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Somaliland. Seul au monde.

Dans ce plaidoyer pro domo pour la reconnaissance d’un « pays qui n’existe pas », Moustapha Ahmed resitue la naissance, les problèmes et les enjeux du Somaliland dans le cadre de la région et des stratégies internationales post 11 septembre.


MOUSTAPHA AHMED

 
Ce texte a pour objectif d’alerter les opinions publiques sur la terrible injustice qui frappe un peuple et un pays victimes du silence méprisant de la communauté internationale. Par la voie de sa vitrine légale, l’Organisation des nations unies, ce pays d’Afrique, loin d’être aidé ou encouragé dans ses efforts, subi un sabotage constant par le biais du jeu inhumain de la géopolitique. L’Afrique, avec son lot de guerres, de pauvreté et de famine, traîne derrière elle son destin de continent maudit. Mais d’aucun ne s’interroge sur les causes profondes d’un tel drame humain qui s’est joué en plusieurs actes : l’asservissement colonial avec sa négation des réalités humaines, la transposition d’un modèle politique inadaptée aux sociétés et enfin l’instrumentalisation des mercenaires-dirigeants. Le résultat d’un tel processus est malheureusement bien connu puisqu’il fait régulièrement la “Une” des médias avec son lot de douleurs indicibles et de massacres abjects. Mais moins perçue est la réalité quotidienne du citoyen qui, pour échapper à la mort ou à la torture doit taire ses aspirations à la liberté et à la justice, et se retrouve de fait placé dans une conception ethnique ou communautaire, ce qui lui donne l’illusion d’être moins faible, la force de supporter sa misérable vie et l’espoir de voir sa communauté boire à cette source même qui engendre tant de malheurs et qu’on appelle “État”. Et c’est ce mot creux de sens, qui est aujourd’hui l’objet de tant de convoitise et pour lequel tant de gens caressent le rêve de se l’approprier au prix de guerres effroyables. Partout en Afrique, une épée de Damoclès est suspendue, menaçant de déclencher des horreurs comme au Rwanda, au Congo au Zaïre.

Au lendemain des terribles attentats du 11 septembre, la guerre déclarée par la communauté internationale au terrorisme à fait revenir sur le devant de la scène mondiale la Somalie. Ce pays est, dit-on, un navire abandonné, sans gouvernement et à la merci de seigneurs de guerres, ce qui est en partie vrai. Son nom fait ressurgir des images insupportables de famine ; on se rappelle les bandes armées sur leurs fameux “technicals” (véhicules montés de mitrailleuses lourdes) sillonnant les rues de Mogadishio en ruine, la capitale. Et ces mêmes images vont revenir puisqu’une nouvelle famine menace 800.000 personnes, et que les bandes armées font toujours la loi et qu’une intervention américaine est probable. Pourtant c’est dans ce pays qu’une expérience unique en Afrique et couronnée de succès a lieu ; mais comme si nous ne pouvions nous intéresser qu’aux malheurs ceci est ignoré, passé sous silence. Le chaos somalien a commencé avec la guerre civile de 1988 et la chute du régime tribal et sanguinaire de Syad Barre. Le SNM (Somali National Mouvement), guérilla essentiellement composée d’un clan du nord mais regroupant cependant tous les opposants au régime a, la première, ébranlé la puissante armée de la dictature en libérant le nord du pays. Mais à quel prix ? On déplora plus de 50.000 victimes parmi la population (les généraux de l’armée ont commis alors des crimes horribles en envoyant les avions de chasses bombarder les villes – Hargeysa fut détruite à 80% et Burao, Berbera complètement rasées – et en massacrant les civiles – des fosses communes ont été découvertes récemment près de Hargeysa). Partout, clans et sous clans prirent modèle sur le SNM et constituèrent leurs armées. Le régime ne résista pas longtemps et s’effondra alors comme un château de carte. Du nord au sud, le pays se retrouva soumis aux lois de groupes armées, pillage et conflits se multiplièrent et le chaos s’installa.

Et c’est dans un tel contexte qu’une volonté de paix et de construction vit le jour. Loin de sombrer dans l’anarchie, le nord du pays s’organisa et à l’issue d’un grand conseil des clans (“shir”), l’indépendance de la République du Somaliland fut proclamée le 18 mai 1991 dans les limites de l’ancien protectorat britannique (la Somalie est née en 1960 de l’union du Somaliland au nord et de Somalia au sud, deux protectorats britannique et italien ayant eu leur indépendance la même année). Par cette sécession, le nord mettait fin à trente années de domination du sud. Les premières années furent dures mais la foi de la population en la paix ne fut jamais altéré et l’effort principal du gouvernement consista à instaurer cette paix entre les clans. Au mois de mai 1993, un grand conseil a élu M. Egal comme président de la république du Somaliland.

Dix ans après son indépendance, le Somaliland est un véritable État avec un gouvernement, un parlement, une armée, un passeport, une monnaie… Sa réussite est telle que les spécialistes et certains journalistes ne tarissent pas d’éloges le considérant comme un modèle à suivre en Afrique (lire les articles suivants (1) : « Recomposition de la nation somalienne » de Gérard Prunier, chercheur au CNRS ; « Le Somaliland : un espoir en Afrique » du Temps quotidien suisse ; « Somaliland : Ten years on » de la BBC ; « The country that isn’t » du Time…). C’est la première fois qu’une alchimie entre État et tradition est mise en place en Afrique : avec un système de représentation comprenant une chambre de députés et une chambre des “anciens”, l’État se porte garant du respect de la loi et ne nie pas la réalité clanique mais reconnaît son utilité là où la loi est inadaptée. Une réelle liberté d’expression existe, défendue et protégée par un système judiciaire indépendant. L’économie de cette jeune république connaît un boum et est portée à bout de bras par le secteur privé qui a doté le pays de plusieurs compagnies aériennes, de l’électricité, d’Internet, d’opérateurs de téléphonie ; les ressources de l’État proviennent essentiellement des taxes prélevées au port de Berbera et suffisent juste à assurer son fonctionnement et à supporter quelques dépenses d’utilité publique comme la reconstruction des écoles, des universités et des hôpitaux.

Le 31 mai 2001, la population a voté à plus 97% pour une nouvelle constitution qui entérine l’indépendance du Somaliland ; les observateurs présents sur place ont rapporté des élections démocratiques et l’Initiative & Referendum Institute (Washington) déclare : « avoir été impressionné » par le déroulement de ce vote et félicite le gouvernement du Somaliland « dans ses efforts pour établir une démocratie forte sur le continent africain » (2).

Seulement voilà, ce pays n’existe pas. Il n’est reconnu par aucune organisation, par aucun gouvernement. Pire, l’ONU, l’OUA et la Ligue Arabe multiplient les tentatives de sabotage de ce formidable processus qui s’est mis en œuvre et tentent de réintégrer cette jeune république dans une fantomatique Somalie rongée par les guerres. Les pays du Golfe ont imposé un embargo total sur le bétail du Somaliland, première entrée de devises, en prétextant une épidémie de fièvre ; mais cet embargo s’est révélé être un chantage pour forcer le Somaliland à renoncer à son indépendance. L’OUA s’oppose à toute reconnaissance et avance le principe de « l’intégrité des territoires », préférant oublier que le Somaliland était déjà un pays et que l’unification qui a eu lieu en 1960 n’avait fait l’objet d’aucun document la déclarant irréversible. Le cas de l’Érythrée voisin, ancien protectorat italien, qui a obtenu son entrée dans le bal des nations par les armes par rapport à l’Éthiopie montre que ce principe est négociable (la Ligue Arabe a soutenu l’indépendance de l’Érythrée, province musulmane sur les bords de la mer Rouge par rapport à l’Éthiopie, pays majoritairement chrétien).

Cette absence de reconnaissance internationale n’entame pas la fierté de cette population qui a conscience d’avoir construit quelque chose ; « Nous sommes le seul pays à avoir une dette zéro » a ironisé un jour un ministre. Le président Egal a écrit une lettre au secrétaire général des Nations Unies lui demandant de respecter les aspirations à la liberté et à l’autodétermination de toute une population et le met en garde contre toute tentative de cœrcition qui entraînerait un bain de sang effroyable. L’US Committee for Refugees (USCR) a alerté la communauté internationale lui reprochant « de continuer à ignorer une chance en or de renforcer la démocratie et la stabilité dans la paisible province du Somaliland » (3).

La démocratie et la paix au Somaliland n’ont pas coûté un seul franc à la communauté internationale dont un de ses représentants a même été jusqu’à dire que ce pays était un des plus sûrs d’Afrique ! Mais alors, qu’attend-t-on pour lui venir en aide ? Qu’attend-t-on pour le reconnaître ? Les principes de liberté et de démocratie dont on nous bassine les oreilles ne sont-ils défendus que lorsque la tranquillité des puissances de ce monde est menacée ? Comme cela a été le cas avec la Bosnie, le Kosovo et actuellement avec l’Afghanistan ? Ailleurs ces mêmes principes passent-ils derrière les conflits d’intérêts et la géopolitique ?

C’est pour briser le silence criminel et le jeu hypocrite de la communauté internationale que je lance cet appel. Combien d'entre-nous attendent sagement devant leur poste de télévision le fort probable et alléchant menu de la guerre qui va s’abattre sur le sud de la Somalie ? Combien d'entre nous ignorent qu’au nord un rêve qui s’appelle démocratie, liberté et justice a vu le jour ? Les défenseurs des libertés humaines et d’un monde juste sont nombreux et c’est à eux que je m’adresse pour plaider la cause du Somaliland et celle de tous les peuples qui luttent pour leur avenir. La réussite du Somaliland est un pied de nez à la politique que les puissances occidentales ont mené en Afrique et la communauté internationale devrait plus s’en inspirer et l’accepter en son sein. – MA


(1) « Recomposition de la nation somalienne » :
http://www.monde-diplomatique.fr/2000/04/PRUNIER/13707
« Le somaliland : un espoir en Afrique » :
http://www.letemps.ch/odyssee/archivesetape/34.asp
« Somaliland : Ten years on » :
http://www.bbc.co. uk/worldservice/people/highlights/010430_somaliland.shtml

(2) « Final Report on Somaliland Référendum » :
http://www.iandrinstitute.org/international/Somaliland.htm

(3) « Terrorism Concerns Support Need for Development Assistance to Northwest Somalia » :
http://www.refugees.org/news/press_releases/2001/122701.cfm

Pour plus d’informations :
http://www.somalilandforum.com/
http://www. somalilandnet.com/

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