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« Le prévenu », par Anissa, sur www.lesnouvelles.org
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Première partie d'un feuilleton littéraire, publié par Les nouvelles d'Addis. Le genre est "politico-policiaro-judiciaire". Bien sûr, comme le souligne l'auteur, toute ressemblance est… fortuite.
Mais, d'abord, mettons-nous d'accord sur les termes.
"Prévenu"… Selon le Lexis-Larousse, deux sens sont attachés à ce mot : 1) Le prévenu (n.m.) : Personne ayant à répondre d'une infraction devant le tribunal pénal ; 2) Être prévenu (adj.) : Avoir d'avance une opinion favorable ou défavorable d'une personne. – CD

 


Le prévenu. Première partie (juin 2003)

 
Nous tenons à signaler que toute ressemblance de ce récit avec une situation réelle est purement fortuite.

Il n'est que six heures et demie mais le soleil d'un mois d'avril avancé a depuis longtemps chassé la nuit noire. La lumière du jour filtre dans la chambre exigüe par les moindres interstices de la fenêtre à double battant qui s'ouvre sur la courette. Il est réveillé bien que couché très tard la veille, retenu par une réunion politique. Il s'apprête déjà à descendre du lit pour aller se rafraîchir le corps à l'eau du fût en plastique où il recueille le précieux liquide lorsqu'il vient à couler.

Soudain, il entend frapper à la porte de trois coups secs. Il s'y précipite et se retrouve nez-à-nez avec sa belle sœur. D'une voix angoissée, elle lui apprend que des policiers le demandent dehors. Calmement, il chausse ses samaras (1), se débarbouille la figure et gagne la courette.

Ils sont là, debout devant le portail fermé au cadenas, revolver à la hanche. Ce sont deux officiers, un lieutenant et un sous-lieutenant, ainsi qu'un adjudant. Il les reconnaît pour avoir, à maintes reprises, été interpellé, interrogé, détenu et transféré par leur service, la brigade des affaires spéciales ; qualificatif que, par souci de discrétion, l'on substitue à l'adjectif « politique » dans le jargon de l'appareil répressif. En les saluant, il découvre une douzaine d'agents armés de kalachnikov en position derrière le mur de façade.

Ils lui tendent une convocation frappée à l'encre rouge, en gros caractères d'imprimerie, sur le haut de la page, de la mention : « URGENT ». Il est sommé de les suivre. Il a juste le temps de se vêtir et d'avaler une crêpe maison et un thé refroidi.

Il demande s'il peut prendre sa jeepette et s'entend répondre par l'affirmative. Le voilà en route, par les ruelles poussiéreuses et les routes en lambeaux, encadré par les deux véhicules de police, pour le centre-ville où se trouve le siège de la brigade. Il est reçu par un capitaine qu'il connaît bien. C'est l'adjoint du chef du service dont il assure l'intérim, le temps d'un séminaire à l'étranger. Il le conduit à un mini-bureau vitré où deux officiers de police judiciaire le soumettent à un interrogatoire.

Il prend connaissance d'une information judiciaire contre lui ouverte par le procureur de la République à la suite d'une plainte en diffamation du général commandant en second de l'armée. Le chef galonné s'estime calomnié par une interpellation parue sous la forme interrogative, trois jours auparavant, dans la publication qu'il dirige et anime. Le court article incriminé porte sur la conduite politicarde de l'officier qui soutient activement le régime et manque allégrement à l'obligation de neutralité politique que lui prescrit son statut militaire. Les questions de l'hebdomadaire s'appuient, entre autres faits, sur les prestations propagandistes de la troupe militaire folklorique que le personnage supervise et sur le mabraze (2) privé d'où il orchestre la propagande au mépris du règlement militaire. Il faut dire que cet espace de khat (3), dont le service est assuré par des membres féminins de la troupe, est sis dans un camp de blindés qu'il continue à commander dans les faits en dépit de sa fulgurante promotion à la tête de l'armée.

Posément, il balaie les accusations de diffamation, faisant observer qu'interpeller un haut responsable militaire sur son déficit notoire de réserve politique n'a rien de calomnieux. Il rappelle au passage que le général n'en est pas à son premier assaut et qu'il a déjà porté plainte pour le même motif au sujet d'un autre article critiquant son attitude partisane lors de la dernière campagne électorale. Article dénonçant, entre autres agissements, le renvoi par mise à la retraite d'office de quatre cadres militaires soupçonnés d'avoir voté pour l'opposition.

Un coup de fil au procureur, et le cortège se remet en branle, sans la jeepette du prévenu qui monte à bord d'un véhicule de police. Il franchit vélocement les quelques centaines de mètres séparant les locaux de la brigade de l'unique tribunal du pays. Au spacieux et somptueux bureau où il se retrouve encore une fois, il doit patienter longuement, tandis que les officiers s'isolent avec le magistrat. Celui-ci préfère, une fois de plus, ne point l'entendre. Il le renvoie devant un juge d'instruction en la personne d'une jeune dame formée au Maroc. A son tour, elle l'interroge, non sans l'inculper d'abord. Elle l'écoute attentivement. Elle paraît même, à un moment, convaincue de la vacuité du dossier et du caractère injustifié de la procédure. Fausse impression du prévenu ou volte-face du magistrat ? Toujours est-il que, subitement, elle le place sous mandat de dépôt à la glorieuse prison de Gabode, suivant ainsi le réquisitoire du procureur.

Cap sur Gabode par une route périphérique. Le convoi longe une haie de villas cossues. Elle borde la mer et prive la capitale de ses belles plages.

Plus il est soustrait à la vue populaire, moins anxieuse semble la machine répressive.
Le voici bientôt sous le nuage qui s'échappe de la principale centrale nationale qui alimente la capitale de ses dizaines de mégawatts à l'heure. De la rangée de colonnes à la gueule noire, la fumée s'élance vers le ciel, s'amoncelle en s'essoufflant ; puis, au gré du vent, elle retombe sur les parages où trône le pénitencier. Elle altère l'atmosphère et anime les lieux d'un son assourdissant qui s'amplifie au contact des murs de la liberté.

« Prison Centrale de Gabode », c'est par cette jolie inscription que la maison souhaite la bienvenue à ses heureux pensionnaires. Les abords du haut et épais mur de basalte donnent le ton. Ils s'ouvrent aux objets indésirables avec la même passion qu'une femme enflammée à l'élu de son cœur. Le dernier passage du camion à ordures remonte à avant-sécheresse. A une éternité, s'entend.

Le portail en métal plein, lourd de ses deux battants, brait comme un âne en s'effaçant. Les mauvaises langues murmurent qu'il pleure sa fraîcheur d'antan. Il n'est, en tout cas, point avare d'agréables surprises. […]

À suivre.


Les notes sont de l'éditeur.
(1) Samaras : sandales
(2) Mabraze :
pièce dédiée à la cérémonie du khat, un lieu d’échanges et de convivialité, généralement l'endroit le plus accueillant de la maison.
(3) Khat
(ou qat en arabie du sud, tchat en Éthiopie) : alcaloïde dont on mâche les feuilles. Il procure une légère sensation d’euphorie, coupe la faim et la fatigue. Dangereux pour les dents et le système nerveux, il crée une dépendance psychologique.


Tous les épisodes du feuilleton
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3
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5
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6
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7
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9
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10
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