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« Le prévenu », par Anissa, sur www.lesnouvelles.org
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Troisième partie du feuilleton littéraire, publié par Les nouvelles d'Addis.
Premier jour et première nuit d'emprisonnement… Isolement de notre héros, malgré "la passeuse", sa maman… Torture de la chaleur le jour ; le soir les moustiques sont à la fête… Heureusement il y a le mur et toutes ses histoires. – AL

 


Le prévenu. Troisième partie (juin 2003)

 
La belle prison, avec ses exigues cellules surpeuplées et ses vieilles constructions qui s’effritent, il croyait la connaître, pensait qu’elle n’avait plus de secret, pour la fréquenter régulièrement depuis plusieurs années. Il lui faut admettre que non. Gabode ne s’était pas entièrement livrée. Elle se réservait en partie, pour d’autres jours.
L’y voici donc, au fameux Quartier Treize, qui suit le Douze où il a séjourné avec le bonheur que l’on imagine.
Q comme criminel. T comme torture.

Il est déjà midi passé. Le soleil brûle depuis le zénith. Il s’abat sur le Treize, aussi implacable qu’une hyène affamée sur un agneau esseulé. Le sol cimenté et les murs beiges du couloir à ciel ouvert réfléchissent intensément les rayons qui envahissent les cellules. La sienne, la treizième des treize, qui est sise au bout de la rangée, subit, en outre, les assauts de la surexposition. Il transpire à grosses gouttes, à l’inverse du robinet devenu sec comme une pierre à force d’être vide comme un autocrate alimentaire. Il se regarde trempé…
Soudain, lui revient l’image lointaine d’une modeste marchande de galettes traditionnelles s’activant à son four sous une chaleur de plomb. Il hoche énigmatiquement la tête. Puis il s’assied sur le muret de la toilette et déboutonne sa chemise dans l’espoir de desserrer tant soit peu l’étau thermique.

Le ronronnant brasseur, quoique mis à fond, ne peut en rien adoucir la température infernale. Il ne remue qu’un air surchauffé, sans échange atténuant avec l’extérieur, ni filtre anti-polluant bien entendu.
Il essaie de s’occuper, d’échapper un peu à son corps en feu. Il lève alors les yeux vers le mur, promène le regard sur la peinture beige de la toilette-cellule, la scrute. Il y découvre un spectacle captivant sous les imperfections de l’enduit. A première vue, les aspérités, les creux légers et autres mini-empâtements jetés au hasard, offrent une surface inégale, peu à même de prétendre à la grâce des lignes régulières. Mais dans cette disharmonie se révèlent des formes non dénuées de poésie. Ici une jolie tête de femme, là une dune que le vent achève, plus loin un oued jaloux de sa source ou une piste chamelière patiemment tracée par les caravanes de nomades. Et chaque forme d’en livrer d’autres, à foison, au fil de l’observation.
Puis, soudain, ce monde inerte s’anime qui d’une araignée tissant sa toile, qui d’une colonne de fourmis arpentant énergiquement le mur ou d’un lézard surgi de nulle part. Et cette flottille de moustiques pressés de se poser ? C’est dire la force de la vie. Irrépressible, diverse, libre, elle se donne à voir, y compris à Gabode. De même, le souffle de la liberté n’a que faire de la vanité des roitelets.

Brusquement, un tintamarre de lourdes portes que l’on actionne, le frappe au tympan. Il manque de sursauter. Il se lève et esquisse un mouvement vers l’entrée. Il entend des éclats de voix et un bruit de pas. Il reconnaît la silhouette frêle de sa mère. Elle lui apporte le repas et de quoi poser sur le ciment approximatif de la cellule. Deux policiers l’escortent. Ils l’aident un peu à porter les quelques affaires autorisées. Une trousse de toilette, deux ou trois vêtements légers de rechange ainsi qu’un mince matelas, son oreiller et son drap, accompagnent le déjeuner et la bouteille isolante emplie d’eau fraîche. Il est déjà près de quatorze heures.
Sa mère, une femme au courage exemplaire, tient ferme malgré ses soixante-cinq ans. Elle entonne quelques vers militants de son inspiration et lui tâte tendrement la tête. Il demande un jerrycan d’eau à laver aux surveillants. Ils le lui promettent après contrôle du robinet.
La visite aura duré dix minutes.


Son corps souffre légèrement moins de l’enfer. Non point que celui-ci baisse d’intensité mais parce que celui-là commence à s’adapter.
Il transpire moins, souffle un peu. Cependant, ce léger soulagement ne dure point longtemps. A mesure que le soleil descend vers son antre, les moustiques se montrent hostiles. La flottille se fait nuée et entreprend de pulluler dans la toilette-cellule. Ils se répandent partout, rivalisent de susurration, multiplient les attaques. La taille varie, la couleur aussi, mais le dard assène la même douleur.
Il lui est difficile de repousser un raid si massif, si incessant. Avec les seules mains, il est quasiment impuissant face à cette armée déchaînée. Or, il n’a ni moustiquaire, ni insecticide, et le ventilateur plafonnier est trop haut pour inquiéter les assaillants ailés. Se retrancher sous le drap ? Impossible par cette chaleur torride, à moins de vouloir brûler. Il ne lui reste plus qu’à s’agiter comme il peut avec son corps. Jusqu’à quand ?

Refusant d’être en reste, la centrale électrique intensifie aussi, depuis l’autre rive de la route, ses agréments. Dès la tombée de la nuit, le bruit des moteurs se révèle infernal. Il vient directement frapper les murs du Treize qui le restituent en un tapage continu. Il en est submergé. Les oreilles bourdonnent, la tête tinte, le cœur cogne contre la poitrine. A force, il en résonne à son tour. C’est enivrant sous les effluves de la fumée de fuel qui embaume.

Il passe ainsi la nuit, bercé par les attaques des insectes et les nuisances de la centrale. C’est le soleil du début d’été, en se levant dès cinq heures, qui le soulage de l’offensive ailée. Epuisé, il sombre dans un sommeil de mort. Il n’en émerge que vers neuf heures, lorsque sa mère lui apporte à manger. La tête lourde, il va vers le jerrycan, y prend un peu d’eau et se débarbouille le visage au-dessus du trou de la toilette. Il espère ne pas trop laisser paraître sa fatigue.
Il réclame aux surveillants une prise de courant pour pouvoir utiliser un mini-brasseur d’air à pied. Refus. Il lui faut se contenter de la moustiquaire que sa mère lui rapporte discrètement. Mais si la gaze est efficace contre les insectes, elle ajoute perceptiblement à la chaleur. Tant pis. Il préfère le bain de sueur aux douloureuses piqûres du dard.

Rapidement, son corps se recouvre de boutons et autres rugosités. Il s’assèche et perd du poids. La torture produit ses premières traces, à la satisfaction des bourreaux et de leur roitelet. D’ici, il les entend rire grassement, s’auto-congratuler pour le verrouillage du pays, condition de la prédation impunie… Il n’en est que plus déterminé.

À suivre


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