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Récit de voyage
Vers Saint-Gabriel de Kouloubi Le pèlerinage vers Saint-Gabriel de Kouloubi na pas de semblable. [Addis-Abeba, 25/12, 17h30] Teuf ! Teuf ! Tchouk ! Tchouh ! Tchouk ! Voilà enfin les premiers signes dun grand départ. Pour les amateurs du djibouto-éthiopien, cen est bien un qui sest fait attendre, mais pour les habitués, des contrebandiers en grande majorité, cest autre chose. Pour ces derniers, le train nest guère un moyen de transport, cest plutôt un mode de vie, un gagne-croûte sans égal. Et, ayant quitté la gare de la capitale, le voici se hâtant lentement vers sa première grande destination, Diré-Daoua. On ma bien rappelé quil aura croisé plus dune bonne dizaine de gares, avec une halte dune heure à Aouache pour le souper, avant dy parvenir. 550 km, 19 wagons voyageurs. Bilan : entre 18 et 22 heures de tangage, et encore si la mécano tient bon et si aucun inconvénient majeur ne la surprend. Mais, avec ces si, qui mettraient la Tour Eiffel dans lun des flacons du vieux pharmago dont je ne me rappelle le nom, que pourrais-je prévoir ? Je suis dans un wagon de deuxième classe pour mieux plaindre ceux du troisième. À vrai dire, je ne sais pas quoi dire. Ce que jai à vue dil ne sont pas des wagons, le train pas un train. Selon mes informations, le pèlerinage vers Saint-Gabriel de Kouloubi est la belle saison du chemin de fer binational, du fait quaffluent les paroissiaux des plus démunis de léglise éthiopienne, ne pouvant accéder au luxe de se permettre un billet davion ou celui dun parcours en voiture de famille. Bien évidement le choix second, après les rails, sera celui du bus qui offre relativement moins de confort et plus de risques. Et cest bien cela qui fait laffaire de la compagnie cheminote : tant que lafflux biannuel (décembre et juillet) ne cesse de croître, les promesses de lUnion européenne pourront attendre. Quant à revenir à mon compartiment, on mapprend que le bouffe (terme dérivé de buffet, et dont la signification littérale est vendeur de boissons fraîches) sert la bière Meta à quatre birr et les boissons gazeuses à deux birr ; ce qui ne mempêche de dépenser une belle partie de la fortune dont je dispose. Au large les économies, ce nest pas le moment de serrer les cordons de la bourse. À la troisième Meta, je nai compté que deux gares. Je jure de nentamer la suivante quaprès un bon laps de temps. Que je prenne plaisir à les siroter au rythme de lenteur infernal que suit le train ! Et pour activer ce faire, je commence à promener la vue dans le compartiment. Peu sont ceux qui somnolent et les voix continuent leur montée progressive. Shabituant peu à peu à cet entourage qui nest le leur, les voyageurs congédient progressivement leurs soliloques pour se mêler à une sorte de conversation générale. On parle du beau temps et de la pluie et on poursuit par aborder des sujets plus précis. Mais pas didées ; pour linstant, juste des faits. Lun récite les prochaines stations que nous allons croiser, lautre évoque les démarches à suivre jusquau retour, et le tout forme un bourdonnement orchestral. Quelques pots de plus, une ou deux phrases lancées par ci et par là, une horde dazmari que japplaudis et les contrôleurs de billet qui se pointent pour vérifier si nous sommes en règle. Aucun incident ! Mes voisins minvitent à partager leur bouffe, mais je préfère me réconforter de ce quAouache proposera. Normal quils préfèrent se restaurer dans le train berceur, cest quils ont une belle botte de qat à se partager plus tard, eux. Pour ma part, mon fort est plutôt dans le monde des substances liquides. Ce qui ne mempêche de formuler des politesses aux deux propositions consécutives qui mont été octroyées. [Diré-Daoua, 26/12/00, 12h20] La cité francophone du royaume abyssin est lune des lignes de départ vers cet enchantement sacré. Entre autres, Harar, la ville forteresse, et Assebe Tafari, le lieu de naissance du feu roi Haïlé Sellassié-Ier, partagent également ce prestige, quoiquavec moindre ferveur. Bien évidemment, cela relève du fait quelles ne sont desservies ni par flotte aérienne, ni par voie ferroviaire telle que Diré-Daoua lest. À parler de rails, je ne puis mempêcher dexprimer ma déception : du yebere tibs (viande de buf frite) que jeus à souffrir au buffet dAouache, à mon compartiment qui sut se métamorphoser en cargo-fret, tout fut enfer. Il naurait fallu que nous arroser de quelques tonneaux dhuile, ou je ne sais quoi, et on se serait aisément transformé en tuna à base de chair humaine. Et combien jai suffoqué lors de la tempête de sable dAfdem ! Nai-je même failli mévanouir, perdre connaissance ? Une fois les vitres fermées, cette dernière se plut à réduire mon activité respiratoire au plaisir de humer lair régénéré par la chlorophylle dégénérée du garaba (déchet de qat), arômé par la pénible senteur des Nyalas (cigarettes locales) que mon voisin den face consomme ardument. Le comble du drame fut lemplacement de mon siège près des chiottes. Nallez pas me prêcher le pourquoi et le comment de la persévérance ! Persévérance, récompense Mais à lavenant, les messieurs de la gare devraient concerter davantage à la mise en place dun règlement anti-tabagisme, du moins en saison de pèlerinage. Les compartiments non-fumeurs ne sont pas encore une priorité subsaharienne. Sinon, quelles épreuves naurais-je endurées pour me recueillir auprès de toi, Ô Saint-Gabriel de Kouloubi ? Quant à revenir au dénouement du trajet tangage et roulis, jai été repêché par un ami de longue date qui sest donné la peine de mattendre sans faire attention au retard de trois heures, qui me fut infligé en guise de reconnaissance par cette loque-qui-jadis-fut-un-train. Mes deux sacoches balancées à larrière dun gari, nous montâmes à lavant, et hue dia vers la bicoque résidentielle de mon ami-hôte. Une fois là, je me permettrais de roupiller quelques heures. Entretemps, lami soccupera des préparatifs derniers [18h00] Nous fîmes les premiers pas vers Harar Mengued, la sortie sud et principale vers Jijiga, passant par Denguego et Harar (doù le nom de la route) et Addis-Abeba, passant toujours par Denguego, qui sert dembranchement aux deux directions, mais, cette fois-ci, prenant la droite. Et cest ce côté que nous prévoyons suivre. Les soixante-cinq kilomètres de marche, soit toute la nuit à venir à tenir sur nos pattes de derrière sont, en fait, lobjet du pèlerinage. Pour une fois, je mestime chanceux de ne pas peser lourd. Sur les premiers kilomètres après la sortie, il y a du monde. Cest lexode, et cest Moïse ! Cette marée humaine défile en direction de Kouloubi. De part et dautre, on perçoit les actes et glorieux et vertueux de Gabriel chantés par quelques groupes de fidèles. Les elelta (cris de joie) ne manquent pas. Je gesticule, me tate et me fouille pour massurer une énième fois que je nai rien oublié : bandages, sucreries, allumettes, décapsuleur, Babile (eau minérale de la région), bref, tout y est. Denguego, Kersa et Langué sont les stations-villes principales de cette sacro-sainte traversée. Ayant été prévenu au préalable quun blizzard à la nôtre nous saura gré daccueil dans la progression de notre escalade, ma tenue vestimentaire est composée dun bas collant de fortune, qui ma été procuré en lintermédiaire de vieilles connaissances, et que je me plus a porter sous mon jean, et dun pull C&A 100% laine. Ma jaquette wind and water repèlent et mon bonnet style XIXème ont trouvé leur juste place dans mon baluchon, avec le reste de mes bagatelles. Lami-hôte, pèlerin expérimenté depuis sa tendre jeunesse, me déconseille le pas de course que tant dautres ont pourtant préféré, au détriment dune lente cadence que jexècre. Mon impression est que, même si la Providence me soutient à achever mon engagement, ça ne sera point sans un jour de retard sur la fin des festivités paroissiales. Les sept ou huit derniers kilomètres avant Denguego sont épreuves durailles. Plutôt quune montée, ça ma lair dune grimpée. Malgré ce, mon statut de pèlerin ma rendu plus hardi que de coutume. Et mes vieilles Lois semblent de pair avec mon effort dascension : mon choix de chaussures sest avéré parfaitement compatible. Au tournant droit que nous empruntâmes après une pause café à la station Total de Denguego, jencontrai la surprise de ma nuit : un groupe de jeunes trimbalant de gros lecteurs audios dont la puissance sestimerait à plus de deux cents watts. Ces béotiens de la tradition ecclésiastique éthiopienne doivent être de ces épaves de la civilisation occidentale qui se plaisent à baragouiner des « À bas la tradition ! Non à la pudeur abyssine ! Mort aux tyrans qui se soumettent à lautorité parentale ! », sinon pis. Bien quon sobstine à faire des comparaisons, le pèlerinage vers Saint-Gabriel de Kouloubi na point de semblable dans son genre, tant il diffère largement de ceux qui répondent plus ou moins à la signification du terme. Celui-ci ne peut guère sexpliquer par les rituels coutumiers dun package billet aller-retour en première classe, quelques poussières balancées à droite et à gauche à titre de charité mégalomaniaque saucée à légrenage dun chapelet. Sil ne tenait quà mon avis personnel, la tâche à laquelle je me suis adonné, non sans y puiser plaisir, ne me paraît pas moins en droit de revendiquer lexclusivité dusage de cette appellation. Seulement, et dans ce cas, faudrait-il en fabriquer une autre capable de désigner ses clones. Quon ne me considère ascétique ou stoïque, mais lexpérience kouloubienne, quant à ceux qui lont vécue, relève de lau-delà du réel, du surréalisme indescriptible bien quincomparable : le train, la marche et, maintenant, lémerveillement, oh ! que dis-je ?, lenchantement céleste devant le sacré ! Plût au Ciel que cela vous suffise à me jalouser ou, pourquoi pas mieux, my suivre pour admirer cet autel du fantastique. Bien quun secret ne soit que ce quon apprenne à une seule personne à la fois, ma promesse secrète : vous nen reviendrez québloui. Majestueuse dès sa première apparence, léglise se trouve sur une colline, accessible de deux côtés. La route asphaltée convient mieux aux pélerins-touristes véhiculés, tandis que lautre, un raccourci, doit sa célèbre renommée Arb-Rob (vendredi-mercredi, ça veut dire) à une histoire intraçable qui raconte léchec subi par les profanes, tels ceux que jai croisé à Denguego, et, plus précisément, ceux qui ne pratiquent pas le carême partiel auquel tout adepte de léglise coptique orthodoxe âgé de plus de 7 ans se doit dadhérer, et qui prohibe toute consommation de produits laitiers et de viande au long de ses jours, à lexception des premières semaines qui suivent les Pâques. Donc, comme je le disais toute à lheure, de même que la légende transmise par bouche-à-oreille laffirme, quoique dune autre perspective, Arb-rob nest pas du tout une plaisanterie, ni tout à fait une démarche religieuse visant à décourager les amateurs de lescalade : cette ascension, qui peut avoir une durée variable entre une demi-heure et une heure, requiert une force spirituelle émanant du sentiment dêtre enfin arrivé. Bien que lami-hôte masque sa fatigue, sa consommation de Babile trahit son état. Partout sur la plaine on voit des personnes au repos ou se faisant masser les jambes. Quant à moi, tous ces kilomètres que nous serpentâmes ne mayant aucunement épargné dénergie physique, je sue à grosses gouttes. Courage ! ce nest pas le moment de lâcher. Ce ne sera sûrement pas une maigre récompense que le saint archange se plairait à tattribuer, que désormais tu ne manqueras à aucune de ses festivités biannuelles des temps à venir. Quand nous parvînmes au sommet, la seule chose dont nous étions capables fut de demander les renseignements nécessaires pour nous traîner jusquà la tente 4-personnes que mon partenaire sest donné la peine de nous se la réserver au préalable, à nous et à un autre couple qui nous rejoindra, selon les explications quil ma fournies, en fin daprès-midi. À vrai dire, une faim que je ne puis dompter me ronge les tripes, mais je préfère me reposer sur la paille que sézigue, comme par un coup de baguette magique, recouvre dun couvre-lit quil vient dextirper de sa sacoche. Je me contente de reconnaître que le manque dexpérience a déjoué, à la toute dernière minute, la performance de mon équipement, ne mépargnant de la goguenardise acérée de mon tuteur qui est, les rumeurs laffirment, docteur ès balivernes. À âme ensommeillée, point dhumour, et je sombre. Quil fait bon se détendre avec, à lesprit, leuphorie inconsciente de lêtre qui se félicite devant le devoir accompli Au moment de ma remise en état de conscience, qui se fit vers 16 heures, une importante réitération se fit entendre de mes profondeurs : le besoin davaler un énorme repas, quelle quen soit la valeur nutritive. Les jambes engourdies, les pieds endoloris, je trébuche vers la sortie pour réduire la distance qui me sépare de ma dulcinée : duyebere tibs mais cette fois avec de lawazé (substance pâteuse à base dépices piquantes). Bien que le souvenir du dîner à Aouache me désarçonne lappétit, jy opine. Lawazé joue son rôle et le buf passe. Sur le terrain avoisinant léglise, des centaines de tentes, de nombreux resto-huttes et camions-bars. Cest le délire. Je me promets de ne pas perdre du temps avant de renouer contact avec mon sirop préféré : la Harar [une marque de bière, ndlr]. Bien quil fasse un froid de canard, de loup ou de Kouloubi, jabhorre laraqué (eau-de-vie à forte concentration qui peut senflammer au moindre contact dune allumette craquée) SS |
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© Les nouvelles d'Addis (LNA) 1997-2005. http://www.lesnouvelles.org Les Nouvelles d'Addis, le seul journal d'informations générales exclusivement dédié à l'Éthiopie et à la corne de l'Afrique. Bimestriel. Publié en français. Politique, économie, culture, société, communauté. |