Addis-Abeba, 15 mars 23003. « Habitué à voir les Occidentaux s'embarquer pour les destinations touristiques du nord du pays, Bahar-Dar pour les chutes du Nil Bleu et les monastères du lac Tana, Gondar pour ses châteaux portugais du XVIIème siècle, Aksoum pour ses obélisques, et Lalibela pour ses prodigieuses églises rupestres, l'employé de la compagnie Ethiopian Airlines s'étonne de notre destination. »
C'est une observation de Christian Bader, au début de Les Guerriers nus, Aux confins de l'Éthiopie (Payot, 2002), l'un de ces rares ouvrages agréablement écrits par un connaisseur. Si l'Éthiopien moyen est plutôt intrigué par ces contrées mystérieuses où nous allons, en dix jours par là-bas nous aurons rencontré à peine une vingtaine de touristes, en 4 x 4, dont une majorité d'Italiens. Si l'on sait bien à quel point le tourisme (l'argent) salit ou corrompt tout ce qu'il touche, le relatif isolement des ethnies proches de la rivière Omo paraît les protêger longtemps encore de la "civilisation".
Les touristes... Voici, selon Bader, tels qu'ils apparaissent au pékin d'Éthiopie : « Des simples d'esprit qui ne savent pas quoi faire de leur argent et que d'étranges lubies attirent dans les coins les plus sordides du pays où, en parfaits nigauds qu'ils sont, ils s'émerveillent d'une fleur, d'un arbre ou d'un coucher de soleil. »
Il y a parfois pire qu'eux. À juste titre, Bader montre du doigt certaines bonnes âmes de régions plus "perdues" encore que celles où nous irons. « Les missionnaires protestants, écrit-il, ont achevé leur uvre destructrice et les timides chasseurs majangir, aujourd'hui vêtus de pantalons et de tee-shirts distribués par les missions évangélistes, ont été rejoints jusqu'au cur de leurs jungles par la civilisation. » À propos de peuplades quasiment encore ignorées, Bader, un diplomate, dit : « Je ne puis que souhaiter que les premiers contacts soient établis par des ethnologues et des linguistes, et non pas par des missionnaires américains qui, pétris de bonnes intentions et armés de convictions aussi redoutables que des bombes au napalm, s'emploieront méthodiquement à détruire la culture de ces tribus isolées, sans même prendre la peine d'en noter les principaux traits. »
Pas pour celui qui vous dit : « Ça craint ? »
Or, tout là-bas, justement, où le temps paraît comme arrêté, il nous a semblé au cours de trois "expéditions" que la culture des ethnies rencontrées ne s'était pas altérée. Y contribuent l'éloignement (à environ 800 km, ou 2-3 jours de jeep, de la capitale), l'état des pistes, les conditions de vie, la sécheresse de ces années-ci, la chaleur parfois torride, tous paramètres propres à entretenir la frilosité du touriste qui vous dit : « Ça craint ? ».
Sans parler des clichés sur l'Éthiopie, assénés par nos médias, et qui n'incitent pas le pantouflard de France à aller constater de visu qu'on lui a le plus souvent menti, ne serait-ce que par omission.
Aux confins de l'Éthiopie vivent ou survivent des tribus « restées encore à peu près inconnues » (Bader). Ce sont des Italiens, vers les années soixante, qui ont découvert les populations des bords de la rivière Omo. Ensuite, la malheureuse fin de règne du Négus, puis les vicissitudes du communisme à la Menguistu (réfugié au Zimbabwe depuis le 28 mai 1991), mais surtout la famine, endémique ou aiguë, plus la récente guerre avec l'Érythrée, tout cela n'a guère favorisé l'intérêt de voyageurs pour des peuplades qui vivent à l'écart.
Or, ce que j'en racontais, et que j'illustrais par des photos ou des bouts de vidéo, tout cela avait titillé l'intérêt de trois vieux copains qui ont désiré me rejoindre, de confiance. Ce sont :
le jovial Jean-Claude Moulin, toujours prêt à vivre la vraie vie, parsemée de franches rigolades,
le souriant Jean-Jacques Moles, éducateur, et, plus encore, photographe, fervent du mouvement perpétuel, qui s'en est mis plein les mirettes,
l'énigmatique Pierre Boudet, un vieux pote à Moulin, qui, à l'image des Finlandais, paraît ne parler que s'il est certain que ce qu'il va dire vaut mieux que le silence. Aussi l'a-t-on parfois entendu préciser ou corriger un mot d'anglais lâché par un copain. Boudet aura beaucoup intrigué Yemi, Aster et bien d'autres Abechas (Éthiopiens), en cultivant une retenue ornée de petits sourires entendus
de lui seul.
Il y avait en outre Louis Panzera (La ronde des vendanges), qui dira ne pas avoir imaginé un confort si primitif. Il aura quasiment craqué, en plein oukouli-boulso, l'une des plus redoutables courses à pied qui soient. Qu'on se figure un homme tout nu, sous le regard de femmes et de gamines, s'époumonant par-dessus une soixantaine d'échines de vaches et de taureaux maintenus tant bien que mal
On paniquerait à moins. Louis l'anxieux, certes, mais aussi et surtout Louis le généreux, que l'on verra distribuer aux gosses force stylos, petites voitures et ballons de foot.
Pour le doyen, c'était, au pays d'Abebe Bikila, un nouveau voyage vers les premiers matins du monde.
23 février, dimanche (Addis-Abeba)
Le vol de Londres par Alexandrie les amène à Addis à exactement deux heures du matin. Avec Sami, mon taximan habituel, je scrute les éblouissantes lumières du nouveau terminal, digne des Mille et une Nuits, et dont nous sépare une large bande de gazon. Apparaît une silhouette qu'on pourrait dire celle de Moulin. À tout hasard, je mouline donc du bras. Le gars y répond les deux bras levés à la de Gaulle ou à la Chirac pour dire : je suis Français ? , et j'entends un sonore « hasta la vista ! », traduit par « heureux de nous revoir ! ». Les initiés savent que Moulin et deux de ses compères ont récemment vécu en Équateur. Et, à défaut d'amharique, le blond moustachu a usé tout naturellement de l'espagnol
quitte à me lancer ce surprenant « au revoir ! ». Nous nous bourrons à six dans le taxi, et en avant pour l'hôtel Debre Damo ! Chambres à 50 birr (5.5 euros) sauf pour l'un, qui, craignant je ne sais quelle courante, a demandé une chambre avec toilettes et douche (à 75 birr).
Avant de les retrouver pour le petit déjeuner, je passe chez Le Nôtre, la grande et vraie pâtisserie française, afin de pouvoir dire, avec de délicieux croissants, le salut de bienvenue de mon Éthiopie, où je vis en hiver. J'ai pris en outre la liberté d'y joindre un flacon de Costières de Nîmes (Maison Carrée), cru 1999. Car Le Nôtre propose aussi une série de bons petits vins de table français, à 20-35 birr (13-25 F) ! Qui dira jamais cette Éthiopie-là
si je ne la dis pas moi-même ?
Premiers spaghettis, première « eskista »
L'après-midi, Tiringo, ma jeune compagne au « sourire craquant » (Moles), nous reçoit dans sa famille, où, une fois tous les deux ans, on célèbre saint Georges, sorte de patron familial. La fête voit défiler voisins et familiers, et aussi le prêtre, des bedeaux, des bedelles, et des bigotes. Régal pour un photographe. Aussitôt mis dans le bain, Moles s'en donne à cur joie, pour le ravissement de Tiringo et de ses proches. Flairant l'aubaine, une édentée en costume de fête, dos des mains sur les hanches, vient nous chanter sa ritournelle avec force mouvements des épaules et du cou. C'est pour mes compagnons la première invite à l'étonnante "eskista", vive saccade de la poitrine et des épaules, qui accompagne les danses d'ici, dans les boîtes aussi. On a écrit que cela ressemble aux mouvements d'un oiseau prêt à s'envoler. Pour avoir la paix, le ferendj (blanc) visé donne 10 birr à la chanteuse, et elle va vers un autre. Sur ses pas, un joueur de masinqo (instrument vertical à une corde) qui fait sa musique aigre-douce, et lance des couplets de son cru, à l'adresse de l'un ou l'autre des présents. Paroles acides si l'intimé tarde à se déboutonner.
Bientôt on invite les deux "artistes" à aller se faire voir et entendre ailleurs, et à nous laisser manger. Des spaghettis à la sauce tomate et de la salade, le tout arrosé de bière (la Saint-Georges deviendra la préférée de Moulin, sauf un soir, où, dans la pénombre, il me subtilisera ma Bati, bien fraîche...) S'il n'y avait l'injera, vaste crêpe à la texture de tripes, on pourrait dire que les spaghettis sont en ce pays le plat national: on vous en propose partout.
Le soir, rejoints par Yemi, fidèle amie, et par Aster, mon charmant bodyguard (ceinture rouge de tae-kwon-do), nous allons au Shoa Guett admirer des danses traditionnelles, et puis danser un peu. Déjà Moulin se trémousse, Tiringo swingue, et Moles s'extasie.
24 février, lundi (Addis-Abeba / Awasa)
Moles aura fait des pieds et des mains pour pouvoir parler à sa femme. Il y a dans mon quartier un bureau où, par internet, on peut téléphoner à 5 birr la minute (à l'hôtel, ça coûte 80 birr les 3 min). Hélas, c'est lundi, et tout mon quartier est privé d'électricité, afin, dit-on, d'économiser de quoi aider les populations menacées de famine. Nouvelle et vaine tentative au Piazza, où je sais, à l'intérieur d'une boulangerie, une porte qui donne sur le téléphone par internet. Là aussi, jour sans électricité. Tant de soleil ne va pas, n'est-ce pas, sans quelques zones d'ombre
Finalement, Moles, un opiniâtre, trouvera son bonheur dans l'immeuble des Télécommunications. Il en sort béat, tout plein de la musique de la voix de sa dulcinée. Il est plus de midi quand, après l'un de ces thés agréablement épicés au girofle et à la cannelle, nous nous élançons vers le Sud, sous un ciel immaculé.
La route est excellente, la circulation fluide, et seule la faim nous arrête, près du lac Zéway, au Tourist Hôtel, à recommander. Moulin est d'emblée captivé par un petit oiseau d'un bleu de plumes de paon. Le temps de nous dire sa passion pour la gent volatile, et nous filons à 2 km de là, au bord de l'eau, où marabouts, vautours et autres pittoresques oiseaux ont rendez-vous. Sur le sable, de profondes traces intriguent. À peine sorti de l'eau, maître hippopotame s'est ravisé: ça puait trop l'homme pour aller faire un tour au village.
Nous continuons dans une région désespérément sèche (on dit la famine menaçante), où le besoin de bières fraîches se renouvelle vite. À 2 km de Shashemene, pause de curiosité : c'est le "village des rastas".
Nous sommes très entourés, par de jeunes, voire très jeunes gars, mais aussi par une ou deux filles un peu "parties". Tout ce petit monde, manifestement shité, nous presse d'aller voir le "musée". Moles réprime son premier mouvement, et renonce, nous aussi. C'est alors qu'un jeune a sorti un couteau, comme pour nous intimider, nous faire cracher au bassinet. Se souviendra-t-il de son geste ? Mohamed Ali, le chauffeur, lui, n'en revient pas !
Un chauffeur qui, si gentil fut-il, m'aura gratifié d'un mensonge de finesse quand il m'assura qu'il connaissait le sud, « mais ça fait un an que je n'y suis pas allé
» Le manager avait été plus "vendeur" encore : le driver connaît le Grand Sud, mentit-il. Chemin faisant, il s'avéra que le brave Ali n'avait jamais été au-delà de
Shashemene. Il ne connaissait donc pas du tout ni Awasa (route du Kenya), ni Sodo et encore moins Arba Minch. Quant aux terres d'au-delà, où très rares sont les Éthiopiens qui y vont
Baliverne commerciale, qu'il compensa par une gentillesse et un sourire de tous les moments, et par un savoir-conduire qui (au retour du parc Mago) fera s'extasier Moulin.
Dîner et nuit au Bekele Mola Hôtel, avec sa coquette et verte cour intérieure, sa paix et ses moustiquaires. Pas d'eau dans la chambre de Moulin, qui jouxtait celle de Moles, un serviable.
Ulysse s'était fait lier au mât
25 février, mardi (Awasa / Sodo / Konso)
Aux alentours de Sodo, beaucoup de monde sur les routes. On parvient ensuite à Arba Minch (au Bekele Mola Hotel, filets de perche, "fondants") et puis, à la nuit, on est au pied de Konso. L'hôtel que je sais s'est doté d'une bâtisse pourvue de vraies chambres, avec moustiquaire, douches (eau froide
) et électricité (coupée vers 23 h). Le tout à 50 birr (4,5 euros). Sept très jeunes filles de grande joie évoluent dans notre sillage, à la manière de ces sirènes si enjôleuses qu'Ulysse, dit-on, se fit lier au grand mât. Ayant lu Homère, nous lions très prudente conversation, ne matons quasiment rien du tout (il fait là sombre comme dans un bouge), et nous étendons si sagement sur nos matelas que nous en sauterons, l'il vif et le jarret alerte, ce que confirmera la course du soir
Mais n'anticipons pas.
26 février (Konso / Wejto / Key-Aferr / Jinka)
Les gens de la proche banlieue de Konso évoquent les Mursi, une tribu à femmes à labrets : ils nous saluent d'un seul mot, money. Plus loin, de cas en cas, au bord de la route il y a rencontre. Nous parvenons à midi à Weyto. Ampoulé, le caravan-sérail est méconnaissable. Quantité de petites constructions ont poussé là en trois ans, il y a deux ou trois restaus, bref, je ne retrouve même plus le lieu des deux ineffables nuits qu'avec d'autres potes j'y avais vécues. Déjà, en quête de photo une jeune Hamer nous lorgne, un gars aussi, maniant sa borcota (appuie-tête, ou siège). L'élégance des Hamers est une qualité innée, et l'on y cultive, comme nulle part ailleurs, l'art de s'embellir. Hommes et femmes paraîssent toujours en montre. Et les jeunes filles hamer ont une manière d'être belles qui nous change de la mine triste de nos modernes mannequins.
Le plein de bière fait, nous continuons vers Jinka. En cours de route, voici les élégants jeunes vachers à qui Marguinot avait un jour enseigné l'art de se raser au moyen d'une Gillette. Je leur remets une photo de ce moment-là. « Balo ! Balo ! » dit l'un, en posant son doigt sur l'un des leurs.
A Key-Aferr (Rouge-Terre), je montre des photos de la grand-mère et des gamines d'il y a trois ans. Un gars, ravi, dit de l'une d'entre-elles : « Mais c'est ma lady !? Il s'appliquera dès lors à nous aider et à nous conseiller. La fille qui m'avait naguère piloté étudierait maintenant à Jinka. On m'assure qu'il n'y a plus trace de la blessure, vrai petit creux dans sa jambe, que j'avais soignée.
A Jinka, les chambres de l'habituel Goh Hotel sont pourvues de moustiquaires. Nul anophèle en vue mais des gars très collants, qui sans doute n'ont pas vu le film Les casse-pieds. Deux bières éclusées, Moulin nous propose d'aller tous courir env. 40 min. D'accord. Fort de mon "stage" en altitude, je mène bientôt, talonné par Louis, qui lâche pied, cependant que Moles, blessé, paraît avoir renoncé. Moulin revient sur Louis. Au retour, je vais à mon rythme, et Louis me suit, pas loin, puis distancé. Je ralentis en montée, afin de marcher, pour le plaisir, dès qu'arrivera Louis, et de repartir sans le laisser souffler
Mais voilà Moulin qui me passe, fringant tacticien (les deux bières d'avant-course
je te les revaudrai !), et je termine à 30 m, étonné comme un renard qu'une poule aurait pris. Moulin, très fair-play, allèguera des recherches personnelles et scientifiques en vue d'un livre sur ses « secrets », étonnants, je le sais désormais.
Dîner de spaghettis à l'hôtel proche. Et retour au nôtre, où, semble-t-il, trois gentes demoiselles chassaient de concert. À celle qui m'a paru esquisser un geste indécent, j'ai proposé cette charade : « Mon second gratte mon premier : mon tout est une épice. » À l'affût qu'elles étaient, si, si ! Eh bien, honni soit qui hallali y pense
27 février, à Jinka
Nous petit-déjeunons au restau rustique où en 2000 j'avais photographié la patronne, une Tigréenne au sourire d'un charme inoubliable. Où est-elle ? « Elle est morte, il y a deux ans... » me fait dire son mari. Pauvres gamines, qu'elle avait encouragées, si timides devant le photographe
Nous mangeons ? Non, avec le chauffeur, Mohamed Ali (sic), je m'essaie à une injera agrémentée d'émincé de viande de chèvre, plus ou moins cuite, avec bouts d'oignons et de karreera (bouts verts very strong, à éviter, sinon
). Nous mangeons, les autres regardent, certains y allant de leurs sarcasmes
Midi me voit surpris (un peu, tout de même) d'avoir une vraie faim plutôt que la courante annoncée.
Fabricants de « clous de cercueil »
Jinka, j'y passerai la journée en compagnie de Moles, les autres ayant décidé d'aller au parc Mago et puis d'approcher les Mursi : 75 km de piste badaboum oh là là cahotante et merdique à la fois. Sans compter que ces Mursi-là, non merci, j'ai déjà donné, deux fois.
Nos pas nous mènent vers le petit marché du jour, où nous vivons tout d'abord la détestable ambiance que déclenche la répétition du mot money
Même le photographe du coin refuse que nous photographions sa vitrine ! Pas de ton agressif, ou à peine, mais toujours l'idée de fric-contre-photo. Ainsi cette gamine quelconque qui se plante devant vous, et dit : « Photo ! » J'observe néanmoins que, pour la gent locale, la vidéo ce n'est pas de la photo (qu'en sera-t-il un jour ?) Je filme donc, on me fout la paix, et j'en profiterai désormais, caméra contre la poitrine ou sur les genoux, l'air de ne pas y toucher.
Au marché, cinq petites toiles sur des piquets, et là-dessous des gars qui confectionnent, une à une, des cigarettes. Tabac local étalé sur un morceau de papier blanc, un bout de bois là-dessous pour enrouler le tout, et la cigarette est faite. Chacun refuse la photo : aurions-nous enfin rencontré des gens honteux de fabriquer des "clous de cercueil" ?
Déjeuner au restau sympa du matin, où les cinq filles du proprio se préparent à aller à l'école, cependant qu'en revient le fils aîné, Fitsum, quinze ans, premier de sa classe, 70 écoliers (il nous montre son carnet de notes). Il dit que l'étude de l'anglais commence à treize ans, et qu'il aimerait devenir architecte mais aussi pilote (à Jinka un avion atterrit le mercredi et le samedi sur un long terrain pentu dont on a auparavant chassé les vaches). Voilà, dans ce bled "perdu", l'un de ces petits gars qui mériteraient un coup de pouce. Ce que souhaite Fitsum dans l'immédiat ? Un bon dictionnaire d'anglais, rien de plus.
Rendez-vous est pris pour photographier les filles de feu la belle Tigréenne.
Nous allons tout d'abord tout en haut de la localité au musée inauguré en 2001, et construit semble-t-il grâce à l'Allemagne et à quelques scientifiques familiers des Hamer (certains y sont venus dès 1970). C'est pointu, intéressant, mais c'est un début. Un collant nous a suivis, qui mettra beaucoup de temps à se décourager.
Nous arrivons en retard au rendez-vous : Fitsum est à son entraînement (arts martiaux). À cur joie nous allons photographier les cinq surs, jolies à croquer. Tout d'abord timides, puis un brin amusées, le charme et le savoir-faire de Moles vont les mettre à l'aise, ainsi que ma caméra qui les captivera (plaisir de se voir aussitôt au petit écran).
Revenus de leur tentative avortée, nos compagnons ne tarissent pas d'éloges sur le chauffeur qui a réussi, au prix de mille difficultés, à nous les rendre intacts. Ils avaient été au parc Mago, à grandes constructions nouvelles, où gîtent 30-40 militaires. Il y a deux semaines, nous avait dit Fitsum, le chef du parc et deux policiers ont été abattus « par des Mursi » pour une embrouillée affaire de défense : de tuer des éléphants, recherchés pour leurs défenses. À la défense des Mursi, on nous dira ensuite qu'il s'agissait de Hamer. En route vers les redoutables femmes-aux-labrets, nos potes ont rebroussé chemin à 35 km du but, la piste étant défoncée par des pluies.
De la pluie
en Éthiopie ?
Dîner à l'hôtel de la veille. Le matin, avec de gros rires les garçons du Goh Hotel nous avaient imposé 2 birr pour le thé (0,50 birr au restau rustique, et aussi dans les gargotes d'Addis), manière de se moquer des ferendj. Rira bien qui rira le dernier : nos birr iront ailleurs. Le restau s'appelle Évangadi, du nom d'un film récent, à succès. Mais c'est surtout celui de la « danse de jeunes Hamers dans la forêt au clair de lune » ; j'y avais assisté il y a trois ans. Elle se renouvellerait tous les mois durant trois ou quatre soirs, au plus clair de la lune.
Accosté et incité par deux charmantes créatures, de bien belles personnes, je me demandais ce qui se passait au night-club du coin, quand, sur le conseil de mon comparse Moulin, nous avons filé presto dans nos chambres. Éclairs et coups de tonnerre ayant privé la ville de courant, il faisait soudain noir comme dans un coupe-gorge. Rafales sur rafales de pluie durant toute la nuit.
Un Anglais passait, du nom d'Antonio
28 février, vendredi (Jinka / Key-Aferr / Dimeca)
Une agréable fraîcheur a succédé à la pluie. Il nous faut aller à Dimeca, pour le marché du lendemain, via Key-Aferr. Et là, toc, une vieille connaissance passe, et s'arrête pour, par une fenêtre, considérer ma bobine : c'est l'excellent aquarelliste anglais Guy Weir, basé en Dordogne. Il y a quatre ans, je l'avais rencontré à Turmi, où nous avions dégusté des spaghettis à la lampe de poche. Retrouvailles, bières et joyeusetés, et Guy, un truculent, poursuit son chemin, flanqué d'un guide. On le connaît ici sous le nom d'Antonio, qui lui vient de sa familiarité avec la langue espagnole, acquise lors de périples en Amérique du Sud.
Brèves haltes pour photographier des passantes et des passants hamer, des croquants imperturbables, sans doute ravis de l'aubaine (un birr la photo). La route de Dimeca est plus défoncée que jamais, et nous y arriverons au point de la nuit. À plusieurs reprises, Mohamed a dû descendre, dégonfler les pneus pour passer quand même, et regonfler pour continuer. Çà et là un rongeur, cousin de l'écureuil, a filé ventre à terre se réfugier sous les buissons.
Halte à l'hôtelet de naguère. On a repeint (en rose) la façade, et la terre battue a cédé la place à du béton. Ici la nuit est à 10 birr (1,1 euro). Je reconnais le patron, un bosseur, mais pas l'aimable et souriante patronne : y aurait-il eu changement d'herbage ? Voici la gracieuse Magodé, qui avait cinq ans au précédent passage (et qui ne me lâchait plus la main après que je l'eus protégée des coups de garnements). Dgino, quatorze ans, d'origine hamer, nous parle et nous conseille, grâce à sa connaissance des langues (quatre) et de tout ce sud de l'Éthiopie.
Qu'est devenu le petit Teodoros ? Il va le chercher, pas loin. Le gamin, sympa, douze ans, avait été mon guide avec les filles hamer du marché en 1999 et 2000. Il arrive, me voit, et dit : « Christmas
» NT
(À suivre)