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Récit de voyage. La révolution éthiopienne
Quil est difficile de parler de la révolution des autres Immense espoir quand les cultivateurs du Sidamo ou du Balé dirigeaient leur charrue en chantant lhymne de la Révolution Mais le bilan dune révolution est toujours contradictoire Et lespoir eût un goût de sang et de cendres. Le 3 mars 1975, date de mon arrivée en Éthiopie, les rues pavoisaient et les foules en guenilles dansaient sur les places. On venait de proclamer la Réforme agraire. En même temps que je rentrais dans le pays, je rentrais aussi dans la Révolution, dans ce quelle portait comme espoir de tout un peuple. Le Négus était destitué depuis à peine 6 mois et la fièvre révolutionnaire agitait les cités et les villages. Cétait aussi lépoque des zemetcha, vaste campagne menée tambour battant consistant à expédier au fin fond des provinces oubliées, larmée des étudiants brûlant dagir, craints par le pouvoir des militaires de la capitale, lépoque où ces fils de la bourgeoisie dAddis, révolutionnaires par le livre allaient découvrir, ahuris, lincommensurable misère de ce peuple dont ils se réclamaient confusément. Difficile de parler dune révolution. Elle tiraille tellement les tensions préexistantes, écartèle si fort les passions quun observateur, aussi neutre prétend-il être, ne peut que recevoir et percevoir les sentiments les plus exacerbés des uns et des autres. Il y a de tout dans une Révolution disait Victor Hugo. De la passion, de la réflexion, le goût du jeu, de lamour et de la haine, mais surtout de lespoir. Immense espoir quand les cultivateurs du Sidamo ou du Balé se plaçaient derrière leur charrue en chantant lhymne de la Révolution et criaient à tue-tête : « La terre est à nous ! la récolte est à nous ! le seigneur est parti ! » Inébranlable espoir quand les étudiants consciencieusement apprenaient à lire et à écrire aux femmes, aux vieillards de ce pays qui détenait le record mondial danalphabétisme. Espoir fou quand les soldats sortaient de leurs casernes en criant non à la guerre en Érythrée, non aux privilèges de laristocratie terrienne, militaire et religieuse. Les étudiants dans la rue, les militaires dans la rue, les paysans dans la rue, les chauffeurs de taxi, les prostituées, le bas-clergé dans la rue, dans la rue, dans la rue !!! Chaque année, le 12 septembre, lendemain du jour de lAn éthiopien, on fête à grand fracas lanniversaire de la Révolution. Le drapeau rouge, le drapeau vert et le drapeau national, rouge, vert et jaune, floraison révolutionnaire. Les milices paysannes, à pied, à cheval, armées de lances, de boucliers ou de vieux fusils scandant Ethiopia Tikdem ! (lÉthiopie dabord), cri de ralliement à la Révolution. Manifestation populaire, fête de village et parodie de défilé militaire. Pendant les discours, les cris, les mouvements sapaisent. Puis les cavaliers repartent avec armes et bagages dans leur village, un de ces groupements de cases en paille qui saccrochent aux flancs des collines. Et lan prochain, on ressortira la vieille pétoire du temps de la guerre contre les Italiens, la peau de panthère et la serviette-éponge rose bonbon. Ethiopia Tikdem ! On dresse des arcs de triomphe à lentrée de chaque agglomération, en métal, en eucalyptus, en bambou, en tôle ondulée, avec létoile rouge, avec le portrait de Menguistu, le chef du derg (la junte militaire au pouvoir), avec le portrait de Marx ou celui de Fidel Castro. Les slogans fleurissent aux portes des usines dans les administrations, les écoles. On trace de nouvelles routes, on construit de nouvelles écoles, on distribue des semences, on défriche des terres. La révolution est en marche. Ethiopia Tikdem ! Mais le bilan dune révolution est toujours globalement contradictoire. Lespoir a un goût de sang et de cendres. Ces familles qui ne peuvent récupérer le corps de leur fils, de leur frère, de leur père quaprès avoir payé la balle qui les a tués, ces instituteurs, étudiants, vulgarisateurs, traînés de prison en prison, otages de la terreur, de la contre terreur, qui finissent sur le carreau sombre et crasseux dune cellule obscure, fusillés par lobscurantisme en arme, par le verbe violent, font acte. Et ces jeunes soldats et ces miliciens écervelés qui partaient lÉthiopie aux lèvres sur les champs de bataille de lOgaden ou de lÉrythrée et qui regardent aujourdhui au Centre des Héros de lÉthiopie Socialiste et Révolutionnaire de Debre-Zeit, la ligne jaune de lhorizon percée par la pointe des eucalyptus, assis dans leur fauteuil roulant ou qui sentent le vent léger de mars dans les jacarandas en fleurs, depuis la nuit permanente derrière leurs lunettes noires. Ils sont des dizaines de milliers. Bien sûr, de tout temps lÉthiopie a survécu dans un univers de guerres, de révoltes et de famines. Linsécurité et la violence sont une permanence de lEmpire, comme en témoignent les récits des voyageurs européens des siècles passés, les Harris, les Manier, les Combe, les frères dAbadie et tant dautres. Les fièvres, les shiftas, les susceptibilités des chefs de province ont eu raison de leurs missions et souvent même de leur vie. Et cette permanence-là, ce nétait pas une révolution qui allait y mettre fin. Révolution hérétique ont dit certains, révolution radicale en tout cas, qui projette le dernier empire autocratique de la planète dans le monde contradictoire des démocraties populaires. Décidément, quil est difficile de parler de la Révolution des autres BF |
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© Les nouvelles d'Addis (LNA) 1997-2005. http://www.lesnouvelles.org Les Nouvelles d'Addis, le seul journal d'informations générales exclusivement dédié à l'Éthiopie et à la corne de l'Afrique. Bimestriel. Publié en français. Politique, économie, culture, société, communauté. |