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« Le prévenu », par Anissa, sur www.lesnouvelles.org
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Cinquième épisode, et ça continue.
Notre héros est incorrigible. Même enchâssé au secret dans son étuve : il faut qu'il analyse, qu'il rapporte, qu'il dénonce à la face du monde… Quelle énergie, quel talent ! Remarquez, avec ce qu'il voit et entend, y a beaucoup à dire sur l'hôtellerie et sur ses tenanciers. – AL

 


Le prévenu. Cinquième partie (juillet 2003)

 
Au moment où le roitelet mène un train de vie somptueux, se promène en avion privé de grand confort et collectionne les palais de standing supérieur, de vivre cette prison de l'intérieur est peu banal. Que l'on soit un détenu de droit commun ou d'opinion. La maison le sait qui veille à réserver son accès aux seuls heureux pensionnaires. Les visiteurs et autres regards indiscrets sont soigneusement tenus à l'écart, sauf dans de rares cas où l'exception à la règle s'entoure tout de même de maintes précautions.

Dès le portail franchi, Gabode frappe par son avant-goût. Que l'on regarde la façade des locaux, l'état du sol ou l'allure du personnel, l'on est saisi aux entrailles.
Sous les pieds se lamente un sol relégué au rang de dépotoir. En face, de tristes locaux administratifs où officie un ancien aide-moniteur d'alphabétisation, rescapé modelé du centre d'éducation surveillée. À gauche, la porte souillée des blocs de cellules pour hommes, un point de vente désaffecté et un chemin qui s'enfonce dans les détritus. À droite, une allée qui file vers le mur d'enceinte, une miniature de mosquée peu fréquentée par le personnel et inaccessible aux prisonniers ainsi qu'un portail que consume la rouille.
Si le chemin de gauche mène au terrible Quartier 13, celui de droite ne mène nulle part, le portail moribond ouvre sur un champ de ruines que contemple une cellule collective pour femmes de tous âges.

Sont en ruine les anciens locaux du centre d'éducation surveillée où les mineurs étaient censés séjourner en s'instruisant. L'est aussi le logement de fonction du régisseur de la prison. Celui-ci a sombré dans une dégradation accélérée depuis que le prédécesseur de l'actuel chef, vérifiant à ses dépens une autre tradition de Gabode, a brutalement rejoint ses détenus derrière les barreaux. À la suite d'une évasion. Il ne subsiste guère de ces constructions, livrées à elles-mêmes et au pillage, que des murs croulants.

Les prisonnières ont le privilège d'être les riveraines de ce spectacle dont elles s'émerveillent par temps de sortie. Privilège du nombre ? Elles entrent pour peu dans la surpopulation carcérale. Leur effectif varie selon les saisons mais il se garde de dépasser les quelques dizaines. En cet été 2003, il se situe en deçà de la vingtaine. La majorité est étrangère, de nationalité éthiopienne ou somalienne.
La présence dans la cellule de détenues enceintes, en allaitement ou accompagnées d'un enfant à peine sevré, entre dans l'ordre normal des choses ici. Mieux, il arrive que le bébé soit le fruit des œuvres d'un membre enkhaté (1) du personnel. Par la magie de la maison.

Dans le secteur des hommes, où mineurs, majeurs et autres malades mentaux se mêlent sans harmonie, le surpeuplement est de mise. Il n'est pas toujours à l'avantage numérique de l'élément étranger ainsi que le suggère un certain discours. Il est distribué entre cinq quartiers aux noms poétiques : Cellules 13, Grande cour, Cellule afare et Cantine, Dépôt et Cellules 12, Infirmerie.

L'affectation obéit à un faisceau de facteurs pour les détenus de droit commun. Le faciès, les liens de parenté ou d'amitié, le porte-monnaie, la nature de la détention, le sens de la délation, l'ancienneté, la récidive, etc. sont les critères que l'on considère. Leur dosage relève du secret de fabrication.
La répartition des prisonniers d'opinion obéit, elle, aux instructions supérieures du système qui sert le pays. Leurs souffrances aussi. C'est le domaine réservé. Cependant, la touche de zèle maison qui assaisonne n'est point découragée.

À toute les cellules, un lot commun. C'est l'état de dégradation avancée. Ce sont également le sureffectif et la promiscuité qui en découle.
Les locaux sont si affectés par l'âge et les conditions climatiques, comme par le non-entretien, qu'ils exposent à mille périls. Les murs s'effritent, dénudant par endroits le ferraillage dont l'usure est hâtée d'autant. Les installations d'électricité et de plomberie, même raccommodées, se défont. Rares sont les constructions où ventilation électrique, éclairage et eau courante fonctionnent au plus près de la normale. En règle générale, la moitié au moins des brasseurs d'air et des lampes est en panne ; l'eau coule, si elle peut, d'un robinet précaire voire d'un trou de mur.

Souvent collectives, les cellules sont rarement équipées de lits. Les détenus, plus nombreux que de raison, s'entassent à même le sol. Ils couchent jusqu'aux exhalantes toilettes que presque rien ne sépare du reste. La promiscuité règne, et elle a de beaux jours devant elle comme en témoigne la tournure des derniers travaux prétexte annoncés par le pouvoir.

L'air carcéral devient aussi rare que saturé de senteurs exquises. L'état de propreté évolue à l'avenant.
Et les délices de cette situation ne sont guère troublés par la sortie en quartier : elle ne dure que deux heures par jour, de quinze à dix-sept.

Dès lors, la satisfaction des prisonniers s'exprime sur un mode qui ravit le régime. La tension est prompte à monter, les rixes point rares et le sang peu long à gicler. La maison peut exercer ses muscles.

Autre facette, et non des moindres, de ce bel univers, la malnutrition et la maladie ne se plaignent point. L'alimentation, quoique budgétisée, connaît une pénurie des plus sévères. Au petit-déjeuner, un bout de pain et une tasse de thé noir ; à midi, une poigné de riz qui a juste trempé dans l'eau chaude, à quoi s'ajoute, tous les deux jours, un rien de viande ; au dîner, quelques bouchées de haricots hâtivement bouillis à l'eau et un misérable morceau de pain. Le tout préparé et servi dans des conditions hygiéniques défiant l'imagination. Par quelques détenus désignés.

C'est sur ce fond radieux que la maladie prospère. Tuberculose, paludisme, maladies parasitaires, asthme, sida et autres pathologies sexuellement transmissibles se rencontrent couramment. Comme l'infirmerie, qui a été envahie par les cellules, est sinistrée, et que ni le sens du devoir ni la compassion ne comptent guère parmi les valeurs sûres de la maison, une évacuation sanitaire ne peut s'envisager, plus souvent que l'on n'imagine, que sonnante et trébuchante ?

À Gabode, s'il est aisé d'entrer, il l'est bien moins d'en ressortir. La détention préventive, par exemple, perdure longtemps. Elle est parfois si longue que le décès précède le jugement. Il ne fait pas bon être du peuple et sans soutien, ni de l'étranger et sans secours.
L'ange de la mort ne dort que d'un œil dans les parages du célèbre mausolée.

À suivre


(1) Néologisme pour "gavé de khat", l'alcaloïde chéri de la région. (NDLR)


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