Mai 2003. Douze ans après la proclamation de son indépendance, le Somaliland a procédé à la première élection présidentielle, le 14 avril 2003. À la surprise générale, le président sortant, Dahir Rayale Kahin (parti UDUB, Unité des démocrates) a devancé de 80 voix son concurrent Ahmed Mahmoud Mohamed, dit Silanyo, du parti Kulmiyé (Solidarité). Fayçal Warabé (parti pour le rétablissement de la justice) a obtenu 15% des suffrages. Le parti Kulmiyé a accusé Dahir Rayale davoir fraudé en faisant voter des citoyens djiboutiens au Somaliland. La Cour constitutionnelle qui a été saisie dune requête pour fraude par Silanyo a confirmé les résultats, le 8 mai. Sans grande susrprise, compte tenu des membres composant la Cour.
Ce scrutin dont lenjeu est à la fois local et régional, constitue une étape dans lhabillage institutionnel de la construction étatique. Lorganisation même dune telle élection au Somaliland est en soi une révolution, eu égard au chaos et à lanarchie qui sévissent dans la région.
Le Somaliland existe en tant quentité distincte du reste de la Somalie, depuis mai 1991, date de la proclamation à Buro de lindépendance du Somaliland. Cette ancienne colonie anglaise a acquis sa première indépendance, le 26 juillet 1960, pour fusionner quelques jours après avec la Somalie du sud, dite italienne.
Le Somaliland nest aujourdhui reconnu par aucun État. La première raison étant linexistence de pouvoir central en Somalie. Les quelques voix qui sexpriment au nom de la Somalie proclament, urbi et orbi, quelles ne tolèreront aucune division de la Somalie. Les États de la région, ainsi que les Européens, ne veulent pas simpliquer dans limbroglio somalien, même si cette entité ne trangresse pas le tabou africain de lintangibilité des frontières héritées de la colonisation. Le refus de reconnaissance ne semble pas entamer la détermination des Somalilandais et de ses dirigents de créer dabord un environnement stable et de doter le pays des structures institutionnelles étatiques.
La création du Mouvement national somalien (SNM) en 1981, par quelques intellectuels et notables, est une étape importante dans la lutte contre la dictature de Ziad Barré et dans laffirmation de lidentité régionale.
Le régime de Ziad Barré qui a exacerbé le nationalisme somalien, lance une offensive en 1977 contre lÉthiopie, atteignant la ville de Harar. Les troupes somaliennes seront battues par une intervention cubaine, soutenue par lURSS et encouragée par les pays occidentaux. Le régime ne se remettra plus de son échec en Ogaden et les tensions internes prendront des formes violentes, exploitées par lÉthiopie. Le nationalisme somalien, dont le fonctionnement était la libération de tous les autres Somalis, vole en éclat. Ziad Barré, de plus en plus en difficulté, divisera la société en clans, sous-clans ou lignages. Il a accentué la répression, particulièrement contre les Issaks. Hargeisa et Buro seront rasées, en juillet 1998, par le gendre de Ziad, le général Mohamed Said Hersi, dit Morgan.
Le SNM, qui bénéficie dun soutien limité de lÉthiopie, devient le mouvement de tous les Issaks, mais intègre aussi plusieurs groupes de sous-clans, Dolbahante et Gadaboursi. La structure du SNM va sen trouver tranformée. Le mouvement doit tenir un équilibre entre ses différents éléments : laile militaire, les civils, la diaspora qui constitue le principal bailleur de fonds, et les notables. Le SNM assume son rôle davant-garde, tout en remplissant sa fonction dorganisation de masse. Il privilégie une méthode de consensus entre ses différents éléments et ladhésion de la grande majorité de la population de la région qui lui permet davoir du succès.
Cest cette méthode, empreinte de souplesse, qui a permis à Ahmed Mahmoud Mohamed, dit Silanyo, de passer la présidence du SNM à Abdirahman Ahmed Ali, dit Tuur, en avril 1990.
Ali Tuur deviendra le premier président du Somaliland, en mai 1991. Suspecté de défendre mollement lindépendance du Somaliland, Tuur sera remplacé par lancien Premier ministre, Mohamed Ibrahim Egal. Ce dernier sappliquera à marginaliser laile militaire du SNM qui a payé un lourd tribut, à linstar des civils, en faisant appel aux gens de Mogadisho. Le choix du vice-président (Dahir Rayale Kahin) participe de cette politique. Il sagit dun ancien officier de la sécurité de Ziad Barré. Son appartenance au sous-clan Gadaboursi a joué en sa faveur.
Malgré des tensions claniques jusquen 1995, Mohamed Egal a pu exercer sa présidence sans grand problème, jusquà son décès en juin 2002. Cest tout naturellement que le vice-président Rayale assume la transition, conformément à la constitution, jusquà lélection du 14 avril dernier. Mais personne ne pensait sérieusement à son élection à la présidence de la République. Cette fois, les cadres, les anciens combattants, le SNM dans ses différentes composantes, ont voulu conquérir le pouvoir, estimant que léquilibre était rompu à leur détriment, en soutenant avec force la candidature de Mahmoud Silanyo.
Issu du clan Isaak-Habar Jelo, Mahmoud Silanyo a occupé brièvement un poste ministériel sous Ziad Barré. Il prendra la direction du SNM (Mouvement national somalien) dès 1981, jusquen 1990. Il a su incarner lesprit de résistance et de conciliation au sein du SNM. Respecté pour son action à la présidence du SNM, aux moments les plus difficiles. Il a surtout accepté le renouvellement de la direction du mouvement qui reste lexercice le plus difficile et source de tous les drames créant un précédent qui a influencé lévolution du SNM et du Somaliland.
Le candidat du parti UCID, Fayçal Ali Warabe, a séduit une partie des jeunes et des cadres du SNM par un discours radical, progressiste, mordant sur lélectorat potentiel de Silanyo. Les partisans de Silanyo sont convaincus de la victoire de leur candidat et risquent de bousculer leurs dirigeants. Silanyo a annoncé le 16 mai la réunion prochaine du comité central de son parti Kulmiyé.
Certains observateurs sont surtout intrigués par lattitude du chef de lÉtat de Djibouti, Ismaël Omar Guelleh, qui a été le premier à envoyer un message de félicitations à M. Rayale. Selon certaines sources, Djibouti aurait financé en partie la campagne électorale de Rayale et aurait organisé le départ de Djiboutiens (Gadaboursis et Mamassans) pour participer au scrutin. Le soutien de Guelleh à Rayale est suspect. Le chef de lÉtat djiboutien a toujours privilégié la politique du trouble au Somaliland. Il a pris son bâton de pèlerin pour empêcher la reconnaissance du Somaliland. Lélection de Dahir Rayale peut constituer un facteur de troubles, même si ce dernier ne remet pas en cause lidée de lindépendance, comme le suspectaient certains opposants.
Si le parti Kulmiyé et les électeurs de Silanyo, qui constituent la moitié du corps électoral, réagissent violemment contre ce quils considèrent comme lusurpation du pouvoir, le Somaliland pourrait connaître à son tour le cycle des violences et des guerres. La maturité des cadres et intellectuels du SNM peut permettre déviter le piège, en excluant tout recours à la violence, tout en exigeant une expression démocratique de leurs exigences et revendications. Les États de la région et la communauté internationale doivent encourager cette tendance et consolider la stabilité du Somaliland.
Le refus de reconnaissance de cet État semble conforter lidée que cette zone est vouée à lanarchie et au chaos. Comme sil fallait punir cette Somalie, empêcheuse de tourner en rond.
Lidée selon laquelle la stabilité du Somaliland, sa démocratisation, la reconnaissance internationale, loin de balkaniser cette région, constitue le premier élément dune confédération de la corne de lAfrique, fait son chemin. ABY