Les nouvelles d'Addis   Magazine – Grandeporte – Négoce
lesnouvelles.org
Abonnement en ligne aux Nouvelles d'Addis

« Le prévenu », par Anissa, sur www.lesnouvelles.org
Lire aussi

Sixième épisode, et toujours la résistance.
La dictature s'exerce là où elle peut. C'est comme ça. Concernant la mère de notre héros, par exemple, rien n'y fait : elle est hors de portée. Aux moqueries des policiers elle réplique par quelques vers de sa façon. – AL

 


Le prévenu. Sixième partie (août 2003)

 
Les jours se suivent qui se jurent ressemblance sous bien des rapports. Il est toujours seul au fond de sa sinistre cellule. Il est toujours seul au bloc supplice. Seul face à une chaleur sans cesse plus implacable et à une eau raréfiée qui se rationne au jerrycan. Seul face aux assauts d’étranges moustiques dont la température qui s’élève n’entame guère la fureur offensive. Seul face au relent acre d’une atmosphère altérée à force de fumée de fuel.

Les visiteurs demeurent bannis, même munis d’un permis de communiquer de la juge d’instruction. Ils sont éconduits d’un geste immuable de la main à travers la lucarne du mur d’enceinte. Ils ont beau protester auprès de la magistrat, celle-ci a beau manier le téléphone, le régime spécial demeure.
Pareillement, toute possibilité de rencontre avec d’autres prisonniers est soigneusement supprimée. Il n’a point droit à la promenade quotidienne hors quartier. Pas plus que les autres détenus ne peuvent s’aventurer du côté du bloc 13.
Son seul contact avec l’extérieur reste réduit aux trois repas que lui apporte sa mère.

Privé, il l’est aussi d’information. La mini-radiocassette qu’il se procure pour suivre les nouvelles du monde et écouter quelques chansons du répertoire traditionnel, lui est confisquée. Il s’entend expliquer que s’il la détenait, il pourrait s’en servir afin d’enregistrer des messages subversifs à l’adresse du peuple !

Au reste, la surveillance rapprochée s’exerce sans sourciller. Elle ne lésine point sur les moyens. Elle opère des fouilles impromptues de ses maigres affaires, effectue des allées et venues incessantes en cellule, organise un marquage serré des visites de la mère pour lui interdire quasiment toute communication lors des repas.
Il n’est même point rare que le dispositif de surveillance de la prison reçoive du renfort, ou que la vie du pénitencier soit perturbée, du fait de sa présence.
Plus d’une fois, sa mère lui rapporte le déploiement de la fameuse brigade spéciale, unité d’élite de la police d’intervention, aux abords de la prison. « C’est le cas de ton fils qui nous mobilise », lui lancent certains agents, à quoi elle réplique par quelques vers bien sentis, qu’elle improvise pour la circonstance.
Incontestablement, le régime redoute un accès de colère populaire et une ruée libératrice sur Gabode, qui sévit sur le chemin d’un quartier présidentiel composé du palais privé du chef de l’État et de quelques autres résidences amies dont le luxe insulte la misère du peuple.

De la sorte, il patiente une longue et douloureuse semaine avant que ne lui soit permis l’usage d’un mini-ventilateur à pied. À son tour, l’autorisation d’écouter une radio de poche en modulation de fréquence survient. Est-ce parce que les effets physiques du supplice ont assez affleuré sur son corps ? Point sûr…

o
o o o
o

La juge d’instruction le convoque pour la seconde comparution. Elle tombe sur un samedi, dernier du nom d’un mois d’avril déclinant. À large effectif, la brigade spéciale se charge de son transport. Elle le conduit tôt au palais de justice. Beaucoup de ses partisans et du reste de l’opposition se massent déjà aux abords de l’édifice. Il les salue comme il peut, d’un geste de la main.

Le voici au cabinet d’instruction. L’audition débute. La juge, visiblement tiraillée entre la lourdeur des réquisitions et la vacuité du dossier, paraît en proie au doute. Elle repose les mêmes questions que lors de la première comparution pour recevoir les mêmes réponses. Il lui demande si elle peut, en vertu du principe du débat contradictoire, organiser sa confrontation avec le général plaignant. Elle esquisse un sourire et promet de le faire. Il en doute sans le dire.
Dans la foulée, il lui remet une demande de mise en liberté provisoire. Elle la fait enregistrer et verser au dossier par sa jeune greffière. Puis, elle le laisse repartir à Gabode sous son imposante escorte.

Il apprend plus tard que le général, flanqué de son conseil, un avocat passé sans transition de la défense des démocrates à celle des adversaires de la liberté, lui succède au cabinet. Ils y restent un moment, puis se portent à l’étage où est sis le joli bureau du jeune procureur de la République.

Dès le lendemain, des agents de la brigade des affaires spéciales et criminelles se rendent au domicile de sa mère. Ils confisquent deux ordinateurs ainsi qu’un scanner.
Quelques jours plus tard, une édition du modeste journal qu’il dirige et anime est saisie à tous les points de vente par la police. Puis c’est au tour de son domicile et du siège central du parti qu’il préside d’être arbitrairement perquisitionnés. Une partie du matériel de tirage de l’hebdomadaire et des archives, tout l’équipement de sonorisation du siège ainsi que deux autres ordinateurs, sont emportés. Deux militants trouvés sur les lieux, sont aussi interpellés et placés en garde à vue. Ils sont soumis à de longues heures d’interrogatoire avant d’être relâchés. Ils sont sommés de coopérer et de fournir l’information nécessaire à la saisie de tous les moyens techniques du journal et du parti. Ce qu’ils refusent courageusement.

Crescendo, la pression se poursuit et s’étend aux militants les plus actifs. Ils sont intimidés, menacés de Gabode et d’autres réjouissances s’ils ne se désolidarisent point de lui.
Plusieurs semaines durant, le journal est saisi chaque jeudi, jour de sa parution hebdomadaire.
Mieux, le général agit en personne. Il se pare d’airs de fureur. Il passe et repasse devant le siège du parti, s’arrête souvent, baisse la vitre de sa jeep tout terrain climatisée, fusille du regard les militants…

À Gabode, la surveillance suit le mouvement pour se durcir davantage.

Pourtant, cette machine répressive à fond lancée ne parvient point à ses fins. Loin de se laisser intimider, les militants redoublent d’efforts. Ils animent de leur mieux les annexes du parti. La voix du siège central peut à nouveau porter, grâce à la générosité des uns et à l’ingéniosité des autres. D’aucuns commencent à se demander s’il ne faut pas en découdre.
Lui communique, comme il peut, à travers les mailles du filet. Il adresse à ses partisans un message de responsabilité. Il les exhorte à ne point répondre aux provocations et à poursuivre le travail militant dans la sérénité.

De son côté, l’opposition ne baisse point la garde qui proteste à grand renfort de communiqués de presse et de contacts diplomatiques. Elle dénonce l’acharnement politico-judiciaire qui vise l’un de ses principaux membres, le journal et le parti qu’il dirige.
De même, la solidarité démocratique s’organise à l’extérieur des frontières nationales. En Europe, en Amérique du Nord, en Afrique… elle entreprend de protester, de sensibiliser et de coordonner. Elle relaie et intensifie la voix étouffée de l’intérieur. Elle lance des pétitions, multiplie les démarches de terrain, assure une assistance judicaire au prévenu par l’envoi d’un avocat français. Professionnel engagé dans la défense des droits humains, il est dépêché par Reporters Sans Frontières.

La résistance est réelle.

o
o o o
o

Par une de ces matinées locales sur-ensoleillées, un clerc d’huissier vient frapper à sa douce cellule, flanqué de deux surveillants. Il est porteur d’une citation directe devant la cour d’appel par le fameux général commandant en second de l’armée. Elle a trait à sa première plainte en diffamation. L’article qu’elle incrimine brocarde la dérive politicarde de l’institution militaire et de ses chefs. Il met en avant, pour dernière illustration en date, le renvoi douteux, par mise à la retraite d’office, au lendemain du scrutin multipartite truqué de janvier, de quatre cadres militaires. Jugée en première instance au profit du plaignant, l’affaire fait l’objet d’un appel interjeté, comme disent les juristes, à la fois par le prévenu et par le chef galonné. Celui-ci semble insatisfait des deux millions de francs locaux de dommages et intérêts, des six mois d’emprisonnement avec sursis et des deux cent mille francs d’amende qui frappent l’homme qu’il a visiblement pour mission de traquer.

Plusieurs jours s’écoulent avant qu’il ne soit à la date de l’audience, des jours ponctués de manœuvres ridicules du régime. Qui propose, par exemple, de retirer, moyennant une simple lettre d’excuses, toutes les plaintes engagées contre le prévenu. Il note l’aveu d’objectif et, catégoriquement, refuse toute matière à piètre manipulation au pouvoir délinquant dont il ne connaît que trop les méthodes.

Au matin du 7 mai, il est debout de très bonne heure. Le sommeil le laisse dès cinq heures, aux premières lueurs du jour. Il se lave le corps amaigri à l’eau rare du jerrycan, se vêt de couleur kaki et attend tranquillement la visite-repas de sa mère. Il écoute, tour à tour, sur son transistor de poche, Radio France International (RFI), Voice of América (VOA) et British Broadcasting Corporation (BBC). Toutes trois disposent, depuis peu, d’émetteurs relais sur le sol national où elles diffusent en modulation de fréquence. Elles émettent en français, en anglais et en arabe. La BBC ajoute une heure et demie d’émissions quotidiennes en langue somalie. À quand l’afar, langue nationale avec l’arabe et le somali ?
Se prenant brusquement à la région, elles se sont, l’une après l’autre, adressées aux prévoyants gouvernants qui, sans gaieté de cœur, ont accédé à leurs demandes d’installation en échange de significatives redevances annuelles. Les nationaux et autres résidents, même si leur avis n’a nullement été sollicité, accueillent, à oreilles ouvertes, stations et programmes. Avec les antennes paraboliques, ces ondes internationales les soulagent quelque peu de l’insulte à l’intelligence que sont les émissions de la radio et de la télévision d’État dédiées à la gloire du chérif jouisseur.

Brusquement, retentit le tintamarre annonciateur de l’ouverture des portes. Son infatigable mère arrive. Comme d’ordinaire, une fois engagée dans l’étroit couloir sans toit, elle entonne quelques-uns de ces vers militants qu’elle renouvelle au fil des événements. Il la reçoit avec le sourire et, transistor éteint, honore le frugal repas. Il est à base de galettes locales que le parler populaire a baptisées : « mille yeux ». Par allusion aux nombreux minuscules trous dont la cuisson sur plaque truffe leur surface.
Comme les surveillants ne sont point loin, le peu d’échange de la mère avec son fils ne peut se tenter qu’à voix basse, et à l’aide de signaux.

De nouveau, les portes entrent en concert. Eclats de voix et bruits de botte mêlés envahissent les lieux. Ce sont les policiers de la brigade spéciale qui viennent chercher le détenu.
Départ pour l’unique palais de justice du pays, élément du legs colonial que la République ne parvient point à émanciper de la néo-colonisation autocratique.
Une sensation de redécouverte du monde extérieur le gagne dès que le dispositif de sécurité franchit le portail spécial de la prison. Elle dure tout le trajet.

Au tribunal, il y a foule. A l’extérieur comme à l’intérieur, les partisans du prévenu et de l’opposition se massent sous la surveillance quelque peu nerveuse de la police. D’aucuns, le long du boulevard de la République, sur lequel donne le palais de justice, n’hésitent point à brandir banderoles bien lisibles et photos agrandies du prisonnier. Les unes comme les autres appellent à sa libération immédiate.

Il fait irruption dans la salle des audiences, non dans la petite pièce délabrée qui n’excède guère les vingt mètres carrés, mais dans la grande dont le relent de poussière ne se dissipe jamais. L’écrasante majorité de l’assistance le salue chaleureusement. Sont là, entre autres démocrates, assis au premier rang, les principaux dirigeants de l’opposition. Ils sont menés par le plus célèbre d’entre eux, un homme auquel l’accession à l’Indépendance et la naissance de l’État doivent tant qu’opportunistes et autres tribalistes primaires se sont ligués pour l’évincer dès les premiers pas de la République.
L’autre partie est représentée par quelques militaires en tenue civile. Pour le défendre, le général s’est offert les services du doyen des avocats nationaux, un personnage visiblement oublieux de son engagement longtemps affiché pour la démocratie. Il n’est pas moins virulent aujourd’hui contre son ancien camarade qu’il l’était hier contre le régime. Il est là qui se dresse de toute sa grande taille, non loin de l’entrée. Il essaie de distribuer à tous venants ce large sourire ambigu dont il a le secret, mais il ne rencontre que des regards sans complaisance.

Le tintement désuet d’une sonnerie hors du temps annonce la cour. Elle comprend trois magistrats dont le président des chambres d’appel. Le ministère public est représenté par le procureur de la République. La salle se lève, davantage par courtoisie que par respect envers une justice à laquelle elle demande vainement la juste application de la Loi.
Les hommes en robe noire, il les reconnaît tous. Il faut dire qu’il fréquente les lieux depuis des années de lutte et que les citadins de ce bout de pays se connaissent souvent.
Il a la parole en premier. Il salue la cour et, avec beaucoup de civilité, demande le renvoi de l’audience au 28 mai. Il le fait afin que son avocat, membre français de l’organisation non gouvernementale Avocats Sans Frontières, qui doit venir du Sud de la France où il vit et exerce, ne manque pas le débat. La requête est acceptée. Signe de bonne justice ? Point évident…

La brigade le ramène à Gabode aussi promptement qu’elle l’en a amené.

À suivre


Tous les épisodes du feuilleton
I
1
I
2
I
3
I
4
I
5
I
6
I
7
I
8
I
9
I
10
I
11
I
12
I
13
I
14
I
15
I
16
I
[retour en haut de page]


© Les nouvelles d'Addis (LNA) 1997-2005.http://www.lesnouvelles.orgLes nouvelles d'Addis,
le seul journal d'informations générales exclusivement dédié à l'Éthiopie et à la corne de l'Afrique.
Bimestriel. Publié en français. Politique, économie, culture, société, communauté.