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« Le prévenu », par Anissa, sur www.lesnouvelles.org
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Douzième épisode. Il y a une audience ce matin.
Après avoir considéré le soutien populaire mural de son fourgon, le Prévenu retrouve le Grand Avocat pour un nouveau face-à-face. Mais, ce lundi-là, il y aura surprise… – AL

 


Le prévenu. Douzième partie (octobre 2003)

 
Lundi approche. Au rythme d’une vaine attente. Il ne reçoit aucun écrit qui confirme l’audience. Point de signification de report de la part de la partie qui le cite, ni quelque autre avis du palais de justice ; pas même un bout de papier maison. La communication demeure aussi verbale qu’au premier jour. Il s’interroge alors vaguement, se demandant s’il faut mettre cela sur le compte de la mauvaise manœuvre, ou juste y voir un signe du dangereux délabrement administratif qui règne sous un régime beaucoup trop soucieux de son ventre pour servir.

Par précaution, il se tient tout de même prêt de bonne heure au jour J. Il n’a pas tort de le faire, car, dès huit heures, les portes du quartier entrent en concert. La brigade spéciale vient l’embarquer. Il prend place à bord d’une camionnette.

En route pour le palais de justice. Il lorgne discrètement les murs qui bordent la voie pour y retrouver, renouvelés, les appels populaires à sa libération. C’est assez pour agacer le Premier magistrat de l’État à sa sortie de grasse matinée.
En débouchant sur le centre de la ville, il prend la mesure du soutien populaire. Il est encore plus massif que la fois dernière, marque d’une mobilisation qui va crescendo. Le même constat s’impose au regard furetant de ses anges gardiens.

Sur un large périmètre, autour du palais de justice, des détachements entiers de policiers sont déployés. Ils forment un cordon face à la marée de militants de la liberté. Calmes mais déterminés, ceux-ci scandent des slogans sans ambages, déploient des banderoles, arborent des photographies en grand format du prévenu.
Impressionnée, son escorte décide un détour et le fait entrer au tribunal par une porte dérobée.

La salle est aussi archi-comble qu’à l’accoutumée, mais l’élément militaire s’y manifeste cette fois en force. Plusieurs dizaines de soldats, en tenue de combat bariolée, se massent du côté droit de la pièce. Ils sont aux ordres d’un capitaine qui sait vivre de son talent de thuriféraire. Il a longtemps fait valoir ses services dans la sous-région avant de débarquer ici à la faveur de l’Indépendance. Il a alors pris la tête de la naissante troupe folklorique militaire pour refaire carrière. De ne connaître ni la langue officielle ni les méthodes de travail du pays, de ne se distinguer par la maîtrise du métier des armes, ne l’ont guère entravé dans sa nouvelle ascension. Le verbe qui vante vaut bien les faveurs de la République.

Aux côtés de l’officier encenseur, le grand avocat. Il est là, engoncé dans sa robe noire. Il est aux petits soins pour ses nouveaux clients. Son légendaire sourire en prime.
Le prévenu se laisse dire que les soldats sont arrivés armés de gourdins et de baïonnettes, et que la police a dû insister pour les leur confisquer…

C’est dans cette ambiance où règne l’esprit républicain, sous le sceau de l’uniforme, que l’audience débute. La cour comprend un jeune juge formé au Maroc et son greffier. Le parquet est représenté par le jeune procureur de la République qui a fait son droit en France.
D’entrée, le magistrat du siège annonce que la seconde plainte du général et celle des paisibles retraitées, sont jointes.

Le détenu, qui comparaît sans son conseil, compte tenu de la simplicité des affaires, s’exprime en premier. Il commence par rejeter en bloc les accusations de diffamation, puis s’explique. Il relit mot pour mot le court article incriminé pour en dégager la substance. A savoir, essentiellement, le fait que la troupe commandée par le plaignant (avant comme après ses galons de général) chante à la gloire du régime et de son Guide ; et, accessoirement, le départ d’un bon nombre de ses membres ainsi que le recours aux soldats féminins pour servir le chef galonné à son mabraze privé (autant qu’illégal) du camp des blindés. Il expose ensuite ses preuves. Des enregistrements vidéo, audio, un document photographique et une série de témoignages. Sans compter la notoriété publique du phénomène fustigé.

Le président reprend la parole pour la passer à la partie dite civile. Anciens et nouveaux membres de la troupe défilent à la barre. Tels des élèves récitant une leçon par cœur apprise, le capitaine et sa compagnie répètent la même accusation, à savoir que l’article en question, qu’ils récrivent à cette occasion, décrit les dames comme les maîtresses du général. Ils exigent des excuses publiques mais aussi des dommages et intérêts dont ils laissent à leur conseil le soin d’estimer le montant réparateur. L’officier ne peut se retenir de rappeler que c’est lui qui compose les morceaux d’anthologie, ainsi qu’il l’a toujours fait de l’autre côté des frontières, et qu’il ne trouve rien d’anti-républicain à encenser un système aux affaires. Il est applaudi par ses ouailles.

Au grand avocat de discourir à présent. Il reprend sans sourciller ce qu’il a soufflé à ses clients et se lance dans un développement embarrassé, à mille lieues du véritable sujet du débat. Il s’appesantit sur la phrase de l’article qui évoque le service abusif du mabraze privé du général par des soldats féminins peu au fait de leurs droits, confond volontairement tenue réglementaire de sport – les soldats sont tenus de la porter dans les cantonnements lorsqu’ils ne sont pas en uniforme – et mise légère. En s’époumonant à dépister la diffamation où elle n’est point, en faisant dire aux mots ce qu’ils n’expriment nullement, en faisant croire à des personnes peu francophones qu’un écrit qui dénonce précisément les atteintes à leur dignité professionnelle nuit à leur honneur, en dépeignant le général sous un jour avantageux qui en surprend plus d’un dans ce bout de pays, en laissant la majorité de ses clients persister dans l’erreur de ne même pas savoir ce qu’ils font en se prêtant au jeu qui dévoie la République, le personnage ne force point l’estime.

A son tour, le procureur relaie la mauvaise foi. A sa rescousse, il n’hésite point à invoquer des règles qui n’en sont point.
Les accusateurs sont pathétiques dans leur mission.

Pour clore le débat, le juge redonne la parole au prévenu. Ce dernier n’a aucune peine à démolir le discours du ventre et à redire la vérité. Il déplore que ses adversaires fuient le débat et déméritent de la République comme du peuple. Il martèle la vraie motivation de ces prétendus procès : le mettre hors d’état de déranger. Puis il conclut en réaffirmant tout haut sa détermination à poursuivre la lutte quel que soit l’acharnement de l’alimentura. Les applaudissements fusent.

La cour se retire pour délibérer. Elle réapparaît un moment après, au son de la sonnerie.
Silence dans la salle. L’assistance retient son souffle. Le juge reprend la parole. Le verdict tombe : la relaxe. Le prévenu est acquitté. Il en est incrédule…
L’autre partie semble stupéfaite par la décision. Des sanglots éclatent. Des cris de colère s’élèvent.
Le capitaine se produit sur la voie publique, devant le palais de justice. Il brandit sa baïonnette, arrache un bouton à sa veste de combat, enchaîne les jurons… Cela ne mérite-t-il pas au moins une inscription au tableau d’avancement ?

En tout cas, ce lundi-là, au-delà du calcul, le camp de la liberté enregistre comme une victoire.

À suivre


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