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« Le prévenu », par Anissa, sur www.lesnouvelles.org
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Onzième épisode. Un peu de stratégie.
Techniquement, la bataille ne pose pas de difficulté. Récapitulons, il a des preuves (sonores, photographiques, audio-visuelles, et en chair et en os)… Mais ces éléments de bonne justice suffiront-il ? – AL

 


Le prévenu. Onzième partie (octobre 2003)

 
Techniquement, cette bataille de plus ne pose aucune difficulté. Comme pour les autres, au rang desquelles celle lui valant les faveurs de Gabode depuis le 20 avril, il dispose de tous les moyens de preuve. Qu’ils soient sonores, photographiques, audio-visuels ou en chair et en os. Suffiront-ils à faire pièce aux assauts du général et à triompher ? Il en doute fort mais n’en a cure. Il se bat précisément pour contribuer à ce que les choses recouvrent leur sens sous ces cieux. Afin qu’un perdant ne se prétende plus jamais gagnant, que la médiocrité ne supplante plus le mérite, que les derniers ne s’auto-décrêtent plus premiers…
Sereinement, il fait déposer ses preuves au bureau du procureur de la République ainsi qu’au cabinet du grand avocat dans les délais légaux. Puis il attend que, dans les douceurs de sa cellule, le temps qui vole le transporte jusqu’au lundi de l’audience.
Dans l’intervalle, il lui est donné d’entendre évoquer, non sans indiscrétion, des scènes d’appétits à la vénérable institution. Une douteuse saisie administrative s’abat sur de menues marchandises, proposées à dos d’homme ou de brouette par de modestes détaillants de la capitale. Elle livre au pénitencier une partie de la prise. Au titre de l’entretien des détenus qui ont, bien entendu, bon dos. Les quelques ballots d’articles de bazar aiguisent les appétits des chefaillons et manquent de peu de tourner à l’émeute. Un compromis de dernière minute sauve l’honneur. Il dégage une clé de distribution du butin entre les non-destinataires. Aucune protestation n’est rapportée de l’autre côté des barreaux.

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Lorsque se lève sur Gabode le soleil du 16 juin, l’ambiance ne trahit aucun affairement. Le prévenu a beau se tenir prêt au milieu de la cellule, personne ne se manifeste. Ni la surveillance, ni la brigade spéciale, d’ordinaire si matinale, ne daignent apparaître au rendez-vous. Or les pendules de sa modeste horloge le rapprochent de l’heure du procès à mesure que croît l’intensité de la canicule. A huit heures, rien. A neuf heures, personne. Il a dû se glisser quelque imprévu dans le bel ordonnancement des opérations.
Ce n’est qu’à neuf heures et demie, début prévu pour l’audience, qu’un policier mal reposé vient, entre deux bâillements, lui parler de report.
A la dernière minute, apprend-il plus tard, tandis que le centre de la ville est submergé de partisans de l’opposition, les abords du tribunal massivement animés et la salle des audiences emplie de monde, les chefs de cour, pressés de questions, annoncent timidement un report. Le procès est repoussé au lundi d’après, 23 juin 2003. Motif : les magistrats sont en séminaire de rédaction judiciaire avec un confrère français !
Pourquoi, alors, avoir programmé l’audience pour cette date-là ? L’explication ne convainc point le sens commun, même si celui-ci ne préside guère à la marche du système.
D’aucuns finissent par estimer que, quelque part, quelque chose s’est révélé trop excessif. Quoi, par exemple ? Il est vrai que le dossier est vide, que le grand avocat ne peut même plus délayer son discours autour de quelque délai légal non tenu, il n’a au reste point adressé de conclusions écrites au prévenu cette fois… Mais depuis quand l’ordre liberticide s’embarrasse-t-il de scrupules ?
Alors, une manœuvre malhabile de plus, décidée dans l’euphorie du mabraze, ou défaillance de dernier moment d’une pièce d’importance ?

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La semaine s’écoule à allure routinière. Pour lui, elle ne se distingue ni par un reflux de la sollicitude extra-muros, ni par quelque allègement du traitement intérieur privilégié. Le piètre appareil gouvernemental s’agite comme bon lui semble dans les préparatifs de la fête de l’Indépendance nationale, proclamée vingt-six ans plus tôt. Chaque année, le pouvoir célèbre ce jour sans conviction, juste pour jouir du moment commémoratif. Il n’est pas aisé d’assumer comme il se doit un événement dont l’on ne mesure ni le prix ni la portée.
Le roitelet, pardon, le Guide n’est point considéré comme un acteur de la lutte pour l’Indépendance. Propulsé vers les hautes sphères à la naissance de la République, il fait plutôt figure de pur produit de sa confiscation.
Bien entendu, la version officielle n’épouse point cette lecture des faits historiques et lui reconnaît avec fracas un rôle de premier plan. L’agenda de la République, calendrier officiel apparu dans le sillage de son accession dynastique au pouvoir, laisse peu de place au doute. A le lire, l’on saisit que s’il est grand aujourd’hui, il ne l’est point devenu, il l’était déjà. Sans doute est-il venu au monde tout auréolé de gloire. Question de prédestination. Sa mère, comme dirait un dicton pastoral, a accouché d’un homme.
Il n’est donc pas étonnant que sa célébration de l’Indépendance se place sous le signe du spectacle. Le Penseur, qui sait séparer l’agréable de l’utile, privilégie la parade colorée, les paroles à sa gloire, les poignées d’allégeance, le pas dansant ainsi que les mets et boissons du monde. Le tout relevé d’un penchant pour le gilet pare-balles qui ne se dément guère.

Marche la machine…

À suivre


Tous les épisodes du feuilleton
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5
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