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« Le prévenu », par Anissa, sur www.lesnouvelles.org
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Huitième épisode. En route vers le tribunal.
Le centre-ville connaît une animation inhabituelle. Les partisans de l’opposition sont bien plus nombreux que lors de la dernière audience…
La peine sera allégée mais… Retour à Gabode.
– AL

 


Le prévenu. Huitième partie (septembre 2003)

 
Au matin du 28 mai, il est opérationnel dès le lever du jour. Quelques gorgées de jus d’orange, une paire de « mille yeux », et le voilà prêt pour la bataille.

En route pour le haut lieu de la justice républicaine. Sur les murs, à commencer par le basalte de la prison et le béton de la centrale électrique, les appels à sa libération se succèdent inlassablement. Les lettres sont bien formées, l’encre généreuse, la taille visible de loin. Il est difficile de ne pas découvrir ces graffitis de fraîche date. Probablement écrits la veille ou l’avant-veille, en tout cas assez tard pour que les sbires n’aient point eu le temps de jouer du pinceau à chaux, ils portent le verdict du peuple. Une telle impertinence ne doit pas plaire au prince dont le trajet n’est pas épargné. Oser exprimer autre chose que de la profonde gratitude au Guide, quel affront !
Le centre-ville, où se trouve le tribunal, connaît une animation inhabituelle. Les partisans de l’opposition sont bien plus nombreux que lors de la dernière audience. Ils sont là, par centaines, le long de l’artère principale dite de la République. Banderoles et photos haut brandies, ils se massent jusque devant l’état-major de l’armée où officie le général. Il doit être secoué d’une colère d’enfant gâté à la vue de ce soutien populaire qu’il aurait tant aimé voué à sa gloire. Peut-être tonne-t-il déjà au téléphone comme un chamelier au milieu d’un troupeau épars.

La salle des audiences est, elle aussi, archi-comble. Le public est le même qu’à l’extérieur. Seuls quelques soldats déguisés en civils s’y glissent pour le compte du chef. Ils ont pour mission de mouvoir l’œil et l’oreille selon une tradition au relent stalinien.
Le prévenu prend place au banc des accusés. Son avocat s’installe avec ses pairs, juste derrière. Le grand conseil du général essaie déjà de servir son sourire à qui il peut, c’est-à-dire à pas grand monde. Dans une lutte nationale, un masque ne tombe point sans risques. Ce n’est pas une dent de lait…
La vieille sonnerie annonce la cour. L’assistance se lève en signe de salut. L’audience s’ouvre.

Comme à l’accoutumée, l’accusé a la parole en premier. Il rejette en bloc les accusations Il explique que l’article incriminé, qui dénonce la dérive politicarde d’une armée devenue le bras militaire du régime, s’appuie sur des faits avérés. Il énumère les preuves. Il rappelle, par exemple, que depuis 1992, date des premières élections dites pluralistes, l’armée participe activement au bourrage et au pré-bourrage des urnes, fait massivement voter ses soldats en faveur du pouvoir, se livre au vote multiple en province où une liste régionale unique se retrouve dans chaque bureau de vote selon une pratique de fraude datant de décennies. Il se prononce sur le général plaignant dont il décrit les activités partisanes notoires. Il insiste sur sa participation à la dernière campagne électorale où il intimidait les soldats jugés peu favorables à l’autocratie, menaçait de représailles les familles de militaires des deux principales cités de la capitale en cas de non-allégeance. Il note qu’en ce qui concerne les quatre cadres renvoyés de l’armée, la menace a été mise à exécution. Sans oublier de citer une multitude de témoins prêts à déposer sur ces actes illicite.

Le procureur général s’exprime à son tour. Il requiert sans convaincre la condamnation du prévenu qu’il estime coupable d’avoir diffamé le général.
Le grand avocat enchaîne, virulent mais vulnérable. Il construit toute son offensive autour de l’argument procédural du délai non tenu de cinq jours. Il répète à l’envie que si l’opposant n’a pas respecté le délai en question, c’est qu’il ne dispose d’aucune preuve. Il garde la parole aussi longtemps qu’il peut… sans entrer dans le vif du débat.

Le conseil de l’accusé ne tourne point autour de la discussion, il y entre de plain-pied. Il commence par remémorer que le métier d’avocat est des plus nobles et qu’il doit s’exercer selon l’éthique qui est la sienne. Défendre un camp puis l’autre, souligne-t-il, n’est pas la meilleure manière de l’honorer. Il observe que le sujet au débat est une situation actuelle de notoriété publique et que l’article incriminé vise plutôt à une réaction salutaire. Il met en avant, sur le point du délai, des normes supérieures telles que des décisions de la haute cour de justice d’Europe qui a jugé que la subtilité procédurale du délai ne saurait établir une culpabilité et que le fond doit prévaloir. Il conclut en invitant la cour à bien peser sa décision avant de l’arrêter.
Le prévenu, qui a de nouveau la parole pour la clore, regrette qu’à aucun moment le général n’ait osé affronter son regard. Il déplore qu’un homme de loi auquel il n’a point ménagé son soutien hier, représente aujourd’hui avec zèle l’un des piliers d’un système honni qu’ensemble ils combattaient. Il conclut au caractère politique des affaires le visant et leur prédit l’échec quel que soit le verdict concocté. Car, insiste-t-il, la lutte pour la démocratie et l’État de droit n’a que faire de la politique du ventre.

La cour se retire pour délibérer. Elle revient pour rendre un verdict d’allègement qui condamne l’accusé à quatre mois d’emprisonnement avec sursis et à cinq cent mille francs de dommages et intérêts.

Sous son escorte dévouée, il retrouve sans tarder les délices de sa cellule.

À suivre


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