre ma douche toute seule. Le lendemain les choses sérieuses vont pouvoir commencer. Je suis ici pour rassembler des informations sur lhistoire des retours de Rastafaris en Éthiopie, donc pour amorcer un dialogue avec mes frères et surs de différentes origines qui arrivent en Éthiopie portés par la certitude que la Terre Sainte commence ici. Jaurais à justifier ma présence, car pour certains je représente plus que ce que je ne suis, mais cela ne me pose pas de problème, je sais pourquoi je suis ici. Le 14 avril je rencontre Bro Benjamin qui a tenté une approche en me demandant si jétais « romaine », avec tout ce que cela recouvre de babylonien, malgré cela nous parlons un moment et il me raconte un peu son parcours. Grâce à Bro Trika je trouve une petite place pour quitter cet hôtel un peu pourri, et je minstalle chez Sister Sharon, qui est là depuis 1991. Elle a une grande maison, et elle héberge deux amies qui viennent de Birmingham. Ce sont des moments dune rare douceur, je me sens privilégiée de partager la vie de ces surs : deux dentre elles ont respectivement 7 et 8 enfants mais nont pas encore 40 ans. Je me réhabitue peu à peu à cet anglais cassé, au rythme populaire marqué par le « patois » jamaïcain, qui me fera penser que décidément, ce nest pas à Shashämäne que japprendrais à parler amharique
Le 15 avril cest Fassika, la grande fête de Pâques, que cette fois-ci je ne fêterai pas à léthiopienne, même si Sister Sharon en profite pour tuer une chèvre. Le soir, Ras Freedom a ouvert la porte de sa maison pour une fête, où je découvre quil y a plus déthiopiens que de Rastas, et, finalement, cest très bien comme ça. Le lendemain je continue mes visites, je vais toquer aux portes des uns et des autres, pour présenter mes respects et mon projet de recherche. Je passe également aux Headquarters des Douze Tribus pour goûter la cuisine de Bro Pinny : il y a peu dinjera par ici ! Le mardi, expédition à Wondo Genet avec les surs, Bro Pinny et les gamines du quartier, on est tous très contents daller goûter leau chaude et un peu miraculeuse de cette source. Bob Marley sy est baigné lors de son passage en 1978 en Éthiopie, et nous en profitons pour non seulement aller rigoler dans la grande piscine, mais aussi pour se récurer et laver nos crinières. A notre retour à Shashämäne, un peu fatiguée par la route, le soleil et la chaleur, je croise Sister Federation Irie avec qui javais eu un bon contact à mon dernier séjour. Elle vient de Haïti mais a beaucoup bougé dans les Caraïbes et en Amérique du Nord avant darriver ici il y a quelques années. Quand elle parle doucement en créole haïtien et moi doucement en Français, on arrive même à se comprendre ! Sa situation ne sest pas améliorée, elle vit dans une petite cabane avec Bro Krystos et leur fils Imanuel. Ils donnent limpression de se marginaliser par rapport aux autres membres de lEthiopian World Federation mais peu mimporte, nous parlons beaucoup et ce sont des moments précieux. Cette fois-ci, définitivement fatiguée, je rentre me plonger dans des rêves dun autre monde. Le lendemain matin Sis Federation Irie passe à la maison, ce qui me donne loccasion d'assister à des discussions houleuses entre elles et les surs de Birmingham sur la divinité de Haile Selassie Ier et sur le concept daction et de suprématie noire. Elles me donnent un peu limpression dun dialogue de sourds, mais cest intéressant de voir les personnalités se révéler. Sis Amina vient me tirer de cette guerre verbale en memmenant chez elle, véritable maison éthiopienne où enfants, voisins et amis sont rassemblés entassés- pour un de ces bunna dont ils ont le secret et qui dure des heures. Enfin un peu damharique, même si certains sévertuent déjà à me faire apprendre un peu doromo, largement parlé dans la région. Juste avant que la nuit tombe, je vais goûter le thé au gingembre de Bro Pinny, qui va me faire transpirer toute la nuit, mais cest bon ! Jeudi je vais à la rencontre de Ras Daniel, Éthiopien, qui me fait découvrir encore une autre facette de la livity à Shashämäne, et qui memmène visiter le quartier de Malka Odia, que je ne connaissais pas, avant de me faire renconter dautres surs éthiopiennes qui font un artisanat superbe. Je passe un long moment de mon après-midi à dessiner un plan de tout le « jamaïcan sïfïr », qui me sera très utile par la suite. Je fais le lendemain une expérience qui me tenait très à cur : je vais visiter le Bobo Camp, le lieu où se sont installés des représentants de la communauté de Prince Emmanuel de Bull Bay en Jamaïque. Réputés pour leurs règles de vie très strictes et reconnaissables par les grands turbans qui cachent la tête de tous les hommes, je mattendais à un accueil un peu froid, mais pas du tout. Prêtre Paul et Prophète Kenny me parlent de leur communauté, me montrent le camp quils ont construit et qui devrait accueillir dautres personnes dici peu. Cest un moment un peu magique : ils mouvrent les portes de leur vie et jaccueille avec respect et tolérance ce don. Ce partage me permet daffiner ma conscience des différences et de la diversité qui coexistent ici, au sein des communautés Rastafari à Shashämäne.
Le jour du Sabbat, samedi, je me retrouve entraînée de bunna en injera en bunna, la journée passe donc à toute allure jusquà la tombée de la nuit, où je mapproche du Tabernacle construit par les membres de la Théocratie, qui ont commencé loffice du Nyabinghi. Les chants, prières, lectures de psaumes et tambours se mêlent, pour fêter, éclairés de grands feux, le message de Rastafari. Des jeunes un peu turbulents sont remis à leur place, et cest à la nuit noire que je reprends le chemin de Sis Sharon, la tête et le cur remplis de joie. Je prends le temps, le dimanche, décrire quelques notes sur mes découvertes et de mettre de lordre dans les différents documents que jai rassemblés. Un grand mariage a lieu aujourdhui à Shashämäne, auquel les « jamaïcains » sont invités, et on me propose de faire partie de cette délégation. Cest la première fois que je vais à une si grande fête, il y a près de 400 couverts, les mariés arrivent dans une grande voiture, les jeunes chantent, dansent autour deux et font éclater des feux dartifices. Nous sommes conduits, dans lordre, rangée après rangée, pour nous servir aux différents buffets. Et puis cest la fête, la musique est forte, tout le monde danse, surtout les jeunes, Ras Philip fait même une improvisation reggae, bref, lambiance est super et nous sommes vite en nage malgré lair frais de la nuit. Pour ramener la délégation, cest un camion que nous avons investit, qui nous évite les quelques kilomètres à faire à pied jusquà la maison. Mon denier jour à Shashämäne est arrivé, je passe visiter lécole où Bro Teach est en train de discuter le planning de la rentrée prochaine avec Sis Inanda, qui donnera cours de chimie et biologie. Les bâtiments sont beaux, et le champ derrière lécole se transforme en cour de récréation ou terrain de foot dans la bonne humeur. La bibliothèque de lécole est intéressante, et de nombreux livres, dapprentissage, déveil ou dhistoire sont rangés sur les étagères. Je repasse après au Tabernacle, pour rencontre les frères et surs avec qui je nai pas eu le temps de dialoguer samedi passé. Je suis un peu intimidée, ce sont des gens plus âgés que moi, et je surprends Bro Ezechiel, qui doit avoir plus de 70 ans, en train de répéter le fidäl avec concentration. Cest assez émouvant. Je me présente à ces pionniers du rapatriement, Empress Baby I me fait visiter leur local avec tous les objets sacrés qui sy trouvent. Bro Solomon, le plus jeune, qui a pourtant deux fois mon âge, minvite chez lui pour un long moment de partage autour dun bunna quil prépare aussi bien quune femme éthiopienne. Cest un moment précieux. Jen profite, après, pour aller dire au revoir au Bobo Camp, à Sis Irie, à Sis Mebrat et aux autres qui mont accueillie et guidée pendant ce séjour. Ma journée se finit tard, le nez dans mes valises, avec les surs qui habitent chez Sis Sharon.
Réveil avant laube, encore une fois, dernière promenade jusquà la gare routière pour prendre le dernier bus pour Addis-Abeba. Les barrages policiers se succèdent, je ménerve presque lorsquon me demande de me décoiffer pour vérifier que je ne cache pas de drogues sous mon chapeau, mais bon il font leur boulot. Les rumeurs inquiétantes qui avaient couru à Shashämäne sur les manifestations étudiantes se font plus précises, lambiance est un peu lourde. Rentrée pour le déjeuner, je passe avec Anne au CFEE, mais nous y sommes bloquées par des rumeurs de coups de feu dans la ville. A la première opportunité on séchappe, direction maison. On ne sait jamais très bien ce qui se passe et où. Le jeudi 26 nous tentons lentrée sur le campus, toujours désert, et cest à ce moment que je me rends compte de ce quil sest vraiment passé à Addis. Les jeunes comme les vendeurs de journaux ont disparu, le peu de presse quil reste en circulation se vend sous le manteau. Addis est une ville morte. Toute la route entre Piazza et arat kilo est dévastée, les vitres du ministère de lÉducation et les enseignes des boutiques ont été cassées. Je ne vais pas jusquà Mercato où des bâtiments avaient pris feu. Avec Anne nous essayons de décrypter tous les signes qui pourraient nous faire comprendre la situation un peu mieux. Le vendredi est une journée chargée, jai des courses à faire, je rencontre Bertrand Hirsch (2), Haile Habtu et Bahru Zwede, historiens, ainsi que Meera Sethi qui travaille à lInternational Organisation for Migrations (IOM). Je rencontre chez elle un italien de troisième génération, qui parle sa langue avec un sérieux accent du sud, cest plutôt drôle ! Le lendemain, je pousse la porte de Richard Pankurst qui maccueille avec gentillesse et qui se révèle être une source dinformations et de pistes pour ma recherche. Et pour mon dernier soir, je narrive pas à retrouver Sis Lalla One Love et Ras Maam Juda que javais revus à mon arrivée, je vais donc faire mon baptême de qat (3) et je retrouve des gens que jaime bien, comme Wolde. Javoue avoir un peu la tête qui tourne, mais si ce nest pas désagréable. Quelques azmari bet (4) plus tard, le temps dadmirer les exploits du nouvel azmari dAddis, Petros, et me revoilà dans mes paquets, valises, etc. Le 29 au matin, la mère dAfwork mamène à Yared pour ramener un peu de tsobel, leau bénite, pour son fils et Katia. Dernier moment de recueillement, et les amis mamènent à laéroport. En route pour Francfort et Paris, le cur un peu lourd, mais riche du bonheur partagé ; lesprit désemparé, encore et toujours, par la pauvreté, mais fier de la force qui se dégage de ces frères et surs qui nhésitent pas à tout laisser derrière eux pour combattre lutopie et sinstaller en Éthiopie. Je rends grâce pour ce séjour, je remercie ceux qui mont financée, accueillie, protégée, et je ne suis pas si triste que ça finalement. Je sais que je reviendrai, je sais quil y a beaucoup à faire, et ce séjour me donne beaucoup dénergie pour mener à bien mon travail de recherche et pour oser mettre mes mains nues dans la construction de la « cité modèle ». GB
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© Les nouvelles d'Addis (LNA) 1997-2006. http://www.lesnouvelles.org Les nouvelles d'Addis, le seul journal d'informations générales exclusivement dédié à l'Éthiopie et à la corne de l'Afrique. Bimestriel. Publié en français. Politique, économie, culture, société, communauté. |