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« Le prévenu », par Anissa, sur www.lesnouvelles.org
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Dernier épisode ? La date de sa libération est fixée au mardi 5 août. Dès sa sortie, il retrouve les militants. Inaltérable, il prend la parole, réaffirmant sa « détermination à poursuivre la lutte ». Un peu plus loin, la Treize se marre – elle l'attend… – AL

 


Le prévenu. Seizième partie (octobre 2003)

     
Un jour d’entre les jours, au réveil, une odeur nauséabonde l’envahit. Il la reçoit à pleines narines. C’est une puanteur de viande en décomposition avancée.
Il se lève et regarde à travers les barreaux si quelque chose traîne dans l’étroit couloir à soleil, ou sur le haut mur d’en face. Il ne remarque rien. Rien de visible qui sente si bon.
Il ne rêve pourtant pas de cette senteur aussi exquise que la politique du pire d’un prince anachronique. Elle est bien là, réelle, sans cesse plus réelle…
A moins que quelque hyène n’ait été admise à la maison d’arrêt avec sa provision de charognes, elle doit pouvoir se localiser non loin des lignes alléchantes.

Il se perd en conjectures, à défaut d’explication certaine à la putréfaction qui s’exhale. Du moins jusqu’à sa première visite-repas. C’est son frère qui lui apporte à manger ce matin-là. Il arrive en luttant contre l’air embaumé. Sous l’inévitable escorte en uniforme.

Le mystère qui pue, se laisse alors percer. Il apparaît sous les traits de dizaines de carcasses de viande de mouton saisies à de modestes bouchers ambulants. Motif de la prise : ils ne recourent pas aux services de l’abattoir national et du coup ne payent pas de redevance.
Sur le sujet, il a souvenance des propos d’un de ces bouchers rencontrés voilà peu, au gré de ses enquêtes. L’homme lui a martelé qu’en l’état actuel de déliquescence de l’administration l’abattage contrôlé n’existe que du nom, juste pour le prélèvement d’une taxe dont il doute de la destination. De là la désaffection croissante des professionnels et, la paupérisation aidant, la prolifération de la viande clandestine. Il lui souvient aussi qu’il n’est point ressorti rassuré d’une visite à l’abattoir. Il en est revenu le nez malmené et les yeux attristés.

Comme à l’accoutumée, donc, face à ce qui ressemble singulièrement à une désobéissance civile de la viande de boucherie, le système s’en remet à ses vieux réflexes répressifs. Il s’abat sur la marchandise et en envoie la puanteur à la prison. Au titre de l’alimentation des détenus. Mais la livraison arrive dans un tel état qu’elle profite peu aux prisonniers. Elle ne leur parfume pas moins l’air. Le solide peut aussi se servir en gaz.
Comme il peut se consommer à distance, par procuration maison. C’est le cas de ces moutons sur pattes qui arrivent le même jour et de la même provenance que les carcasses. Ils disparaissent peu à peu. Officiellement offerts aux détenus, ils optent pour d’autres palais. Ils n’en sont pas moins réputés honorés par leurs destinataires.

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Les quatre dernières semaines du séjour mouvementé, s’égrènent sans gagner en accalmie. Le zèle du préposé aux prisonniers s’emploie sans relâche à la mission. L’on ne peut point dire qu’il ménage ses efforts pour redresser la conduite déviante du prévenu confondu. Jusqu’au bout, il veille à appliquer le régime prescrit. En pur produit de la pensée unique.
La maison met tant de cœur à l’ouvrage que le jour où, vers la fin de la prolongation, il demande à savoir quelle est sa date de sortie, l’on se contente de lui agiter un mandat dit de dépôt sous les yeux. Oui, pour le pénitencier, le document versé au dossier à l’issue de la condamnation du prévenu par la cour d’appel à six mois d’emprisonnement dont trois fermes, se mue en un mandat de dépôt. Magique, non ?
Gabode, qui sait faire preuve de magnanimité, daigne tout de même en référer à la haute justice du prince, pardon, de la République. Celle-ci se range courageusement à l’avis du mauvais re-éducable. Aussi finit-il par connaître le jour de sa libération. C’est fixé au mardi 5 août 2003.
Les grands magistrats, qui admettent qu’ils l’ont bel et bien condamné et que par conséquent il n’est plus en attente de jugement, méritent la palme de l’excellence. De l’audace aussi.
La maison d’arrêt n’a point le monopole de la magie qui émerveille.

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Cette dernière sortie de prison, ses partisans tiennent à la marquer. Ils organisent un accueil populaire au siège central du parti. De la prison, il s’y rend alors directement.

Fraternellement acclamé, il salue militants et sympathisants. Longuement, il serre une multitude de mains enthousiastes, multiplie sourires et autres signes de tête, lève souvent les bras, forme le V de la victoire… Il est heureux de vivre cette ferveur empreinte de maturité, après avoir subi l’isolement puéril de Gabode.
A l’intérieur des locaux, lui est servi un rafraîchissement. Il en profite pour échanger quelques mots avec ses camarades. Les épanchements ne sont point rares.

Il prend bientôt la parole pour s’adresser à l’assistance comme aux riverains. Grâce à la sonorisation ressuscitée du siège. Il a une pensée pour tous les militants et sympathisants disparus. Il se répand en remerciements à l’adresse de tous celles et ceux qui l’ont soutenu. Il se réjouit particulièrement du sens de la solidarité des partisans venus l’accueillir, renonçant souvent à leurs occupations professionnelles ou domestiques. Il réaffirme sa détermination à poursuivre la lutte, réitère sa foi en son pays, en son peuple comme en l’avenir. Il conclut que les réflexes répressifs d’un pouvoir à contre-courant ne peuvent rien contre les aspirations nationales à la démocratie, à l’État de droit et à l’avènement d’une société juste, fraternelle et prospère.

Il rentre au domicile parental sous les vivats et les coups de klaxon.

S’achève là le séjour au bout de Gabode que lui a réservé 2003. En une première période du moins. Point l’hostilité fébrile d’un pouvoir acharné à défaut d’être intelligent.


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