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Somaliland : Le pays qui existe pourtant

Le Somaliland qui a élu son président en avril dernier, continue de construire ses institutions. Ce pays a manifesté clairement et à plusieurs reprises sa volonté de s'administrer lui-même sans être mêlé aux luttes sans fin que connaît la Somalie voisine dont la capitale ne vit toujours pas en sécurité trois ans après les accords d'Arta.


ROBERT WIREN

Juin 2003. – Le Somaliland qui a élu son président en avril dernier, continue de construire ses institutions. Ce pays a manifesté clairement et à plusieurs reprises qu'il veut s'administrer lui-même sans être mêlé aux luttes sans fin que connaît la Somalie voisine dont la capitale ne vit toujours pas en sécurité trois ans après les accords d'Arta. Ce dernier pays a été doté d'un gouvernement transitoire qui ne règne que sur une partie de Mogadiscio. Récemment dans cette ville, des gens ont été tués pour ne pas avoir laissé leur téléphone portable assez rapidement aux voleurs. Alors que la population réclame de pouvoir vivre en paix, des chefs de milices se remplissent les poches et sont acceptés comme interlocuteurs par la bureaucratie onusienne et par un organisme régional, l'Igad, qui patronnent de coûteuses conférences au Kenya (1). Pendant ce temps à Hargeisa, capitale du Somaliland, la vie suit son cours, sans incidents notables, sans subventions internationales et sans reconnaissance de la part de l'Union africaine, ni du reste de la communauté internationale qui attend que les Africains se décident. En somme, on discute avec les fauteurs de guerre comme Taylor au Libéria ou les interventionnistes et prédateurs au Congo (Kinshasa), qu'ils soient Rwandais ou Zimbabwéens, etc. mais on ignore un pays qui se tient tranquille. Oui, mais ce pays semble gêner les (mauvaises) habitudes prises en Afrique : il se débrouille par lui-même et avec l'aide de sa diaspora exilée, il tente de sortir du système de gouvernement où un clan accapare tout le pouvoir et il ne rejette pas la faute de ses difficultés exclusivement sur l'extérieur car il sait par expérience qu'un gouvernement dit national est capable de bombarder son propre peuple. Hargeisa qui fut détruite à 80% par l'aviation de Syad Barre en porte encore les stigmates. Cette expérience dramatique de centralisme criminel a conduit les chefs traditionnels et les dirigeants du Somaliland à pacifier leur pays par les méthodes de négociations traditionnelles. Et ce n'est sûrement pas l'exemple actuel de beaucoup de régions africaines dévastées par la guerre qui les fera changer de chemin.

 


Un livre porteur de « cette volonté de vivre »

Un photographe français, Patrick Lagès, et une ancienne diplomate américaine, Barbara J. Euser ont publié en 2002 un livre destiné à faire connaître « le pays qui n'existe pas », selon la formule de Gérard Prunier (2). La vente de cet ouvrage de 128 pages dont 62 photos, est destinée à financer la formation de jeunes du Somaliland. Les textes sont en français et en anglais. Ils parlent en termes simples et clairs de la vie au Somaliland actuel avec ses nomades, ses populations rurales et urbaines encore marquées par les effets de la guerre civile. Mais il évoque aussi les initiatives des habitants pour s'en sortir, le sort des femmes et des enfants, les efforts en faveur de l'éducation. Et pour symboliser cette volonté de vivre en ne comptant que sur soi, il nous a semblé intéressant de citer la description et le portrait photographique d'un personnage qui représente désormais le Somaliland de façon officielle : Edna Adan Ismaïl a été nommée ministre des Affaires étrangères au mois de juin. C'est la première femme à devenir ministre au Somaliland et elle aura la mission de convaincre la communauté internationale de reconnaître enfin son pays.

« Ancienne représentante de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) à Djibouti, Edna rêvait de construire un hôpital pour les femmes et les enfants. Edna a une formation d'infirmière. Elle a travaillé avec la Croix-Rouge Internationale puis avec l'OMS. À la fin de la guerre civile, Edna décide de revenir au Somaliland et de contribuer au redressement de ce pays à l'indépendance toute récente. En 1998, elle revient à Hargeisa pour y réaliser son rêve.

« Le challenge en est un. Bénéficier d'un régime de santé au Somaliland est une exception, non la règle. […] Le taux de mortalité infantile est, au Somaliland, un des plus hauts du monde avec cent-soixante décès pour mille naissances. Un hôpital destiné à protéger les femmes et les enfants pouvait s'avérer d'une utilité considérable.

« Edna commence à collecter des fonds en 1999. À l'été 2001, bien que l'hôpital ne soit pas terminé, les infirmières sont déjà en formation. Le 9 mars 2002, l'Hôpital-Maternité Edna Adan ouvre officiellement ses portes. »

L'OUVRAGE
Somaliland, par Barbara J. Euser et Patick Lagès, 2022, Writers Center of Marin, San Rafael, CA 94901, USA.
Site : www.writerscenterofmarin.org

LES AUTEURS
Patrick Lagès est photographe. Il a travaillé dans de nombreux pays dont l'Érythrée et le Somaliland. Ses photographies sont diffusées par des agences françaises et italiennes.

Barbara J. Euser, après avoir été diplomate, elle a dirigé plusieurs projets de développement en Bosnie, au Somaliland et au Zimbabwe avec l'International Community Development Foundation.

Patrick Lagès, Somaliland sur www.lesnouvelles.org
(Photo Patrick Lagès, extraite du livre Somaliland)
Hargeisa, 2000. Edna Adan Ismaïl devant la maternité qu'elle construit dans la capitale.

Robert Wiren, Somaliland sur www.lesnouvelles.org 
(Photo Robert Wiren)
Hargeisa, décembre 2002. La maternité créée par Edna Adan fonctionne.

 


Edna Adan Ismaïl, ministre des Affaires étrangères
Une femme de caractère, pour obtenir la reconnaissance de son pays

En décembre 2002, le président du Somaliland, Dahir Rayale, nous déclarait : « Nous aurons une politique énergique après les élections afin d'obtenir notre reconnaissance par les divers pays. » (3) Élu au suffrage universel en avril dernier, le Président veut mettre en œuvre une diplomatie plus active maintenant qu'il en a les moyens politiques. Et pour cela il a choisi une personnalité hors du commun : Edna Adan Ismail qui fut, dit-on, la première femme à conduire un véhicule au Somaliland. C'est aussi désormais la première femme de ce pays à accéder à un poste ministériel. Une femme qui a fait ses preuves dans son domaine professionnel qui est la santé publique. Comme on le constatera dans ses récentes déclarations faites à Addis-Abeba, Edna Adan Ismaïl ne manque pas de répartie. Il faudra tout son talent pour vaincre l'inertie et l'aveuglement diplomatique des pays africains qui maintiennent le Somaliland à l'écart de leur communauté, provoquant ainsi le refus du reste de la communauté internationale.

Quelques jours après sa nomination, Edna Adan Ismaïl, s'est rendue en visite officielle en Éthiopie qui ne reconnaît le Somaliland que de facto. Une délégation du Somaliland est installée dans la capitale éthiopienne et elle délivre des visas pour l'entrée dans le pays. Ethiopian Airlines dessert Hargeisa quatre fois par semaine car les échanges commerciaux sont importants entre les deux pays voisins. Après avoir rencontré son homologue éthiopien, Seyoum Mesfin, la ministre somalilandaise a répondu aux questions d'Irin, le réseau régional d'information des Nations Unies [Interview With Somaliland Foreign Minister Edna Adan Ismail, UN Integrated Regional Information Networks]. Au sujet des relations avec l'Éthiopie, elle a indiqué avoir évoqué les questions d'intérêt commun comme le commerce et la sécurité régionale. Bien consciente que l'Éthiopie ne peut reconnaître actuellement le Somaliland sans être accusée de diviser la Somalie, Edna a ajouté : « Il a déjà été dit que l'Éthiopie ne serait pas le premier pays à le faire. Mais ce ne sera certainement pas le troisième. »

Quant à la Grande-Bretagne, l'ancien colonisateur, qui pourtant avait reconnu le Somaliland indépendant en 1960 en même temps que 34 autres pays, la ministre pense qu'elle craignait sans doute d'être accusée de paternalisme. En Afrique, Edna Adan Ismaïl va faire porter ses efforts sur les pays qui semblent les mieux disposés comme l'Afrique du sud, le Mozambique, le Sénégal et l'Ouganda.

Interrogée sur le fait que, selon certains, une reconnaissance serait ouvrir la voie à plus de désintégration pour la Somalie, elle a répondu :

« Peut-il y avoir encore plus de désintégration en Somalie ? Combien y-a-t-il de factions, 17 ? [...] Elles n'ont pas besoin du Somaliland pour contribuer à la désintégration de la Somalie. Celle-ci a été causée par l'argent des contribuables internationaux qui a coulé à flots et qui a été pillé pour acheter plus d'armes et susciter plus de seigneurs de la guerre. [...] »

Est-elle frustrée d'être ministre des Affaires étrangères d'un pays non reconnu ?

« Pas du tout. Je suis fière des résultats atteints par mon pays. [...] Voyez le Libéria, voyez le Zaïre, voyez la Sierra Leone, et voyez la Côte d'Ivoire. Je préfère être ministre des Affaires étrangères du Somaliland que celui de certains pays. »

Et pour finir, le nouveau ministre analyse ainsi l'ostracisme qui frappe son pays :

« Nous payons le prix fort parce que nous sommes pacifiques. Il ne se passe rien de sensationnel, on ne traîne pas des corps de “marines” morts dans les rues comme cela s'est produit à Mogadiscio. Il n'y a pas de troupes internationales pour maintenir la paix au Somaliland. [...] On n'enlève pas d'étrangers chez nous et il n'y a pas de détournements d'avions. Nous sommes juste un pays très ennuyeux qui vit son quotidien, rebâtir. » – RW

 


(1) En novembre 2002, les frais d'hôtellerie pour plusieurs centaines de délégués qui ont siégé trois semaines à Eldoret au Kenya sans parvenir à s'entendre, se sont élevés à environ 3 millions d'euros, payés par la communauté internationale. À comparer au budget total annuel du Somaliland qui oscille bon an-mal an entre 25 et 30 millions de dollars US pour plus de 3 millions d'habitants.

(2) Le Monde diplomatique, 1997.

(3) Les nouvelles d'Addis, n° 33, 15 janvier 2003.

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