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DOSSIER LES NOUVELLES D'ADDIS

Le café, un don de l'Éthiopie au monde

Café forestier, méthode traditionnelle, méthode améliorée et culture intensive… La culture du café occupe 400.000 hectares et la production totale tourne autour de 230.000 tonnes, dont plus de la moitié est consommée en Éthiopie où la tradition du café est bien ancrée. Au total le café (culture, ramassage, négoce, traitement) fait vivre 10 millions de personnes. Mais la crise du marché mondial frappe durement l'Éthiopie. « Ce qui était notre joie est devenu une triste histoire, nous ne pouvons obtenir un bon prix pour notre café et l’existence même de notre peuple est menacée », dit une productrice..


ROBERT WIREN

Le caféier (coffea arabica) pousse à l’état sauvage dans les forêts du sud-ouest de l’Éthiopie, en particulier dans la région du Kaffa d’où le nom donné à la boisson qu’on a tirée de cette plante, boisson consommée par les populations islamisées de cette partie du pays à partir du XIVème siècle. Le caféier poussait également dans la région de Harar, qui était en relation avec l’Arabie, le Yémen en particulier, où la consommation puis la culture du caféier furent importées. D’où l’adjectif arabica qui prête à confusion puisque le café est originaire des hauts plateaux éthiopiens [cf article historique]. Le café dit “robusta” est une variété du caféier canephora, originaire des forêts humides d’Afrique occidentale.


Branche, feuilles, cerises (photo Abdurahman Mahdi)

Caféiers plantés à l'ombre d'un fromager (
photo Robert Wiren)

La plante, l’environnement, la production

La plante est un arbuste de 6 à 12 mètres de haut. Quand il est cultivé, on le taille entre 2 et 3 mètres. Il doit être âgé de 4 ans pour produire un fruit appelé “cerise” ou drupe qui devient rouge à maturité. Au milieu de la pulpe se trouvent deux graines vertes. Un arbuste produit environ 2,5 kg de cerises par an dont 0,5 kg de café vert. En Éthiopie, le caféier pousse à des altitudes variables, de 550 à 2.750 m. Toutefois la plus grande partie du café est produite dans des régions situées entre 1.300 et 1.800 m., dans l’ouest, le sud et l’est du pays. La pluviométrie variant de 1.500 à 2.500 mm par an dans les régions productrices (sauf dans l’est où elle atteint 1.000 mm/an), les paysans doivent recourir à l’irrigation. Les rendements ne dépendent pas seulement de la quantité d’eau reçue mais de sa répartition sur huit mois. Avec deux saisons des pluies dans le sud et l’est et une seule dans l’ouest, les récoltes sont réparties sur plusieurs mois de l’année. Le caféier pousse bien dans les sous-bois ombragés des forêts. Dans les zones défrichées pour des plantations, les paysans laissent subsister de grands arbres qui protègent les arbustes du soleil car le caféier préfère une température modérée de 15 à 25°.

Dans le sud et l’ouest, les sols d’origine volcanique comportent des argiles riches en minéraux. Dans les zones de production, le sol, fertile, est composé d’une terre végétale grasse et friable dont l’épaisseur dépasse 1,5 m. De couleur brun foncé, il est faiblement acide. Sa fertilité est maintenue pas des débris végétaux et les petits producteurs (majoritaires) utilisent du fertilisant organique. On estime que 95% du café éthiopien est biologique, bien qu’il manque une certification officielle.
On compte quatre méthodes de production en Éthiopie : café forestier, méthode traditionnelle, méthode améliorée et culture intensive.

1) On récolte le café forestier qui pousse à l’état sauvage dans le sud et le sud-ouest (Balé, Wollega occidental, Bench-Maji, Metu et Jimma). L’arabica est originaire de ces régions. Les semis sont naturels et croissent à l’ombre des forêts tropicales. On trouve une grande diversité botanique. La sélection naturelle a produit des plants résistants aux maladies, avec de bons rendements et une qualité supérieure en arôme et en saveur. Ce café représente 10% de la production totale.

2) La méthode traditionnelle produit le café semi-forestier (35% de la production) dans le sud et le sud-ouest. Les paysans éclaircissent la forêt et conservent des arbres de grande taille. L’ensoleillement est tempéré par la mi-ombre procurée par ces arbres. Pour faciliter la récolte on pratique un désherbage périodique parfois complété par un binage.

3) La moitié de la production éthiopienne est un café horticole planté non loin des habitations. On le trouve dans le sud (Sidamo, Gedeo, Omo), le pays Gouragué, le Wollega et dans l’est (Harargué). On parle de méthode améliorée car on veille à la densité de plantation (1.000 à 1.800 arbustes/ha) et à la qualité des jeunes plants. En outre, désherbage, entretien du sol, apport de fertilisants (organiques le plus souvent) et taille sont pratiqués régulièrement. Cette méthode s’étend maintenant dans certaines zones du sud-ouest.

4) Des exploitations importantes appartenant à l’État sont en voie d’être privatisées. Des fermes privées, plus modestes, pratiquent également les méthodes agronomiques de production intensive avec des cultures vivrières entre les rangées de caféiers et la plantation d’essences pour des utilisations diverses selon le bois fourni. Dans les plantations nationalisées des fertilisants et herbicides chimiques sont utilisés. 5% de la production provient de ces fermes.


Le poids du café dans l’économie éthiopienne

La culture du café occupe 400.000 hectares et la production totale tourne autour de 230.000 tonnes dont plus de la moitié est consommée en Éthiopie où la tradition du café est bien ancrée. Au total le café (culture, ramassage, négoce, traitement) fait vivre 10 millions de personnes. Les volumes exportés ont représenté jusqu’à 60% de la valeur totale des marchandises exportées. Cette proportion est tombée à 40% en 2000/01 en raison de la baisse des cours. Monopole d’État sous le régime du derg, le secteur du café a été libéralisé et il y a une cinquantaine d’exportateurs qui traitent les plus gros volumes achetés aux enchères sur deux marchés : Addis-Abeba et Diré-Daoua. Le café vert est exporté pour être torréfié dans les pays importateurs qui achètent deux qualités de grains : café séché au soleil ou café lavé. Après la cueillette, les cerises sont mises à sécher sur des claies. Ensuite elles sont décortiquées afin de récupérer les grains. Si l’on veut exporter du café lavé, il faut disposer d’une station de lavage et les cerises doivent être traitées le jour même de la cueillette. Elles sont d’abord dépulpées, puis les grains sont lavés pendant 72 heures et séchés.

Ce traitement qui nécessite un investissement plus important, permet d’exporter à un meilleur prix car pour le consommateur l’arôme est supérieur. Il y a environ 400 stations de lavage qui peuvent traiter 52.000 tonnes de café par an. La part de café lavé dans les exportations éthiopiennes a atteint récemment 27%. Elle s’est accrue depuis quelques années et devrait encore augmenter. Le nombre de petits producteurs ne facilite pas cette méthode. Au Kenya, pays de grandes plantations, 90% du café exporté est lavé.

Quatre pays achètent 70% du café exporté par l’Éthiopie : Allemagne (32%), Japon (17%), Arabie saoudite (11,5%), États-Unis (9,5%). Viennent ensuite : France (6%), Belgique (5%) et d’autres pays comme l’Italie, la Pologne, la Hollande et le Danemark. [Chiffres 1998.]

Depuis que les cours ont repris leur chute il y a dix ans, après une courte période de remontée, les paysans d’Éthiopie ont continué à cultiver le café en espérant un retour à des niveaux rémunérateurs. En vain. Lors de la conférence d’Addis-Abeba, en octobre, deux femmes, Merdiya Abagojjam (de Jimma) et Shallo Shaka (du Sidamo) ont lancé un appel au secours : « Nous avons besoin que le monde vienne à notre aide. » Shallo a raconté comment les fermiers de sa région arrachent leur caféiers pour planter du khat (1) et des légumes. Toutes deux ont renoncé à envoyer leurs enfants à l’école et n’ont plus d’argent pour leurs besoins essentiels.

Une journaliste de la BBC a rencontré des paysans, comme Bogale Bersamo :
« J’ai arraché 200 caféiers. Avant [en 1998] nous vendions un kilo de grains 1,39 $US et nos enfants allaient à l’école. [Le prix a chuté à 0,51 cents en 2000 – cf. Tab. II.] J’ai cinq enfants. Tous ont maintenant abandonné l’école car nous ne pouvons pas payer les uniformes et les livres. Nous n’arrivons même pas à les nourrir. » Il se lamente au sujet de sa récolte : « Que pouvons-nous faire ? nous ne pouvons pas boire le café, il n’y pas de nourriture pour l’accompagner. Afin de planter du café, nous avons détruit nos ensete [faux bananier] qui nous auraient nourris. À présent nos caféiers sont inutiles et nous n’avons rien à manger. »

Pendant les visites sur le terrain prévues pour les participants à la conférence d’Oxfam (2), un journaliste de l’agence Reuters, raconte que les paysans de Choche, dans l’ouest de l’Oromiya, ont accueilli les visiteurs en dansant et en chantant : « Café ! Tu es né ici ! C’est ici ton lieu de naissance avant ton voyage dans le monde ! Tu es notre cadeau au monde ! » Un grand-père de 80 ans, Abba Milki, a entraîné le journaliste pour lui montrer son lopin de 0,75 hectare, planté de caféiers. Depuis toujours il a vu les paysans cueillir les cerises de café sur les arbustes sauvages. Les conditions naturelles sont si bonnes qu’on n’a nul besoin de pesticides ou de fertilisants. « Ce qui était notre joie est devenu une triste histoire, nous ne pouvons obtenir un bon prix pour notre café et l’existence même de notre peuple est menacée. »

Et les membres de la conférence ont peut-être gardé dans leur mémoire ces mots du chant des paysans : « Notre vie se dégrade, nos enfants n’ont pas de futur. Nous avons donné le café en cadeau au monde, que nous donnera le monde en retour ? »

Neuf variétés sont répertoriées pour l’exportation, sous le nom de la région de production. Ces cafés sont classés ici par ordre décroissant de volume exporté.

Jimma. Il représente près de la moitié des exportations. Café séché. Goût corsé.

Lekempti-Gimbi. Séché ou lavé. Fruité. Apprécié pour la dégustation et pour les mélanges.

Sidamo. La qualité lavée est recherchée pour les gourmets. Café doux avec un arôme développé.

Yirga Cheffe. Toujours lavé, il est considéré comme le meilleur café éthiopien. Acidité légère et très parfumé.

Illubabor. Bien charpenté, il est utilisé pour les mélanges.

Harar. Donné pour le meilleur café séché du monde pour sa saveur typique de moka. Acidité moyenne. Apprécié en “expresso”.

Limu. Lavé seulement. Doux et épicé, il est recherché par les torréfacteurs en Europe et aux USA pour les connaisseurs.

Tepi et Bebeka. Variétés similaires, au goût équilibré, utilisés pour les mélanges.


Contre la crise, mieux valoriser le café à l’export

L’Éthiopie fournit du khat aux pays voisins, surtout à la Somalie et à Djibouti. En 1999-2000 ce produit d’exportation a rapporté 60 millions $US au pays alors que le produit de la vente du café qui cette année-là était encore de 262 millions $US, est tombé à 160 millions $US. Le khat est désormais le deuxième poste des exportations éthiopiennes. Sa consommation a beaucoup augmenté ces dernières années dans l’ensemble du pays, dans les villes en particulier, et ce qui était, il y a une trentaine d’année encore, une habitude sociale des milieux musulmans de la corne de l’Afrique, s’est étendu aux populations chrétiennes. Le khat peut être cultivé sur l’ensemble des hauts plateaux. Mais pendant longtemps les deux zones principales de production se trouvaient dans la région de Harar et dans le Kaffa. L’extension de la culture du khat devient encore plus évidente avec la crise du café car les prix payés aux paysans sont plus élevés. Dans le Harargué, région proche de zones de forte consommation (les jeunes feuilles de khat doivent être les plus fraîches possible), la tendance à remplacer la culture du café par le khat est de plus en plus marquée. Selon une étude publiée en Éthiopie, d’ici dix ans, un tiers des plantations de café de la région pourraient passer au khat. En effet, un kilo de café “Harar premium” est payé 14 birr contre 20 pour un kilo de khat. Or il faut beaucoup moins de travail pour récolter ce kilo de khat. Moins d’eau aussi. De plus la culture de cet arbre demande moins de soins que celle du caféier ou que celle de céréales comme le maïs, le sorgho et le teff (3).

Si l’Éthiopie n’a pas de moyens pour influencer le marché mondial, elle peut réagir sans attendre que des décisions internationales fassent remonter les cours. La diversité biologique et la très bonne qualité de son café sont des atouts alors qu’on observe des modifications chez les consommateurs des pays les plus riches. Ces derniers deviennent plus exigeants et mieux informés. Ils se tournent volontiers vers des produits dits de dégustation dont l’origine est précisée. Le marché du bio se développe. Le café éthiopien a donc ses chances sur ces créneaux. Quels sont les possibilités qui se présentent ?
Stratégie qualité. Une baisse de qualité pointe en raison du découragement provoqué par la chute des prix ; il faut au contraire encourager une hausse de la qualité globale. En particulier la part du café lavé dans les exportations peut augmenter avec de nouvelles stations de lavage, ce qui implique un regroupement des petits producteurs en coopératives. À l’exportation la prime pour le café lavé va de 300 à 800 $US par tonne.

Café “bio”. L’Éthiopie peut devenir leader sur le marché du café biologique puisque la quasi totalité des producteurs n’utilise pas d’intrants chimiques. Le problème c’est d’obtenir le label de certification afin de profiter d’un prix d’achat supérieur de 50% à ceux des meilleurs arabica. Un programme de certification, confié à l’organisme allemand Naturland, a été lancé sous l’égide de la “Coffee and Tea Development Authority” qui estime la dépense à plus de 2 millions $US sur trois ans pour certifier plusieurs centaines de fermiers. Or 10.000 fermiers se sont inscrits pour un tel programme. Les frais semblent donc très importants pour un pays comme l’Éthiopie parce qu’on veut lui appliquer les mêmes procédures qu’en Europe ou aux États-Unis.

Promotion. Il y a également un problème financier et peut- être un désintérêt à ce sujet de la part des autorités éthiopiennes. Les pays d’Amérique latine ont adopté depuis longtemps des stratégies publicitaires dynamiques qui impliquent des dépenses mais qui incitent les consommateurs à s’intéresser aux cafés dont l’origine est précisée : Brésil, Colombie, Costa Rica. Les torréfacteurs des grands pays importateurs savent que l’arabica éthiopien est supérieur mais il n’y a pas assez de demande des consommateurs. Même le Kenya dépense de 3 à 5 fois plus pour la promotion de son café que l’Éthiopie.

Origine contrôlée. L’idée de créer des appellations d’origine contrôlée comme pour les vins fait son chemin. Des producteurs de six pays africains (Kenya, Ouganda, Tanzanie, Éthiopie, Rwanda et Burundi) réunis au sein de l’Association est-africaine des cafés de qualité, veulent développer la production de grands cafés et promouvoir des labels d’origine. – RW


(1) Khat, tchat ou qat : alcaloïde dont on mâche les feuilles.

(2) Oxfam : une des principales ONG de développement. Elle dénonce l’exploitation des producteurs de café par les torréfacteurs internationaux.

(3) Teff : céréale éthiopienne.

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© Les nouvelles d'Addis (LNA) 1997-2005.http://www.lesnouvelles.orgLes nouvelles d'Addis,
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