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ROBERT WIREN [Hargeisa, décembre 2002.] La piste de laéroport est rapiécée. Il y a quelques trous mais comme elle est large, le pilote du Fokker dEthiopian Airlines na pas de problème pour se poser et rouler sans heurts. Après quelques pas on accède à un petit enclos, couvert en partie, où il y a deux guichets. Les gens venus accueillir un parent ou un ami se mêlent aux voyageurs arrivés dÉthiopie. On donne son passeport au guichet immigration puis on change obligatoirement 30 dollars au second guichet qui dépend du ministère des Finances. Comme je nai pas de dollars et quon ne veut pas de mes euros tout neufs, on accepte les 300 birr éthiopiens que jai sur moi. Puis il faut présenter le bordereau du change à limmigration. Lun des préposés décide soudain que je dois verser 20 dollars comme droit dentrée. Je métonne et montre mon visa obtenu à Addis-Abeba auprès de la représentation du Somaliland. Cela nimpressionne nullement lhomme pour qui ce visa nest apparemment pas suffisant. Les voyageurs sont peu nombreux, il faut bien remplir les caisses Jai la bonne inspiration de déclarer : « Mais jai payé pour ce visa. Je ne dois pas payer deux fois. » Et je sors de ma sacoche le reçu quon ma remis à Addis-Abeba à la représentation du Somaliland. Lun des trois fonctionnaires qui sagglutinent derrière le guichet, lit à voix haute en anglais : « 250 birr ». Jinterviens aussitôt : « Oui, vous voyez, jai payé 250 birr pour mon visa dentrée. » Du coup celui qui avait décidé de me taxer déclare : « No problem, vous pouvez entrer. » Mais petite manifestation de son pouvoir, mon visa pourtant valable un mois se trouve réduit à 7 jours. Sans doute parce que sur la fiche dentrée jai mentionné une durée probable de séjour dune semaine. Sur le coup je suis un peu agacé, mais je me dis quune semaine sera suffisante. Battre monnaie a toujours été le privilège des souverains et des États. En échange des 300 birr, on ma remis la somme de 134.000 Somaliland Shillings en coupures de 500. Me voilà doté de deux liasses de 50.000 shillings tenues par des élastiques et dune plus petite avec le solde. Sur les petits billets bleus on lit la mention Baanka Somaliland. La somme est écrite en somali, en anglais et en arabe. Pas de doute, il y a un État qui a créé sa monnaie il y a huit ans, alors quil nest pas reconnu. La Banque dAngleterre a imprimé les billets alors quelle ne le fait pas normalement pour des entités non reconnues. Cest là une faveur du Royaume-Uni pour le Somaliland qui a repris le nom de lancien protectorat britannique devenu indépendant le 26 juin 1960, quatre jours avant de sunir à la Somalie italienne. Ce nom, les gens dici y tiennent et ils ne veulent pas quon dise Somalie pour leur pays car leurs frères du sud ne se sont pas bien comportés avec eux. Les traces des bombardements somaliens sont encore visibles et le souvenir de la répression décidée par le dictateur Siad Barre est bien vivant. Et pour cause : 50.000 tués et une capitale rasée par dautres Somalis, cela ne soublie pas. À la sortie de laéroport, un jeune homme maccoste et me montre une voiture blanche assez récente. Je ne suis pas sûr quil sagisse dun taxi mais je nai guère le choix. La somme demandée, 15 dollars, me semble élevée comparée aux tarifs éthiopiens. Tout en roulant, mon chauffeur mexplique que la ville est loin, 30 km dit-il, et que lessence est chère. La route nest pas bonne et lallure de la Toyota Mark II, boîte automatique, est modérée. Pourtant, assez rapidement nous voilà au commencement de la ville. Je déclare donc : « Non, il ny a pas 30 km. Je paierai léquivalent de 10 dollars. Daccord ? » Et mon interlocuteur ninsiste pas. Une claque dans la main. Laccord a été renégocié sans coup férir. Petit détail : on donne souvent le prix en dollar, mais on paie en shilling. Cest plus simple pour une évaluation rapide. Le dollar vaut 6.000 shillings en ville. Au guichet gouvernemental de laéroport, on ne vous en donne que 3.500. En raison de la dévaluation de la devise du Somaliland, payer la moindre somme est une opération un peu fastidieuse. Il sagit de compter des billets usagés qui ne glissent pas. Ce que je fais maladroitement alors que les locaux sont eux très habiles et contrôlent leurs paquets de shillings très rapidement. Hargeisa est une ville qui compterait environ 500.000 habitants. Il est difficile de sen rendre compte à première vue. Comme dans beaucoup de villes africaines, les repères font défaut. La voie principale qui traverse la ville dest en ouest est à peu près la seule dont la chaussée soit revêtue. Les rues transversales semblent composer un échiquier avec dautres voies. Mais les quadrilatères sont très dissemblables : terrains entourés de murs avec une ville et ses annexes, maisons étroites de plain pied et mitoyennes formant de petits carrés, terrains vides et poussiéreux parsemés dacacias, ruines datant de la guerre civile avec les gens du sud et abris de fortune construits à la manière des nomades : armature faite de branchages recouverte de morceaux de vieilles bâches de camion ou de sacs récupérés sur lesquels lorigine indonésienne du riz quils contenaient apparaît encore. Le tout est attaché avec des cordes. Ces abris dont le toit est arrondi, ne mesurent quune demi-douzaine de mètres carrés. La rue principale finit par ressembler à une voie urbaine au centre ville, là où quelques bâtiments comptent deux ou trois étages et où les boutiques se succèdent. On trouve également le long de cette voie et dans certaines rues à droite et à gauche des administrations, un hôpital, des ONG, certains ministères et la résidence présidentielle. Chaque institution est installée dans un bâtiment construit à lintérieur dune concession fermée par un portail. De la rue on voit surtout des murs surmontés de panneaux destinés à indiquer laffectation du lieu. Comme Hargeisa sétend dans un vallon plutôt large avec des quartiers sur les hauteurs au nord et au sud, les chemins pierreux qui mènent à ces quartiers débouchent tous sur laxe est-ouest. Ce dernier est donc parcouru par une circulation assez intense. De petits bus desservent lagglomération sans fréquence prévisible car chaque véhicule part lorsquil est plein. Un voyage coûte 700 shillings (0,10 euros). En arrivant dÉthiopie on est très étonné de ne voir dans ce pays très pauvre que des Toyota grand modèle, des familiales et des berlines Mark II et moins souvent des 4x4. Mon chauffeur de taxi de laéroport ma expliqué que les voitures sont achetées doccasion à Dubaï et dans les Émirats. Beaucoup dentre elles ont la conduite à droite car elles proviennent du Japon où lon roule à gauche. Ces voitures qui sont en bon état, sont vendues de 2.000 à 3.000 dollars. Le transport par bateau ne coûte que 300 dollars et le gouvernement du Somaliland nexige quune taxe dimportation modeste. Cest ainsi que lon parvient ici à acquérir des voitures puissantes quon ne voit guère en France. Deux croisements du centre de Hargeisa sont équipés de feux tricolores et à dautres carrefours des policiers sans armes règlent la circulation avec de grands gestes et à coups de sifflet. La ville noffre guère dattraits sinon quelques restaurants jardins où lon peut manger sous de beaux arbres, eucalyptus ou ficus. Les deux édifices publics destinés à la culture et au divertissement, théâtre et bibliothèque, ont été détruits par les avions ou lartillerie de Siad Barre. Le souvenir de la répression de 1988 est marqué en plein centre par un monument dont le socle porte un vrai avion de chasse portant létoile de la Somalie unifiée. En le voyant, jai pensé au char de larmée de Leclerc posté à lentrée de Phalsbourg en Lorraine. La grande différence cest quici ce monument nest pas un symbole de libération mais la preuve dune brutalité inouïe exercée par un dictateur contre son propre peuple. Aux côtés de Saddam Hussein, de Hafez el-Assad et de plusieurs dirigeants soudanais, le dictateur de Mogadiscio occupe une place dhonneur dans la galerie des dirigeants qui sans le savoir, ont paraphrasé Brecht : « Le peuple ne veut pas de moi, bombardons le peuple ! » Et parce quil ne faudrait pas revenir sur une union qui na duré que 30 ans, au nom dun principe, lintangibilité des frontières africaines, on voudrait forcer les habitants du Somaliland à sunir avec le Sud qui nen finit pas déchouer à retrouver sa propre unité. Alors quà Hargeisa on préparait des élections locales, les premières qui aient jamais eu lieu en territoire somalien, on organisaient la 16ème conférence des factions somaliennes à Eldoret, au Kenya grâce à largent de pays donateurs occidentaux. LÉtat du Somaliland, encore fragile mais pacifique, na quun budget annuel dun peu plus de 20 millions de dollars ; mais en trois semaines de conférence dEldoret, un dixième de cette somme a été engloutie pour les frais dhébergement de 350 délégués sudistes. Tout cela, des spécialistes des affaires somaliennes lont déjà écrit mais sans succès. Les opinions occidentales nignorent rien de chaque incident en Palestine ou du planning des inspecteurs en visite dans les arrière-cuisines de Bagdad, mais elles ne sont pas informées quun petit peuple dont le gouvernement ne revendique rien et ne pose de problèmes à personne, na pas le droit juridique dexister. RW |
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