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Récit de voyage. La révolution éthiopienne

Qu’il est difficile de parler de la révolution des autres…

Immense espoir quand les cultivateurs du Sidamo ou du Balé dirigeaient leur charrue en chantant l’hymne de la Révolution… Mais le bilan d’une révolution est toujours contradictoire… Et l’espoir eût un goût de sang et de cendres.

 


BERNARD FAYE

 
[Extrait d’un livre non publié, de témoignage et de réflexion, rédigé en 1986.]

Le 3 mars 1975, date de mon arrivée en Éthiopie, les rues pavoisaient et les foules en guenilles dansaient sur les places. On venait de proclamer la Réforme agraire. En même temps que je rentrais dans le pays, je rentrais aussi dans la Révolution, dans ce qu’elle portait comme espoir de tout un peuple. Le Négus était destitué depuis à peine 6 mois et la fièvre révolutionnaire agitait les cités et les villages. C’était aussi l’époque des “zemetcha”, vaste campagne menée tambour battant consistant à expédier au fin fond des provinces oubliées, l’armée des étudiants brûlant d’agir, craints par le pouvoir des militaires de la capitale, l’époque où ces fils de la bourgeoisie d’Addis, révolutionnaires par le livre allaient découvrir, ahuris, l’incommensurable misère de ce peuple dont ils se réclamaient confusément.

Difficile de parler d’une révolution. Elle tiraille tellement les tensions préexistantes, écartèle si fort les passions qu’un observateur, aussi neutre prétend-il être, ne peut que recevoir et percevoir les sentiments les plus exacerbés des uns et des autres.

Il y a de tout dans une Révolution disait Victor Hugo. De la passion, de la réflexion, le goût du jeu, de l’amour et de la haine, mais surtout de l’espoir. Immense espoir quand les cultivateurs du Sidamo ou du Balé se plaçaient derrière leur charrue en chantant l’hymne de la Révolution et criaient à tue-tête : « La terre est à nous ! la récolte est à nous ! le seigneur est parti ! » Inébranlable espoir quand les étudiants consciencieusement apprenaient à lire et à écrire aux femmes, aux vieillards de ce pays qui détenait le record mondial d’analphabétisme. Espoir fou quand les soldats sortaient de leurs casernes en criant non à la guerre en Érythrée, non aux privilèges de l’aristocratie terrienne, militaire et religieuse.

Les étudiants dans la rue, les militaires dans la rue, les paysans dans la rue, les chauffeurs de taxi, les prostituées, le bas-clergé dans la rue, dans la rue, dans la rue !!!

Chaque année, le 12 septembre, lendemain du jour de l’An éthiopien, on fête à grand fracas l’anniversaire de la Révolution. Le drapeau rouge, le drapeau vert et le drapeau national, rouge, vert et jaune, floraison révolutionnaire. Les milices paysannes, à pied, à cheval, armées de lances, de boucliers ou de vieux fusils scandant “Ethiopia Tikdem ! ” (l’Éthiopie d’abord), cri de ralliement à la Révolution. Manifestation populaire, fête de village et parodie de défilé militaire.

Pendant les discours, les cris, les mouvements s’apaisent.
Foule hétéroclite, étonnante de coloris et de contrastes. Quelques amharas déambulent dans leur costume traditionnel blanc. Les paysans portent leur ample culotte de coton et un gabi flambant neuf bordé d’un ruban rouge. Ceux qui descendent des montagnes arborent avec fierté lance et bouclier en cuir d’hippopotame. Les cavaliers ne craignent pas de jeter par-dessus une cape en peau de panthère, une serviette éponge rose bonbon autour du cou ou un gabi d’un blanc miraculeux sur un lourd veston crasseux. Les pieds sont nus, l’étrier glissé entre le gros orteil et le deuxième doigt. Les selles sont en bois ou, pour certaines, réduites à une seule couverture. Les chevaux renâclent sous un ensevelissement de parures métalliques et de harnais à fioritures.
Après le discours, une clameur prenant le corps d’un immense Ethiopia Tikdem ! remplit l’espace de la place baptisée “de la Révolution”, bordée d’eucalyptus et de sisals. Longtemps encore dans l’après-midi, les groupes d’hommes gesticuleront les armes à la main dans un défilé improvisé où le pas de danse africaine remplace souvent le pas militaire.

Puis les cavaliers repartent avec armes et bagages dans leur village, un de ces groupements de cases en paille qui s’accrochent aux flancs des collines. Et l’an prochain, on ressortira la vieille pétoire du temps de la guerre contre les Italiens, la peau de panthère et la serviette-éponge rose bonbon. Ethiopia Tikdem ! On dresse des arcs de triomphe à l’entrée de chaque agglomération, en métal, en eucalyptus, en bambou, en tôle ondulée, avec l’étoile rouge, avec le portrait de Menguistu, le chef du derg (la junte militaire au pouvoir), avec le portrait de Marx ou celui de Fidel Castro. Les slogans fleurissent aux portes des usines dans les administrations, les écoles.

On trace de nouvelles routes, on construit de nouvelles écoles, on distribue des semences, on défriche des terres. La révolution est en marche. Ethiopia Tikdem !

Mais le bilan d’une révolution est toujours globalement contradictoire. L’espoir a un goût de sang et de cendres. Ces familles qui ne peuvent récupérer le corps de leur fils, de leur frère, de leur père qu’après avoir payé la balle qui les a tués, ces instituteurs, étudiants, vulgarisateurs, traînés de prison en prison, otages de la terreur, de la contre terreur, qui finissent sur le carreau sombre et crasseux d’une cellule obscure, fusillés par l’obscurantisme en arme, par le verbe violent, font acte.
Le vieux monde du Négus, société d’un autre âge, gérée par un vieillard délabré par le gâtisme, ce vieux monde craquait de partout, prenait l’eau de toutes parts. Un simple coup de pouce et tout s’est écroulé. Mais pour bâtir un monde nouveau, pour que demain on puisse cultiver sa propre terre et remplir son grenier, que de sang et de larmes, que d’hommes et de femmes broyés.

Et ces jeunes soldats et ces miliciens écervelés qui partaient l’Éthiopie aux lèvres sur les champs de bataille de l’Ogaden ou de l’Érythrée et qui regardent aujourd’hui au Centre des Héros de l’Éthiopie Socialiste et Révolutionnaire de Debre-Zeit, la ligne jaune de l’horizon percée par la pointe des eucalyptus, assis dans leur fauteuil roulant ou qui sentent le vent léger de mars dans les jacarandas en fleurs, depuis la nuit permanente derrière leurs lunettes noires. Ils sont des dizaines de milliers.

Bien sûr, de tout temps l’Éthiopie a survécu dans un univers de guerres, de révoltes et de famines. L’insécurité et la violence sont une permanence de l’Empire, comme en témoignent les récits des voyageurs européens des siècles passés, les Harris, les Manier, les Combe, les frères d’Abadie et tant d’autres. Les fièvres, les “shiftas”, les susceptibilités des chefs de province ont eu raison de leurs missions et souvent même de leur vie.

Et cette permanence-là, ce n’était pas une révolution qui allait y mettre fin. Révolution hérétique ont dit certains, révolution radicale en tout cas, qui projette le dernier empire autocratique de la planète dans le monde contradictoire des “démocraties populaires”.
Une révolution se gave toujours de grands mots, même si les mots sont des insultes quand les hommes meurent pour des mots, même si les mots sont révolutionnaires quand les foules espèrent pour des mots. On est toujours de chaque côté d’une barricade, jamais au milieu.

Décidément, qu’il est difficile de parler de la Révolution des autres… – BF

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© Les nouvelles d'Addis (LNA) 1997-2005.http://www.lesnouvelles.orgLes Nouvelles d'Addis,
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