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« Le prévenu », par Anissa, sur www.lesnouvelles.org
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Neuvième épisode. Pendant qu'il s’étend et se redresse alternativement sur le mince matelas de mousse, la juge d’instruction vient d’ordonner sa libération
Alors il range ses maigres affaires, signe le registre d'écrou, et rentre à la maison.
Joie de sa maman, des amis, des gens du quartier.
Mais c'était sans compter avec l'acharnement politico-juridique, ni avec le grand talent de l'ex-avocat des droits de l'Homme, passé à des affaires plus rentables…
– AL

 


Le prévenu. Neuvième partie (septembre 2003)

 
Début juin 2003. Il est accablé par l’excès de canicule dont le quartier de choix gratifie sa cellule. Il s’étend et se redresse alternativement sur le mince matelas de mousse.
Le mois en est à son troisième matin et, sans s’embarrasser d’égards, l’été côtier s’installe avec son pesant de bonheur. Dans son parcours implacable du jour, le soleil est déjà parvenu près du zénith. Il est majestueux de puissance conquérante.
Soudain, les portes se font entendre. Elles le font moins bruyamment que d’habitude. De percevoir leurs décibels disharmoniques en version atténuée, l’intrigue; d’autant que la suite semble au silence. Le pas des deux policiers dépêchés des bureaux de la vénérable institution se fait étrangement discret. Ils s’avancent sans s’annoncer.

Demeuré sur son divan maison, il ne les découvre qu’au salamalec (salut, s’entend) qui filtre à travers les barreaux entrouverts. Les deux visages ne lui sont point étrangers. Ils sont curieusement calmes. Visite de routine ou quelque message musclé ?
Le plus gradé, un sergent encore sous statut de mobilisé de guerre malgré ses onze ans d’ancienneté, rompt le silence. Dans une esquisse de sourire énigmatique, il lui apprend la nouvelle. Elle n’est point mauvaise. De là, leurs précautions de discrétion ? Allez savoir…

La juge d’instruction vient d’appeler pour ordonner votre libération, souffle-t-il, sur un ton de confidence. Le régisseur adjoint est allé chercher l’ordonnance de mise en liberté provisoire. Préparez-vous à rentrer chez vous.
Une irrépressible sensation de soulagement submerge le prévenu. Il savait que la magistrate avait murmuré, comme pour elle-même, qu’elle allait prendre ses responsabilités et accéder à sa demande, mais il n’en avait point cru grand-chose.
-Ils auraient mieux fait de me laisser une nuit de plus, ironise-t-il en l’air.
Les deux messagers prennent un air étonné, puis s’en retournent comme ils sont venus.

Sans se hâter, il range ses maigres affaires. Elles tiennent en quelques sacs de plastique. La cellule ne s’en trouve pas moins dénudée.
Place à l’attente à présent. Il la meuble par le passage en revue de son programme de reprise d’activités. Entre brève récupération, contacts avec ses amis de l’intérieur comme de l’extérieur et tournée générale à travers le pays, point d’espace pour le désoeuvrement. De l’action en perspective…

Les surveillants reviennent le chercher une demi-heure plus tard. Dans la colonne « sortie » du registre d’écrou de l’établissement, une case l’attend. Il y appose une signature taillée en pointe de lance pastorale. Il demande ensuite à avertir les siens par le fil. D’un geste bien hésitant où perce la peur, l’adjoint en personne communique l’information au domicile parental.
Il n’a plus qu’à attendre la famille pour le ramener à la maison.
Encore vingt minutes de plus au paradis, et la camionnette blanche de son frère cadet s’immobilise devant le portail pleurant. Au volant, lui-même ; au siège d’à côté, sa pugnace mère. Sourires de retrouvailles, suivis du chargement du véhicule. Il n’oublie point d’échanger une poignée de main avec le personnel présent avant de monter à bord.

Au cœur, il éprouve un violent pincement en pensant aux prisonniers qu’il laisse au terrible pénitencier.
À libération discrète, retour à l’avenant. Ils rentrent sans signal sonore, ni autre signe ostentatoire.
À bientôt, Gabode…

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À la demeure parentale, où il choisit de retourner pour les premiers jours de liberté, l’ambiance est à la joie. Bonbons, pièces de monnaie et autres youyous de femmes l’accueillent sans parcimonie. Parents et voisins sont rejoints par les militants et sympathisants de la circonscription. Il se forme assez vite une foule sous le modeste toit de Djebel, quartier créé par des jardiniers nationaux sur les dunes bordant l’oued d’Ambouli. L’habitation en léger n’abrite ce foyer venu d’un autre secteur de la capitale que depuis vingt ans. Elle n’en est pas moins pourvue de souvenirs.
Sonne souvent le téléphone. Lui non plus ne tient pas à être en reste. Des appels d’ici mais aussi d’ailleurs. Parmi les plus émouvants, les coups de fil de sa famille exilée en Belgique ainsi que de ses amis mobilisés de l’intérieur comme de l’extérieur.
Il livre sa première réaction médiatique à un couple courageux de ses amis parisiens qui, à son bout de pays, s’intéressent en journalistes attachés et attachants. Il les remercie vivement et salue à nouveau les Nouvelles, fenêtre médiatique dont ils ont doté la Corne en terre gauloise.

La première nuit de liberté retrouvée, même provisoirement, est savoureuse au milieu des siens. Elle le berce de souvenirs au son de son ancien lit de célibataire. De le réentendre gémir sous son poids pourtant allégé, comme en écho au concert familier du climatiseur sans âge, ajoute à sa joie. Le sommeil est profond, le repos réparateur, le réveil matinal.

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C’est mercredi en ce lendemain de sortie de Gabode. Jour de bouclage du bulletin du parti qui paraît chaque jeudi depuis sa naissance en octobre 1992. L’édition fait une large place à la libération du directeur de publication. Qui s’empresse de replonger dans l’action.

Ailleurs, dans les ruelles sans gloire du régime, l’atmosphère s’avoue moins jouissive que d’autres jours. La mise en liberté de l’indigne fils déplaît à haut point. Même si le jeune procureur de la République, dont les jolies oreilles décollées sont tout à l’écoute du Dispensateur du bien-être, a émis son avis sur l’intention de la juge, le sommet semble insatisfait. Il l’a déjà fait savoir à qui il faut et attend qu’exécution s’ensuive.
Le procureur général et le président de la cour d’appel, qui dirige cumulativement la chambre d’accusation, ne sauraient démériter du Père…
Aussitôt dit, aussitôt fait. La chambre siège avec la diligence qui sied aux circonstances. Sa décision de réincarcération est prise dès mercredi matin. Elle est réputée immédiatement exécutoire et le mandat décerné séance tenante au libéré provisoire. Peu importe si, non averti, il n’est ni présent ni représenté.
Nul n’est censé ignorer le bon vouloir du prince.

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Jeudi, de fort bonne heure, la police des affaires spéciales est à nouveau lancée aux trousses du prévenu. Elle se transporte à son domicile et, ne l’y trouvant point, fonce vers le foyer familial. Deux véhicules et leurs grappes d’agents en armes prennent position sur les lieux. Il sort, les salue, puis reçoit le mandat d’arrêt. Il s’exécute, flegmatique face à la force.
Re-bonjour Gabode. Retour à la 13.

À suivre


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