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« Le prévenu », par Anissa, sur www.lesnouvelles.org
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Suite de notre grand feuilleton de l'été. Il fait "beau" disent les touristes sur la plage… C'est-à-dire que la température est à crever pour notre héros incarcéré.
Oubliant l'écrasante chaleur, l'inconfort total, l'isolement criminel, les attaques moustiquières, la menace d'infection… dans ce nouvel épisode, Le Prévenu se fait historien du lieu de son supplice. Et il n'oublie pas de brocarder certains dignitaires en disgrâce, l'ayant précédé dans cette pension de misère. – AL

 


Le prévenu. Quatrième partie (juillet 2003)

Nous tenons à signaler que toute ressemblance de ce récit avec une situation réelle est purement fortuite.

 
Il se souvient de l'histoire du pénitencier pour l'avoir lue, entendue et, en partie, vécue. C'est dans la première moitié des années 1960 que des constructions surgissent sur les lieux pour recevoir la principale maison d'arrêt de la colonie. Elle est transférée du centre de la ville, non loin du palais du gouverneur, où une unité médicale pour filles de garnison la remplace. Dans la foulée, la structure dite de redressement des mineurs, implantée dans la capitale historique du territoire, enjambe la mer pour être annexée à la nouvelle prison sous l'appellation de « centre d'éducation surveillée ».

Le site de Gabode, ainsi dénommé en hommage à un illustre homme de foi dont le mausolée y trône, à l'écart des toukouls (1) des éleveurs nomades venus s'essayer à la ville, n'est pas choisi au hasard. Il est éloigné et, une fois isolé de la brise de mer par de hauts murs, peu suspect de clémence climatique.
Les cellules du bel établissement n'ont généralement ni eau courante, ni toilettes. Les prisonniers se voient ainsi sommés de s'abstenir de leurs besoins les plus naturels. Ceux et celles incapables de condamner leurs sphincters, le temps de la correction, peuvent se soulager dans des boîtes métalliques sous les yeux et le nez de leurs co-détenus. Une certaine idée romantique s'acclimate. L'ambiance s'en adoucit.
Aux détenus de droit commun, viennent se joindre les prisonniers dits subversifs. Les uns se mêlent aux autres sans précautions particulières. Au nom de la démocratie carcérale.
A mesure que la colonie s'étoffe et que les candidats au redressement augmentent, sa capacité d'accueil de trois cents détenus est dépassée. L'administration en place recourt aux prisons provinciales pour déverser le trop-plein.

Après l'indépendance, la République naissante s'émeut de la situation et dote la maison de toilettes et d'eau courante. Cet apport à l'existant se fait cependant au mépris des normes d'hygiène. Les pensionnaires peuvent continuer à jouir des senteurs émoustillantes. Le souci romantique est transhistorique.

Le temps passe, le peuple souverain croît, la République trouve ses marques. L'attrait de la maison fait de même et va crescendo. Elle double sa population sans étendre sa capacité. Mieux, l'effort d'entretien faiblit pour finir par cesser. Les locaux commencent à se dégrader, les installations à se défaire, l'alimentation à tomber en pénurie. L'infirmerie se mue partiellement en cellules et le centre, en s'éteignant, rejette ses mineurs en zone adultes.
Elle n'en affirme pas moins la dimension politique de sa vocation rééducative. Elle accueille à tour de bras le public cible : opposants, journalistes, syndicalistes, défenseurs des droits de l'homme, fonctionnaires à dompter, etc. Certains s'y amendent et rallient le régime autour du plat républicain. D'autres en ressortent aussi mauvais et sont traités en conséquence.

Sous ce rapport, l'histoire de la vénérable maison offre quelques anecdotes croustillantes, tels les regrets de ces anciens décideurs admis en son sein. L'un d'eux, propulsé à la tête des autochtones en son temps, a profondément regretté de ne pas avoir su anticiper son séjour et équiper l'endroit de confort. Un autre, ancien responsable de la justice et des affaires pénitentiaires, en poste juste avant d'y entrer, s'en est voulu de ne pas s'être penché sur la situation carcérale. Il faut dire que, entre autres délices, l'absence de toilettes à l'anglaise les a contraints à un exercice malaisé. Pour l'un comme pour l'autre, néanmoins, l'expérience n'aura pas été vaine : ils n'auront pas été perdus pour le régime.

À suivre


(1) Néologisme touristique, pour définir la hutte traditionnelle.


Tous les épisodes du feuilleton
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