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Somaliland :
Ce petit pays qui ne pose de problème à personne

À l’occasion d’un séjour en Éthiopie en 2002, Robert Wiren s’était rendu à Hargeisa, capitale du Somaliland, un pays de 137.000 km2 et de 3,5 millions d’habitants, qui n’est reconnu par aucun pays ou organisation internationale, sinon de manière discrète et officieuse. Il est retourné au Somaliland en 2005, à l’occasion des législatives dans ce pays.


ROBERT WIREN

[Hargeisa, décembre 2002.] – La piste de l’aéroport est rapiécée. Il y a quelques trous mais comme elle est large, le pilote du Fokker d’Ethiopian Airlines n’a pas de problème pour se poser et rouler sans heurts. Après quelques pas on accède à un petit enclos, couvert en partie, où il y a deux guichets. Les gens venus accueillir un parent ou un ami se mêlent aux voyageurs arrivés d’Éthiopie. On donne son passeport au guichet “immigration” puis on change obligatoirement 30 dollars au second guichet qui dépend du ministère des Finances. Comme je n’ai pas de dollars et qu’on ne veut pas de mes euros tout neufs, on accepte les 300 birr éthiopiens que j’ai sur moi. Puis il faut présenter le bordereau du change à l’immigration. L’un des préposés décide soudain que je dois verser 20 dollars comme droit d’entrée. Je m’étonne et montre mon visa obtenu à Addis-Abeba auprès de la représentation du Somaliland. Cela n’impressionne nullement l’homme pour qui ce visa n’est apparemment pas suffisant. Les voyageurs sont peu nombreux, il faut bien remplir les caisses… J’ai la bonne inspiration de déclarer : « Mais j’ai payé pour ce visa. Je ne dois pas payer deux fois. » Et je sors de ma sacoche le reçu qu’on m’a remis à Addis-Abeba à la représentation du Somaliland. L’un des trois fonctionnaires qui s’agglutinent derrière le guichet, lit à voix haute en anglais : « 250 birr ». J’interviens aussitôt : « Oui, vous voyez, j’ai payé 250 birr pour mon visa d’entrée. » Du coup celui qui avait décidé de me taxer déclare : « No problem, vous pouvez entrer. » Mais petite manifestation de son pouvoir, mon visa pourtant valable un mois se trouve réduit à 7 jours. Sans doute parce que sur la fiche d’entrée j’ai mentionné une durée probable de séjour d’une semaine. Sur le coup je suis un peu agacé, mais je me dis qu’une semaine sera suffisante.

Battre monnaie a toujours été le privilège des souverains et des États. En échange des 300 birr, on m’a remis la somme de 134.000 Somaliland Shillings en coupures de 500. Me voilà doté de deux liasses de 50.000 shillings tenues par des élastiques et d’une plus petite avec le solde. Sur les petits billets bleus on lit la mention “Baanka Somaliland”. La somme est écrite en somali, en anglais et en arabe. Pas de doute, il y a un État qui a créé sa monnaie il y a huit ans, alors qu’il n’est pas reconnu. La Banque d’Angleterre a imprimé les billets alors qu’elle ne le fait pas normalement pour des entités non reconnues. C’est là une faveur du Royaume-Uni pour le Somaliland qui a repris le nom de l’ancien protectorat britannique devenu indépendant le 26 juin 1960, quatre jours avant de s’unir à la Somalie italienne. Ce nom, les gens d’ici y tiennent et ils ne veulent pas qu’on dise “Somalie” pour leur pays car leurs frères du sud ne se sont pas bien comportés avec eux. Les traces des bombardements somaliens sont encore visibles et le souvenir de la répression décidée par le dictateur Siad Barre est bien vivant. Et pour cause : 50.000 tués et une capitale rasée par d’autres Somalis, cela ne s’oublie pas.

À la sortie de l’aéroport, un jeune homme m’accoste et me montre une voiture blanche assez récente. Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse d’un taxi mais je n’ai guère le choix. La somme demandée, 15 dollars, me semble élevée comparée aux tarifs éthiopiens. Tout en roulant, mon chauffeur m’explique que la ville est loin, 30 km dit-il, et que l’essence est chère. La route n’est pas bonne et l’allure de la Toyota Mark II, boîte automatique, est modérée. Pourtant, assez rapidement nous voilà au commencement de la ville. Je déclare donc : « Non, il n’y a pas 30 km. Je paierai l’équivalent de 10 dollars. D’accord ? » Et mon interlocuteur n’insiste pas. Une claque dans la main. L’accord a été renégocié sans coup férir. Petit détail : on donne souvent le prix en dollar, mais on paie en shilling. C’est plus simple pour une évaluation rapide. Le dollar vaut 6.000 shillings en ville. Au guichet gouvernemental de l’aéroport, on ne vous en donne que 3.500. En raison de la dévaluation de la devise du Somaliland, payer la moindre somme est une opération un peu fastidieuse. Il s’agit de compter des billets usagés qui ne glissent pas. Ce que je fais maladroitement alors que les locaux sont eux très habiles et contrôlent leurs paquets de shillings très rapidement.

Hargeisa est une ville qui compterait environ 500.000 habitants. Il est difficile de s’en rendre compte à première vue. Comme dans beaucoup de villes africaines, les repères font défaut. La voie principale qui traverse la ville d’est en ouest est à peu près la seule dont la chaussée soit revêtue. Les rues transversales semblent composer un échiquier avec d’autres voies. Mais les quadrilatères sont très dissemblables : terrains entourés de murs avec une ville et ses annexes, maisons étroites de plain pied et mitoyennes formant de petits carrés, terrains vides et poussiéreux parsemés d’acacias, ruines datant de la guerre civile avec les gens du sud et abris de fortune construits à la manière des nomades : armature faite de branchages recouverte de morceaux de vieilles bâches de camion ou de sacs récupérés sur lesquels l’origine indonésienne du riz qu’ils contenaient apparaît encore. Le tout est attaché avec des cordes. Ces abris dont le toit est arrondi, ne mesurent qu’une demi-douzaine de mètres carrés. La rue principale finit par ressembler à une voie urbaine au centre ville, là où quelques bâtiments comptent deux ou trois étages et où les boutiques se succèdent. On trouve également le long de cette voie et dans certaines rues à droite et à gauche des administrations, un hôpital, des ONG, certains ministères et la résidence présidentielle. Chaque institution est installée dans un bâtiment construit à l’intérieur d’une concession fermée par un portail. De la rue on voit surtout des murs surmontés de panneaux destinés à indiquer l’affectation du lieu. Comme Hargeisa s’étend dans un vallon plutôt large avec des quartiers sur les hauteurs au nord et au sud, les chemins pierreux qui mènent à ces quartiers débouchent tous sur l’axe est-ouest. Ce dernier est donc parcouru par une circulation assez intense. De petits bus desservent l’agglomération sans fréquence prévisible car chaque véhicule part lorsqu’il est plein. Un voyage coûte 700 shillings (0,10 euros). En arrivant d’Éthiopie on est très étonné de ne voir dans ce pays très pauvre que des Toyota grand modèle, des familiales et des berlines Mark II et moins souvent des 4x4. Mon chauffeur de taxi de l’aéroport m’a expliqué que les voitures sont achetées d’occasion à Dubaï et dans les Émirats. Beaucoup d’entre elles ont la conduite à droite car elles proviennent du Japon où l’on roule à gauche. Ces voitures qui sont en bon état, sont vendues de 2.000 à 3.000 dollars. Le transport par bateau ne coûte que 300 dollars et le gouvernement du Somaliland n’exige qu’une taxe d’importation modeste. C’est ainsi que l’on parvient ici à acquérir des voitures puissantes qu’on ne voit guère en France. Deux croisements du centre de Hargeisa sont équipés de feux tricolores et à d’autres carrefours des policiers sans armes règlent la circulation avec de grands gestes et à coups de sifflet. La ville n’offre guère d’attraits sinon quelques restaurants jardins où l’on peut manger sous de beaux arbres, eucalyptus ou ficus. Les deux édifices publics destinés à la culture et au divertissement, théâtre et bibliothèque, ont été détruits par les avions ou l’artillerie de Siad Barre.

Le souvenir de la répression de 1988 est marqué en plein centre par un monument dont le socle porte un vrai avion de chasse portant l’étoile de la Somalie unifiée. En le voyant, j’ai pensé au char de l’armée de Leclerc posté à l’entrée de Phalsbourg en Lorraine. La grande différence c’est qu’ici ce monument n’est pas un symbole de libération mais la preuve d’une brutalité inouïe exercée par un dictateur contre son propre peuple. Aux côtés de Saddam Hussein, de Hafez el-Assad et de plusieurs dirigeants soudanais, le dictateur de Mogadiscio occupe une place d’honneur dans la galerie des dirigeants qui sans le savoir, ont paraphrasé Brecht : « Le peuple ne veut pas de moi, bombardons le peuple ! »

Et parce qu’il ne faudrait pas revenir sur une union qui n’a duré que 30 ans, au nom d’un principe, l’intangibilité des frontières africaines, on voudrait forcer les habitants du Somaliland à s’unir avec le Sud qui n’en finit pas d’échouer à retrouver sa propre unité. Alors qu’à Hargeisa on préparait des élections locales, les premières qui aient jamais eu lieu en territoire somalien, on organisaient la 16ème conférence des factions somaliennes à Eldoret, au Kenya grâce à l’argent de pays donateurs occidentaux. L’État du Somaliland, encore fragile mais pacifique, n’a qu’un budget annuel d’un peu plus de 20 millions de dollars ; mais en trois semaines de conférence d’Eldoret, un dixième de cette somme a été engloutie pour les frais d’hébergement de 350 délégués sudistes. Tout cela, des spécialistes des affaires somaliennes l’ont déjà écrit mais sans succès. Les opinions occidentales n’ignorent rien de chaque incident en Palestine ou du planning des inspecteurs en visite dans les arrière-cuisines de Bagdad, mais elles ne sont pas informées qu’un petit peuple dont le gouvernement ne revendique rien et ne pose de problèmes à personne, n’a pas le droit juridique d’exister. – RW

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